‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 166 sur 199 · L. XV, c. 9; 0. Hecker, p · texte numérisé non relu

L. XV, c. 9; 0. Hecker, p

assez rarement par la plume de Boeeace; i| nous est d'autant plus agréable et précieux que, dans l'œuvre de sa vieillesse, cet admirateur impénitent de la poésie ait revendiqué hautement le mérite auquel il avait droit *. Au reste, sa modestie contumière ne l'abandonne pas pour cela, et il a défini avec un bon sens et une sagesse exemplaires le rôle effacé de ces honnêtes serviteurs des lettres, parmi lesquels il se rangeait, qui, sans prétendre faire œuvre d'artistes, se contentent de classer, d'accroître dans la mesure de leurs forces, et de transmettre à leurs successeurs la somme des connaissances acquises : « Si mon travail est imparfait, j'aurai du moins la joie d'exciter un plus sage a le reprendre pour l'améliorer 2. » Les brillants successeurs sont parfois ingrats pour le bon ouvrier de la première heure qui leur a frayé la voie; il mérite cependant leur gratitude et leur respect.

Le petit traité géographique, qui complète la liste des œuvres latines de Boccace, répond à son tour au désir de mettre à la disposition des travailleurs un instrument utile, un répertoire pratique, grâce auquel les apprentis humanistes devaient pouvoir se renseigner vite sur la valeur exacte de certains noms propres, rencontrés chez les poètes aussi bien que chez les historiens et les phi-

1. L. XV, c. 7, où Boccace rappelle avec fierté ce qu'il a fait pour attirer Pilate à Florence et pour déchiffrer Homère sous sa direction ; jl termine ainsi ; « Nulla est tam humilis vita quae dulcedine gloriae non tangatur. » Voir aussi le ch. 10 du même livre, où Boccace rappelle sa vocation poétique, plus forte que les résistances paternelles.

2. « Si minus bene dixero, saltem ad melius dicendum prudentiorcm alterum excitabo. » [Gen., proœm., Hecker. p. 170).

LES ŒUVRES LATINES 'l3i

losophes. C'est donc un véritable dictionnaire, où sont classés par ordre alphabétique, mais en sections séparées, les noms des montagnes, des sources, des lacs, des fleuves, des étangs et marais, et enfin des mers !, Cet ordre a été inspiré par une curieuse considération de géographie générale : les montagnes portent les forets, d'où jaillissent les sources qui forment les fleuves; ceux-ci aboutissent à la mer en traversant des étangs et des marécages.

Pour Boccace. cette compilation ne fut qu'un passetemps, une distraction où son esprit cherchait un peu de repos, au milieu de « travaux plus importants » 2, et l'on peut sans imprudence reconnaître dans ce « labor quidam egregius » sa Généalogie des dieux, païens. Ce détail est à retenir, car il montre combien on ferait fausse route si l'on cherchait à classer l'une après l'autre, dans un ordre rigoureusement chronologique, la composition de ses divers ouvrages; en réalité, il en avait plusieurs' à la fois sur le chantier. Lorsque aucune affaire ne l'obligeait à sortir de chez lui, il passait, à Certaldo surtout, les journées entières au milieu de ses livres, et parfois, à l'exemple de Pétrarque, une partie des nuits; ii se reposait de représenter les inconstances de la Fortune en composant quelque églogue ou en rédigeant divers chapitres de sa Généalogie, puis passait de celle-ci aux femmes illustres ou au dictionnaire géographique, sans parler de la traduction latine des poèmes homériques. Un signe évident de ce chevauchement est

1. Le tilrc, un peu long, dit tout cela : « De rnontibus, silyis, fonr tibus, lacubus, fluminibus, stagnis seu paludibus, de nominibus maris liber. » Le texte de ce traité se trouve généralement, dans les éditions, à la suite de la Généalogie des dieux.

