Ep.Sen., V
Un point qui mérite d'être souligné est la très favorable impression que l'ambassadeur florentin laissa dans l'esprit d'Urbain V; elle fut apparemment la cause qui valut à Boccace une nouvelle mission, lorsque le pape rentra dans ses Etats, à Viterbe d'abord (mai 1367), puis à Rome ; la République eut à cœur, au mois de novembre suivant, de lui adresser ses félicitations à l'occasion de son retour, et aussi sans doute de poursuivre les négociations au sujet de la venue, toujours redoutée, de l'empereur1. Ce voyage dut être rapide, si le temps qu'il exigea fut prélevé sur les quatre mois -r- 1er nov. 1367 à la fin de février 1368 — durant lesquels, comme en 1355, Boccace fut chargé du service de vérification des milices2, sans préjudice de cette mission. Le 1er décembre, dans une lettre à la Seigneurie, le pape faisait le plus grand (doge de l'envoyé florentin A
L'occasion est favorable pour remarquer l'extrême
1. La date de cette seconde mission auprès d'Urbain V a soulevé beaucoup de discussions et de doutes, les uns voulant qu'elle ait eu lieu en 1367, les autres en 1368, et quelques-uns croyant qu'il y eut en réalité deux voyages distincts (voir A. Hortis, p. 18-19, note). La question paraît aujourd'hui tranchée par une lettre de Goluccio Salutati à Boccace, en date du 20 déc. 1367, où il lui dit : « Quelle raison pressante t'a fait quitler ton paisible Hélicon (Gertaldo) pour aller à Rome? » (Epist. di Col. Salutati, éd. F. Novati, t. I, p. 4'J) ; avec F. Novati (ibi,!., p. 50, note), j'estime que le prétendu voyage de 1368 est à écarter; voir note 3.
2. Voir ci-dessus, p. 378. Le document relatif à cette nouvelle charge a été publié par V. Crescini, Contributo, p. 251); il en ressort que les honoraires en étaient plus élevés qu'en 1355 (24 livres pour quatre mois, au lieu de 7 livres 10 sols).
3. Arch. stor. ital., app. t. 7, p. 430. Ce document (reproduit par E. Hulton, p. 218) a été daté du 1er déc. 1368 par son éditeur, mais par suite d'une erreur facile à vérifier, le texte porte « Kalendis decembris, pontificatus nostri anno sexto » ; Urbain V ayant été élu en septembre 1362, et couronné le 6 novembre, la première année de son pontificat est comprise entre le 6 nov. 1362 et le 5 nov. 1363, la sixième entre le 6 nov. 1367 at le 5 nov. 1368 ; c'est donc bien du 1er décembre 1367 qu'il s'agit ici.
discrétion du vieux conteur qui. au milieu de ses plaintes réitérées touchant son dénûment, s'occupa de beaucoup de gens, chaque fois qu'il visita la curie, et s'y fit des amis, sans jamais rien solliciter pour lui-même. Pourquoi n'aurait-il pas rempli, par exemple, les fonctions de secrétaire apostolique aussi bien que ses compatriotes Zanobi da Strada et Francesco Bruni, ou que Fraucesco Nelli, en faveur de qui Pétrarque avait fait des démarches1? Pourquoi, comme Pétrarque lui-même, n'aurait-il pas obtenu quelque prébende, grâce à laquelle il eût été moins en souci du lendemain? Sans doute, pour cela il fallait appartenir à l'Eglise, et recevoir au moins l'un des ordres mineurs; or justement, c'est une question, depuis longtemps soulevée par ses biographes, de savoir si Boccace ne fut pas « clerc ». Une bulle, aujourd'hui introuvable, a été citée au xvne siècle, en vertu de laquelle le conteur obtenait, en raison de sa naissance illégitime, la dispense qui lui était nécessaire pour recevoir les ordres ou pour être investi de bénéfices 2.
1. Voir les lettres XXIX et XXX de F. Nelli (éd. Gochin). — Dans une de ses précieuses notes à la traduction des lettres de Pétrarque (t. III, p. 139), G. Fracassetti affirme que Pétrarque proposa pour le poste de secrétaire apostolique, qu'il refusait pour son compte, Boccace et F. Nelli; G. Traversari va plus loin : Pétrarque aurait posé la candidature de Nelli « après le refus de Boccace » (Giorn. storico, t. 46, p. 110); je n'ai pas réussi à trouver sur quels textes ces affirmations sont appuyées. La lettre Sen., III, 1, à laquelle renvoie Fracassetti, parle de démarches en faveur de Nelli et non de Boccace.
2. Cf. D. M. Manni, p. l'i. La question a été reprise en dernier lieu par 0. Hecker (Boccaccio-Funde, p. 300-302), qui a signalé une note d'un ms. de la Bibl. Barberini, d'une main du xvnc siècle, contemporaine et difficilement indépendante du témoignage, si souvent cité, de Giovanni Suares. — Le document florentin qui clôt le débat est publié par F. Torraca (Per la blografia di G. /?., p. ^37-240); on y lit : « Confisus (episcopus) de circumspeçtione et fidei puritate providi viri domini Johannis Bocchaccii de Gertaldo, civis et clerici florentini. » Ce texte porte la date du 18 mars 1373, style florentin, c'est-à-dire 1374. Il se peut que Boccace ait acquis seulement très tard la dignité de clerc.
