‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 164 sur 199 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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3. Boccace vient de rappeler l'intervention de Donnino, et il continue : « Nec non labentibus annis factum est ut Becchinus Bellincionus, familiaris tuus et concivis meus, e Cypro veniens, apud Ravennain urbem me conveniret, et postquam placidis verbis clementiam atque gratiam celsitudinis tuœ erga me immeritum monstravit, miris exbortationibus, ut aiebat te sic imperante, semisopitum circa hoc opus ingenium meum irrilavit. iEquo modo dilectissimus tibi Paulus geometra, nonnunquam ostensis litteris sigillo majestatis tuœ signatis, in quibus ad me jussa inserebantur tua, sollicitum reddidit. » (Gcn.y XV, 13; Hecker, p. 293)

comme la comparaison et l'interprétation des légendes, laissaient voir plus d'une lacune et plus d'une incertitude. Mais il est une partie de l'œuvre qui n'a plus été sensiblement modifiée par la suite : c'en est le cadre, un peu naïf, où certaines descriptions se répètent d'un bout à l'autre avec une insistance puérile, et sont ponctuées d'invocations au roi.

Boccace se compare à un voyageur qui, des collines stériles de Certaldo1, s'élance sur un frêle esquif à travers les mers, bravant tempêtes et écueils; à chaque livre, l'introduction ramène le récit de la navigation ou du voyage : cela débute par une descente dans les profondeurs de l'Erèbe (II); plus tard, l'auteur gravira le sommet du mont Ida pour s'élever au ciel (XI); mais le plus souvent sa barque sillonne les flots de la Méditerranée, de l'Attique (V) à l'embouchure du Tibre (VI), aux colonnes d'Hercule (X), à la Sicile (XI); elle est sur le point de sombrer au milieu de la tempête (IV), ou bien s'aventure dans les régions polaires (VII), pour regagner bientôt la mer Egée (IX), le tout agrémenté de quelques allégories morales, et plus souvent de pieuses dissertations2. Le début du livre XIV actuel appartenait visiblement à une conclusion qui, en s'hypertrophiant, a donné naissance aux deux livres ajoutés plus tard; mais les fragments du récit primitif s'y reconnaissent

1. Je ne pense pas qu'il faill e interpréter ce passage (Gen., proœm. ; Hecker, p. 169) comme indiquant que Boccace était alors à Certaldo; c'est plutôt une allusion à son nom, dès lors inséparable de celui de Certaldo (cf., à propos du De Casibus, ci-dessus, p. 352) : il est censé descendre le cours de l'Eisa, puis celui de l'Arno (1. VII).

2. L'apparition du vieux Numenius, au début du 1. III, rappelle, dans sa forme, certaines pages du De Casibus; pour le fond, le sens du morceau tend à montrer qu'en vulgarisant les sciences divines, on prostitue les saintes Muses. Mais Boccace répond que, pour un chrétien, les fables mythologiques n'ont plus aucun caractère sacré.

aisément : arrivé au port, le nocher ne peut abandonner son embarcation sans l'attacher à la rive avec des cables solides, et sans la couvrir; l'expérience lui a appris qu'il doit jeter des ancres puissantes, afin de résister aux courants, aux intempéries, à des surprises toujours possibles. Métaphore à part (et celle-ci reparaît au commencement du livre XV, presque dans les mêmes termes1), Boccace craint les envieux et leurs attaques hypocrites; il met son livre sous la protection du roi (XIV, 1), détend la poésie contre ses détracteurs, proteste qu'il est un excellent chrétien, et finalement déclare que c'est bien sur l'ordre réel de Hugues IV qu'il a entrepris ce long et pénible labeur.

Ainsi les longs développements qui sont venus grossir cette conclusion en ont altéré les proportions, sans en* modifier le cadre; Boccace n'a pas procédé par juxtapositions successives de morceaux nouveaux, comme on pourrait d'abord le croire, mais bien par additions à l'intérieur de compartiments dont la charpente était conservée. C'est de cette façon qu'il refondit ses treize premiers livres, lorsque, enrichi par l'enseignement de Pilate, par la lecture d'Homère et sans doute d'autres auteurs, il reprit son premier travail, apparemment dans la paix de Certaldo, après son retour de Naples et de Venise, c'est-à-dire à partir de 1363. Puis, sa nouvelle rédaction étant mise au net, arrivé au terme du livre XIII, au seuil de sa conclusion, Boccace éprouva le besoin de refondre et de développer son plaidoyer en faveur de la poésie et son apologie personnelle; mais il

1. Les deux passages que j'ai en vue fXIV, proœm.,- Hecker, p. 180, lignes 20-30, et XV, proœm.; Hecker, p. 261-262) se répondent, exactement, ils sont inséparables l'un de l'autre, et inséparables de tous les proœmià précédents.

le fit, comme précédemment, sans rejeter les morceaux déjà rédigés — et ce furent les deux derniers livres.