2. « Surrexerom equidem fessus a labore quodam egregio, et aliquali otio vires restau>"are cupiens.... » (début du De Montions)

fourni par la double citation du dictionnaire (section des fleuves), qui se lit au livre VII de la Généalogie i : il n'en faut pas conclure que ce livre VII fut rédigé seulement après l'achèvement du De Montibus, mais simplement qu'à l'époque où il refondit et amplifia sa première rédaction du traité mythologique (à partir de 1363), il avait déjà composé son catalogue des fleuves. Le fait que, dans cette même partie du dictionnaire, se trouve une allusion à sa lecture d'Homère 2, démontre assez que ces divers travaux ne sauraient être antérieurs aux années de collaboration avec Pilate. Un indice qui n'est pas à négliger, et qui tend à prouver que la -partie au moins relative aux fleuves a été rédigée avant 1367, est la fin de l'article sur le Rhône; il y est dit que ce fleuve, témoin de tant d'illustres événements, peut, depuis des années, voir sur ses bords le pape et le collège des cardinaux, et les entendre prononcer leurs sentences3; or Urbain V quitta Avignon pour se fixer à Rome au printemps de 1367.

Entrepris comme une simple distraction, le De Montibus n'est pas rédigé avec le scrupule scientifique qui donne tant de prix à la compilation mythologique. Boccace n'a voulu que « s'amuser, et non ajouter un labeur de plus à tous les autres » ; aussi a-t-il écrit « de

1. L. VII, c, 30 et 50, à propos du Nil et du Tibre. Dans le ms. original, ces passages ne sont pas des additions marginales.

2. « Oceanus fluvius est ut quidam volunt; ego quidem, inspecta Homeri littera et modo loquendi non credo fluvium sed ipsum mare oceanum. » O. Heckerfait justement remarquer que le passage d'Homère envisagé ici est Iliade, XXI, 195-197, qui est cité dans la Généalogie (VII, 19); voir Boccaeeio-Funde, p. 112, note, et 146.

3. Malheureusement la phrase est incorrecte et sans variante, tant dans les éditions que dans les mss. : les nominatifs « summus pontifex sacrumque fratrum ejus collagium humana atque divina tractantes >» ne sont suivis d'aucun verbe; mais en tout cas la proposition finale, au présent, a nécessairement pour sujet le Rhône : « humana atque divina tractantes cernere, et exoreismos audire potest, potuitque jam diu. »

mémoire, sans se livrer à de pénibles recherches 1 »; en d'autres termes, il n'indique aucune de ses sonrees et ne l'ait que de très exeeptionnelles allusions à tel ou tel au leur 2. Par là le dictionnaire géographique se rapproche plutôt des traités biographiques, surtout de celui des femmes illustres, qui n'était guère aussi qu'une distraction — mais une disfraction de moraliste. Les divers articles du dictionnaire sonl de longueur fort inégale : un 1res grand nombre ne dépassent pas une ou deux lignes; mais dès que Boccaee arrive à un nom qui lui rappelle beaucoup de souvenirs, il s'y attarde volontiers, sans pourtant tomber dans un vain bavardage. Pour le lecteur moderne, celles de ces notes où l'auteur a consigné quelque impression, rappelé quelque expérience personnelle, sonl naturellement les plus attachantes; tels sont les articles consacres à la région napolitaine (aux mots Vésuve, Haies. Avcrne) ou à la Toscane (notice sur l'Aino. sur l'Eisa qui passe au pied -de Gertaldo). Mais la curiosité de Boccaee était surtout éveillée par les phénomènes naturels; à propos du lac Avcrne, et de la région située entre Pouzzoles et le cap Misène, où s'était écoulée une partie si mouvementée de sa jeunesse, le détail qui revient à son esprit est la multitude de poissons morts qu'il y avait vus un jour, rejetés sur la rive, empoisonnés, croyait-on, par des émanations sulfureuses 3. S'il parle de l'Eisa, il n'omet pas de dire sans doute que Certaldo était le berceau de sa famille 4,

1. « Jocosunx luborem assumpsi, aquo ne adversus intentionem meam defaligarer, quicquid in memoriam venit, nulla indagine solertiori peracta, concessi calamo. »

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