‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 162 sur 199 · Ci-après, p · texte numérisé non relu

Ci-après, p

3. 0. Hecker, Boccaccio-Fu'nde, ch. iv et l'Appendice de textes, notes et vocabulaire, qui complète cette publication exemplaire. Ce manuscrit est conservé à la bibliothèque Laurentienne, sous la cote LU, 9.

en raison d'une circonstance fort embarrassante, sur laquelle il faut insister.

Les quinze livres de la Généalogie des dieux sont dédiés au roi de Chypre Hugues IV. de la maison de Lusignan, qui monta sur le trône en 1324 et mourut le 10 octobre 1359. Xon seulement son nom figure dans 1' « explieit » de tout l'ouvrage, comme dans le titre général et dans la dédicace, mais il reparait dans maints chapitres, de livre en livre; Boccaee ne cesse pas d'adresser la parole a ce prince et d'invoquer son témoignage ou sa protection, jusque dans les dernières pages. Or. mêlées au texte original, sans addition ni surcharge, on rencontre, dès les premiers chapitres du premier livre, des allusions à l'enseignement de Léonce Pilate, puis des cita lions du texte grec d'Homère, toutes choses qui, en aucun cas, n'ont pu y trouver place avant 1360 '. Mais il y a plus : les deux derniers livres, (XIV et XV) n'étaient pas compris dans le plan primitif; l'idée de les ajouter n'a pris corps qu'au moment où les premiers cahiers étaient déjà écrits, à tel point que le passage de l'introduction où le sujet de ces deux livres supplémentaires est annoncé se lit, dans le manuscrit original, sous forme d'addition en marge2. Si cet appendice n'est pas antérieur à 1366, comme il y a lieu de le

1. O. Hccker dit môme : pas avant 1363 — c'est-à-dire pas avant la séparation de Boccacc et de Pilate (octobre 1362), car une des premières mentions du Calabrais (1. Il, 2) porte : « referebat enim Leontius... », à l'imparfait, non au présent : le maître n'était plus là; Boccace consultait ses notes (Hecker, p. 108). Je relève dès le 1. I, ch. 5, l'expression « ut dicebat Leontius », qui s'ajoute à l'exemple ci-dessus; au contraire, au cb. I de ce premier livre, on lit : « Nam démon deus, ut ait Leontius, gorgon autem terra interpretatur », qui donnerait à penser que l'obsertion a été écrite en présence de Léonce Pilate. La première mention de Vlliade, sauf erreur, se lit au ch. 4 de ce premier livre.

2. « Demum duos superaddam libellos.... » (Hecker, p. 109, e planche XVII).

supposer1, et si pendant quatre ou cinq ans encore Boccace compléta et corrigea son travail, comment a-t-il pu s'obstiner à s'adresser jusqu'à la dernière ligne à un protecteur mort depuis 1359? On comprendrait encore qu'en publiant tel quel un ouvrage terminé depuis dix ou quinze ans, un auteur n'en changeât pas la dédicace, même si son destinataire avait disparu dans l'intervalle; il y aurait là comme un témoignage touchant d affection fidèle. Mais paraître ignorer la mort du roi Hugues IV, la tenir pour non avenue, parler à ce prince comme s'il pouvait encore entendre, cela est proprement incompréhensible, d'autant plus "qu'aucune intimité n'avait existé entre le roi et Boccace : ils ne se connaissaient pas, ne s'étaient jamais rencontrés2! Il faut oser le dire : cette interprétation de la Généalogie a quelque chose de déraisonnable; le consentement plus ou moins résigné des critiques les plus compétents3 n'en atténue pas l'absurdité, et voici un exemple des incohérences auxquelles se trouvent entraînés les esprits les plus prudents, une fois qu'ils ont accepté cet inadmissible «postulat.

1. Hecker, p. 109-111; Boccace cite en effet au livre XIV, c. 10, pas en marge, le De rcmediis utriusque fortunée de Pétrarque, achevé seulement en octobre 1366.

2. Boccace écrit (Gen.3 XV, c. 13 ; Hecker, p. 293, 1. 29) : « Nec unquam praeminentiam tuam vidi, nec tu me vidisse potuisti ». Voilà qui est net.

3. O. Hecker avoue (p. 297, note) qu'il n'a pas réussi à trouver une explication satisfaisante de cette « extraordinaire façon de passer sous silence les relations réelles du savant et du roi » — et son expression atténue déjà singulièrement l'étrangeté de ces relations ! L'explication la plus vraisemblable lui paraît être le souci « esthétique » qu'a eu Boccace de préserver l'unité de son livre — explication valable pour le maintien des passages où Hugues I v était déjà nommé, mais non pour le curieux parti pris de continuer à parler à un mort comme à un vivant. D'ailleurs Boccace était trop porté, par son tempérament, à suivre les impressions du moment pour soutenir longtemps cette bizarre gageure au nom d'un principe esthétique.