Il va sans dire que, pour confirmer pleinement cette hypothèse, il faudrait avoir sous les yeux les rédactions antérieures au manuscrit définitif ; mais c'est déjà beaucoup de pouvoir constater, dans celui-ci, que les interpolations les plus tardives, ajoutées après grattage ou dans les marges, ne contiennent plus d'allusions à l'allégorie de la navigation ni au roi — ou du moins le roi n'est nommé que dans deux ou trois additions, qui peuvent fort bien être des morceaux du brouillon primitif, omis d'abord, puis repris1; il est surtout important d'être en mesure d'affirmer que les allusions à la navigation ou au roi ne sont intimement liées à aucun passage certainement écrit après 1362 2. Une

1. En ce qui concerne les livres XIV et XV, publiés avec tant de soin par O. Hecker, tout le monde peut faire la vérification; on constatera donc aisément que, 1. XIV, c. 20 (Hecker, p. 255-257), le chapitre entièrement récrit par dessus un grattage, contient au début le vocatif « rex inclite », et vers le milieu « prudentissime rex »; mais il est naturel qu'un morceau, récrit dans ces conditions, conserve le mouvement et reprenne beaucoup de passages de la rédaction primitive. Ce chapitre n'a d'ailleurs aucune signification chronologique. J'ai relevé, dans le reste du traité, deux vocatifs semblables dans les additions marginales : 1. II, fin du chap. n (f. 23 du ms. original, marge inférieure) : « Porro, rex inclite, non satis certum est utrum Athenienses Jovem hune in deum habuerint... » (8 lignes); 1. XI, c. 1 : « Videsne, celeberrime rex » (25 lignes); le texte de celte addition est publié par O. Hecker, p. 104. Si l'on étudie d'un peu près le contenu et l'écriture des diverses additions du manuscrit, on se persuade qu'elles sont d'époques sensiblement différentes; les plus tardives, d'une écriture assez distincte du texte, sont des compléments d'information tirés des auteurs (en particulier de Pline, Hist. Nal.), ou des interprétations des fables; d'autres, d'une écriture identique à celle du texte, sont de simples omissions réparées (mots ou membres de phrase). Par leur forme comme par leur contenu, les deux additions dont il s'agit ici se rapprochent de ce dernier groupe; il ne me parait pas légitime, sauf preuve du contraire, d'exclure l'hypothèse qu'elles sont des reprises de morceaux antérieurement rédigés, et d'abord omis par inattention ou délibérément écartés; elles ne renferment aucune donnée chronologique utile.

2. Les chapitres des deux derniers livres qui ne paraissent contenir

démonstration complète de ces divers points sortirait du cadre de cette étude; il suffit ici d'avoir posé le problème, et d'en avoir indiqué une solution.

Le plus grand mérite de Boccace dans cette œuvre de patiente érudition, a consisté à soigneusement étiqueter les faits recueillis et à en indiquer la source, ce qui revient à dire qu'il les avait contrôlés un à un, dans la mesure où le lui permettaient les livres qu'il avait sous la main; dans aucun de ses autres traités il n'a pris le même soin, et c'est surtout à l'aide de sa Généalogie que l'on peut reconstituer la liste, vraiment considérable, des ouvrages qu'il possédait, qu'il avait lus ou

aucun vestige de la rédaction primitive sont les suivants : 1. XIV, chap.

2, 3, 4 (longues additions sur la pauvreté), 6, 7, 9, 10 (allusion au De Remediis de Pétrarque; donc la rédaction, sans surcharge, de ce pas*sage est postérieure à 1366), 11, 12, 13, 14, 16, 17, 18, 19, 22; 1. XV, ch.

3, 4 (où Boccace parle de sa vieillesse; il avait donc certainement dépassé cinquante ans, limite extrême de la « juventus »), 5, 7, 8, 9, 10, 11 et 12. — Les allusions à Homère et à L. Pilate fournissent une détermination

^chronologique précieuse (les ch. xiv, 19 et xv, 7 y sont spécialement consacrés); elles permettent de reconnaître certaines additions à l'intérieur de tel chapitre, d'ailleurs rédigé antérieurement; ainsi XIV, 8 commence et s'achève sur deux vocatifs : mi rex, rex inclite; mais dans l'intervalle (Hecker, p. 212-214), L. Pilate est cité à cinq reprises, sans aucune mention du roi; plus caractéristique est XV, 6, où Boccace s'adresse au roi en évoquant le souvenir d'Andalô di Negro (p. 270), de Dante (271), de Paolo Perugino (272) et de Paolo Geometra (273), mais entre ces deux derniers s'intercalent sept lignes sur Pilate, dans lesquelles le roi cesse d'être pris à témoin, et pour cause: ce passage a été d'ailleurs écrit avant que Boccace eût appris la mort du Calabrais (1366), car il parle de lui au présent comme d'un vivant (horridus homo est... non satis adhuc instructus sit). Dans XIV, 15, Boccace rappelle à Hugues IV le souvenir d'une sortie violente contre la poésie qu'un homme grave s'était permise en plein « Studio », à Florence; 0. Hecker a cru pouvoir rapporter cette scène à octobre 136'± au plus tôt, parce qu'alors fut nommé au Studio le premier « lecteur en théologie » (Boccaccio-Funde, p. 237, n. 3); je pense qu'il faudrait situer l'épisode raconté par Boccace à une date antérieure à 1360 : le texte ne dit pas que le détracteur de la poésie fût un théologien. — L'allusion que l'on a cru voir à Jacques de Majorque, troisième mari de la reine Jeanne, dans XIV, 15, ne s'y trouve pus, si ceci a été écrit avant 1360 : c'est de Louis de Tarente qu'il s'agit. — Enfin un passage reste embar-

