Voir Perrens, Histoire de Florence, t. V, p
tance; on ne pouvait en charger qu'un homme jouissant d'une grande autorité personnelle. Boccace dut être sensible à l'honneur d'être délégué auprès du pape pour défendre les intérêts de Florence, dans une circonstance difficile. D'ailleurs son sincère attachement à sa patrie lui faisait un impérieux devoir de ne pas se dérober à l'appel qui lui était adressé. Pareil dévouement, de sa part, n'était pas sans mérite; car il craignait fort la fatigue des voyages. Habitué à une existence sédentaire, gêné par un embonpoint qui faisait de lui un cavalier maladroit, il savait par expérience, y étant passé onze ans plus tôt, combien étaient rudes les sentiers de la Provence! Pétrarque, qui les connaissait bien aussi, lui écrivait affectueusement : « Depuis que je t'ai su en route, j'ai pensé à toi jour et nuit! » — et il poussait un soupir de soulagement en apprenant que son ami était rentré sain et sauf1.
A cette époque, le légat du pape, l'actif cardinal Albornoz, avait préparé les voies à un retour du souverain pontife à Rome; et Urbain V, bien que Français, estimait que son devoir était d'accomplir cette oeuvré de restauration, indispensable à la paix de l'Italie. Les Florentins l'y encourageaient de toutes leurs forces; mais le pape n'avait aucune confiance en eux, et il croyait habile de solliciter le concours de l'empereur Charles IV, pour soutenir militairement sa rentrée dans la ville éternelle. Cette nouvelle inquiéta fort les dirigeants de la citadelle historique du parti guelfe : ils sentirent la nécessité de rassurer le pontife sur la fidélité de Florence, de dissiper ses préventions, et de lui offrir
1. Pétrarque, Ep. Sen., Y, 1. Le chemin de la Corniche était célèbre, et Dante le prend pour point de comparaison quand il veut décrii une montagne inaccessible (Purg., c. III, v. 49-91).
des gages de leur dévouement : ils mettaient à sa disposition cinq galères, s'il venait par mer. ou cinq cents cavaliers pour l'escorter s'il préférait la route de terre — on espérait ainsi lui démontrer l'inutilité de l'appel adressé à Charles IV — , et Boccace fut l'orateur choisi pour parler dans ce sens. Il partit vers le 20 août 1365, muni d'instructions très précises, où étaient réfutées les accusations portées, à la cour d'Avignon, contre Florence, et développées toutes les preuves de fidélité que cette république n'avait jamais cessé de donner à l'Eglise1. Boccace était en outre porteur de lettres de recommandation à l'adresse de plusieurs Florentins fixés à Avignon et de divers cardinaux, relativement à d'autres affaires. Il devait aussi s'arrêter à Gènes, afin de protester auprès du doge contre les vexations dont étaient l'objet certains sujets génois, Riquier Grimaldi et son fils, qui avaient coopéré avec les agents de Florence contre les Pisans; en passant par Nice il avait ordre de s'aboucher avec les intéressés, qui y étaient réfugiés, pour leur faire connaître le résultat de ses démarches.
L'absence de Boccace fut de deux mois et demi : le 20 août, il avait reçu une provision de quatre-vingtdix florins d'or pour un voyage de quarante-cinq jours, à raison de deux florins par jour, et plus tard il toucha un supplément de soixante florins, pour trente jours supplémenlaires à partir du 4 octobre2, ce qui prouve
1. Ce long document a été publié par G. Ganestrini, dans VArch'wio stor. Ltal., App. t. VII (1849), p. 349 et suiv. — Neuf autres lettres tirées des Archives de Florence sont données par A. Hortis, G. Boccacci ambasciatorc in Acignone, Trieste, 1875. — Ces divers textes ont été réimprimés (à l'exception de deux) par Corazzini à la suite des lettres de Boccace.
2. Le document relatif à ces paiements a élé publié par D. M. Manni, p. 39, mais en désignant par erreur des « lire d'oro » au lieu de « fiorini d'oro »; le texte du livre d' « Uscita délia Caméra >» (quaderno 173) ne
qu'il était rentré à Florence au début de novembre. La suite des événements, c'est-à-dire la descente de l'empereur en Italie et la pitoyable attitude de quémandeur, par laquelle il jeta sur l'institution impériale un discrédit définitif, prouve assez que le but principal de la mission confiée à Boccace ne fut pas atteint; il dut se contenter de régler pour le mieux diverses affaires particulières dont on l'avait chargé, et il prit un très vif plaisir à retrouver, en Avignon, plusieurs amis de Pétrarque, qui lui firent le plus affectueux accueil; au premier rang de ceux-ci figurait le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, jadis évêque de Cavaillon et voisin de Pétrarque à Vancluse1. En repassant par Gênes, la pensée lui vint qu'il n'était pas très loin de son grand ami, alors a Pavie; mais plus préoccupé d'abréger que d'allonger un voyage fatigant, il renonça à l'aller visiter, et s'en excusa par lettre dès son retour à Florence. Pétrarque en exprima un vif regret, tout en comprenant que Boccace eût hâte de retrouver la tranquillité de sa studieuse retraite.
laisse aucun doute sur ce point. Au cours où était alors le florin, cela faisait un salaire journalier de 6 livres 12 sols et 10 deniers. On a vu qu'en 1354, pour le même voyage, Boccace n'avait touché que 4 livres 10 sols (voir p. 327-28). L'occasion est bonne pour jeter un coup d'œil général sur les revenus que Boccace a tirés de ses fonctions publiques. On est assez d'accord pour admettre que le florin d'or correspond à douze francs (Villari, Davidsohn, Doren, D. Marzi, etc.), et qu'il convient de multiplier cette valeur par 4, si l'on veut tenir compte de la dépréciation du métal depuis le xivc siècle. Sur ces données, Boccace toucha donc pour deux mois et demi d'ambassade à Avignon 150 florins, c'està-dire 1800 francs, dont la valeur serait à peu près 7 200 francs de notre monnaie actuelle. Que l'on fasse le même calcul pour chacun des offices publics dont Boccace fut chargé, et l'on s'apercevra combien il est exagéré de dire qu'ils étaient maigrement payés. Ce n'était pas la richesse, mais il y avait de quoi engager Boccace besogneux à sortir de sa retraite.