A ses détracteurs, qui l'accusaient d'avoir simulé l'invitation imaginaire d'un roi à écrire ce traité, pour le seul plaisir de le parer d'une belle dédicace, par laquelle il espérait donner plus d'éclat et de crédit à son œuvre, Boccace oppose une vigoureuse protestation : il a des témoins, qu'il adjure de parler en sa laveur; ce sont les intermédiaires qui lui ont exprimé la volonté formelle de Hugues IV — ils ne sont pas tous morts — , et c'est aussi le roi en personne. Voici les paroles mêmes de l'auteur : « Sans doute Donnino, ainsi que je l'ai su, est mort presque dans l'année où il s'était abouché avec moi, et je ne puis plus faire appel à son témoignage; mais Becbino est vivant, et Paolo le Géomètre aussi; voilii ceux que j'ai, ici-bas, pour témoins, en même temps que ta parole royale. C'est donc toi que j'invoque avec eux1... ». Le soin avec lequel les vivants sont ici opposés à un mort ne permet pas de conclure seulement : Paolo di ser Piero Dagomari da Prato, dit le Géomètre, étant mort en février 1367 2, le passage a été écrit avant cette date; il faut ajouter : Hugues IV étant mort en octobre 1359, le passage ne saurait être postérieur à la date où cette mort fut connue en Italie. La nouvelle mit sûrement plusieurs mois pour arriver de Chypre en Toscane3; Boccace, à la rigueur, put donc croire pendant une partie de l'année 1360 que le roi

1. « Domninus autem, ut audivi, eo fere anno in quo me primo convenerat, diem clausit, et ob id non ejus tidem invocare possum. Vivit Becchinus, et Paulus geometra vivit; hos ego et regiam fidetn tuarn veritatis hujus testes habeo. Te igitur cum illis invoco.... » (Gcn., XV, 13; Hecker, p. 294).

2. O. Hecker, p. 111, note 3. Sur Bechino di Lapo Bellincioni. D. M. Manni donne quelques renseignements (Storia del Decamerone, c. xxn, p. 68-01»), d'où il ressort qu'en tout cas il vivait encore en 1361.

3. On sait que la nouvelle de la mort de Pétrarque à Arqua, le 19 juillet 1374, ne parvint à Boccace, à Certaldo, qu'à la fin d'octobre; mais on la connaissait à Florence depuis longtemps.

HAUVETTE. — Boccace.

vivait encore; mais le débarquement à Venise, en décembre 1362, de Pierre de Lusignan, successeur de Hugues IV1, marque la limite extrême au delà de laquelle ni Boccace ni un seul de ses lecteurs supposés ne pouvaient plus ignorer que le dédicataire de la Généalogie reposait dans la tombe. Invoquer plus longtemps son témoignage eût été une mauvaise plaisanterie, qui n'aurait pu fermer la bouche à aucun des détracteurs de Boccace! Telle est la seule base solide de toute la question. D'autre part, il ne faut pas oublier que la Généalogie est un ouvrage remanié, refondu, complété et développé à diverses époques; or rien, de par la nature de ces additions, ne s'oppose à ce que, jusque dans les derniers livres, aient été conservés des morceaux appartenant à la première rédaction. Peut-on, sur ces données, retracer par hypothèse la genèse de l'œuvre la plus considérable de Boccace érudit? L'essai mérite d'être tenté2,

Ce fut un chevalier italien attaché au service du roi de Chypre, Donnino de Parme, qui fut chargé de transmettre à Boccace le désir qu'avait Hugues IV d'obtenir du jeune humaniste un traité sur la mythologie3. Boccace se défendit d'abord, alléguant l'insuffisance de ses lectures pour aborder un sujet aussi vaste; que ne s'adressait-on à l'homme le plus savant du siècle, à Pétrarque? — « Je n'ai jamais rencontré ce grand homme, répondit Donnino; mais tu es jeune, tu commences à être connu ; c'est à toi que revient cette tâche.

1. L. de Mas-Latrie, Nouvelles preuves de l'histoire de l'île de Chypre (1873), p. 60.

2. C'est l'idée qu'exprimait déjà A. Gaspary dans son histoire de la litt. ital., t. II (Berlin, 1888,' p. 32 de la trad. ital.),

3. Tout ce qui suit est tiré du Prçœmlum de la Généalogie (dédicace à Hugues IV).

LES ŒUVRES LATINES fc^g

dont tu retireras une grande gloire1. » Si ce récit reflète une scène réelle, et il n'y a guère lieu d'en douter, il en ressort que Boccace était encore jeune — la « juventus )) s'étendait de vingt-cinq à quarante-einq ou cinquante ans2 — et que sa réputation commençait à se répandre, réputation d'humaniste plutôt que de romancier, fondée sans doute sur ses premières églogues latines. On peut supposer que l'entretien eut lieu, soit à Forli, où Boccace était à la fin de 1347, soit à Naples, où il se rendit ensuite3 ; c'était le moment où il recueillait sur la personne et sur l'œuvre de Pétrarque les quelques renseignements, grâce auxquels il composa cet éloge du poète lauréat, qui fut le premier hommage de sa fervente admiration ; il entrait alors lui-même hardiment dans la voie ouverte par Dante d'abord, et surtout par Pétrarque, (.^pendant il est peu probable que sa renommée naissante lût arrivée jusqu'il Chypre4; aussi admettra-t-on facilement que Donnino de Parme ait été simplement chargé de découvrir un jeune érudit d'avenir,

1. « ... Sic volente Deo ut... juventuti tua? honestum laborem inferrem , ex quo nomen tuum nuper in auras exire incipiens inclita gloria elucescat clarius... » (Gen., proœm. ; Hecker, p. 167)

2. On a déjà vu que A. Délia Torre a donné un solide résumé des théories médiévales sur les diverses périodes de la vie humaine (Giocinezza di G. Boccaccio, p. 72 et suiv.).

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