consultés1. Ceci ne veut pas dire que sa critique ne soit jamais en défaut; il arrive à Boccace de citer certains auteurs de seconde ou de troisième main, et l'interprétation qu'il en donne n'est pas toujours exacte; mais on doit tenir compte de la difficulté que l'on éprouvait alors à recourir aux textes originaux. En tout cas, l'idée, jadis lancée à la légère, d'après laquelle Boccace, se souvenant trop qu'il avait été romancier, se serait permis d'inventer certaines autorités de sa façon pour en couvrir ses fantaisies mythologiques, perd chaque jour du terrain : tout récemment, on retrouvait dans le mythographe Fulgence et dans le commentaire de Servius sur Virgile les mystérieux Serenus et Theocnidus, invoqués dans le chapitre des Gorgones (X, 10 )2; quant à Theodontius, dont il cite les allégations avec une complaisance particulière, il n'est pas douteux que

rassant — même dans la chronologie adoptée par O. Hecker, — c'est celui où Boccace dit (XV, 13), qu'il n'avait encore dédié aucune de ses œuvres latines à personne, sauf son Bucollcum Carmen, dont la dédicace lui avait été demandée par Donato degli Albanzani; si ceci avait été écrit en 1366, il faudrait admettre que ni le De Claris Mulieribus ni le De Casibus n'avaient encore été présentés à leurs destinataires, ce qui me paraît insoutenable, et n'est d'ailleurs admis par personne pour la première ébauche du De Cl. Mut. (p. 398). Si, comme je le pense, ce passage n'est pas postérieur à 1360, il faut nécessairement admettre que, dès ce moment, Donato avait demandé à Boccace de lui dédier ses poèmes bucoliques; que les églogues aient été communiquées aux amis de leur auteur, c'est une chose vraisemblable; la requête de Donato n'a donc rien d'impossible même avant 1360; mais Boccace ne rédigea l'églogue dédicatoire que vers 1366. Le texte du De Gen. Deor. n'oblige pas à penser que cette églogue finale fût déjà composée (quod ut sibi intitularem petiit Donatus).

1. Sur cette question, je l'envoie à l'excellent ouvrage de A. Hortis, Studi suite opère latine del Boceaccio (Trieste, 1879) ; particulièrement au chap. : Degli autori consultati dal Boceaccio.

2. Paget Toynbee, « Sorenus et Deonigdiis » in Boccaccio's De Gencalogiis Deorum (X, 10), dans le Bulletin italien, t. XIII (1913), p. 1-3. La forme donnée ici à ces deux noms est celle des éditions; dans le manuscrit original, on lit : « Serenus et Theognidus >» (cod. Laur., LU, 9, fol. 103 verso).

ce soit un compilateur latin, d'assez basse époque, dont l'œuvre, aujourd'hui perdue, se trouvait encore entre les mains de Boccace1. Le cas ne fut certainement pas isolé, et l'on doit bien prendre garde, avant de soupçonner quelque mystification chaque fois que l'on y rencontre un nom d'auteur inconnu, que la Généalogie est le fruit d'une enquête consciencieuse, et non l'improvisation d'un conteur qui, pour être devenu plus morose, n'en aurait pas moins conservé une imagination mal disciplinée.

L'effort de Boccace ne porta pas seulement sur le contenu des légendes mythologiques : convaincu que ces fables ont une signification profonde, il ne pouvait omettre d'en rechercher le sens, et là encore il demanda des explications aux auteurs anciens, quitte à proposer ses interprétations personnelles quand celles qu'il trouvait dans les livres lui semblaient insuffisantes2, Mais il faut bien l'avouer : c'est dans ce travail de commentaire que se révèle le plus l'inexpérience de Boccace; la curiosité de son esprit n'était dirigée par aucune méthode fixe. Docile aux enseignements de l'exégèse biblique, dont l'œuvre de Dante lui présentait déjà une curieuse application à la poésie, il reconnaît aux fables trois sens : littéral ou historique, allégorique ou moral, anagogique ou chrétien3. En réalité, dans l'interprétation des diverses fables, il oscille entre le sens historique — les dieux et les déesses auraient été des

1. A. Hortis, p. 46'i-68; O. Hecker, p. 272. La même autorité est citée dans le commentaire de Dante par l'Anonimo Fiorentino (Paget Toynbee, dans les Studii su Giovanni Boccaccio, 1913, p. 167).

2. « Primo quae ab antiquîs hausisse potero scribam, inde, ubi defecerint seu minus judicio meo plene dixerint, meam apponam sententiam. » (Gen., Proœm., Hecker, p. 170)

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