LES DEHNIEHES ANNEES (1365-1375) 'i41
La question parait définitivement tranehée par un document florentin qui lui donne la qualité de clerc — ee qui ne veut pourtant pas dire qu'il ait reçu les ordres majeurs. Mais une ehose reste au-dessus de toute controverse, c'est que, si Boccace eut la capacité de jouir d1un bénéfice ecclésiastique, il n'en profita jamais, et cela, scmble-t-il, par l'effet de son esprit d'indépendance. Avant cette ambassade auprès du pape, Boccace fit sans doute un séjour à Bavenne. au début de 13671; le 2 avril, il était à Florence, appelé à donner son avis, avec d'autres notables citoyens, sur les travaux alors en cours à l'oratoire d'Or San Michèle2, puis il entreprit un voyage à Venise, dans l'espoir d'y voir Pétrarque, et aussi pour s'acquitter encore d'une mission sur la nature de laquelle il ne s'explique pas3. Bien qu'il eût appris à Florence que son grand ami venait de quitter la Yénétie pour Pavie, il se mit quand même en route, satisfait de penser, dit-il, qu'il ferait au moins la connaissaiiee de Francesea. la fille du maître, qu'il appelait
1. La lettre adressée de Ravenne à Pétrarque, pour l'informer qu'il avait découvert une vie de saint Pierre Damien (Corazzini, p. 307), datée « IV nouas januarii » sans année, est considérée comme de 1366 par A. Hortis (p. 380), ce qui est peu soutenable : Pétrarque avait envoyé son De Vita SoUiaria à Philippe de Cabassoles en juin 1366 (Fracassetti, Loti. car. 14, note), avant d'avoir reçu cette lettre de Boccace; on ne peut donc penser qu'à janvier 1367. Il résulte d'un mot du début (apud Ravennates infortunio meo moror) que Boccace, cette fois encore, s'acquittait de quelque mission, qu'il considérait comme une pure corvée.
2. Document publié par I. del Badia dans la Miscellanea fiorentina d'erudizione e d'arte, t. II (1887), p. 31-32; cf. P. Franceschini, L'oratorio di S. Michèle in Orto, 1892, p. 59, où il est dit, en note, que Boccace était alors « uno dei' Capitani dei Laudesi », ce qui est une erreur manifeste.
3. « Ne frustrarer quorumdam amicorum spem, qui fidei meœ arduum quoddam opus suum peragendum commiserant... ». Lettre Ut le vidèrent (Corazzini, p. 123 et suiv.), dont la date (30 juin) a été définitivement rapportée à l'année 1367 par la discussion très serrée et persuasive de H, Gochin (Boccace, 1890, p. 289 et suiv.;.
Tnllia, et de son mari Francescuolo da Brossano. L'état de sa santé rendit ce voyage extrêmement pénible à Boccace ; mais quelle joie n'éprouva-t-il pas de l'accueil empressé, affectueux, qui lui fut l'ait à Venise! 11 exprime avec une modestie naïve la surprise que lui causèrent tant d'hommages. Et ce qui le toucha le plus profondément, ce fut la cordialité toute simple, et comme familiale, avec laquelle les enfants de Pétrarque le reçurent, lui déclarant que tout ce qui appartenait à leur père était à la disposition de son ami. Puis parut la petitefille du poète, Eletta, qui dès son premier sourire conquit le nouveau venu : Boccace crut retrouver dans sa physionomie, dans ses gestes, dans sa démarche, dans toute sa petite personne, le vivant portrait de la fillette qu'il avait eue lui-même, puis perdue; et comme il l'avait tendrement aimée, il ne put se rassasier de contempler Eletta, de la serrer dans ses bras, d'écouter son babillage, et il s'efforçait en vain de dissimuler ses larmes. Au moment des adieux, Francescuolo da Brossano, ému de la pauvreté de cet affectueux ami, lui glissa dans la main une certaine somme pour son voyage, et s'éclipsa, laissant Boccace interdit et touché. La lettre que, rentré à Florence avant la fin de juin, il écrivit à Pétrarque pour lui raconter cette visite, renferme les deux ou trois pages qui nous font peut-être le mieux pénétrer dans le cœur de Boccace, nature aimante et expansive, quand elle ne s'abandonnait pas à la vivacité de ses impressions. A la fin de sa missive, un trait achève de peindre le culte que, s'oubliant lui-même, il rendait à Pétrarque; il lui réclame diverses lettres qu'il n'a jamais reçues et dont il a besoin : « Gar, dit-il, j'ai entrepris de réunir et de classer, dans l'ordre où tu me les as écrites toutes les épitres dont m'a honoré ton amitié; rien, auprès de
la postérité, ne saurait être pour moi un plus beau titre de gloire 1 ! »
L'année suivante (1368), Boccace reprit le chemin de la Vénétic, et l'on a peine à croire qu'il le fit par simple distraction. Une lettre de Pétrarque2 nous le montre à Padoue, entre juillet et septembre; le 4 octobre, il se rendait à Venise3, où il retrouvait Donato degli Albanzani et d'autres amis. Sauf pendant ce voyage, et durant les deux premiers mois de l'année, lorsque ses fonctions le retinrent à Florence4, Boccace passa sans cloute la majeure partie de 1368 à Certaldo, et c'est de là que paraît écrite une lettre *par laquelle il recommandait deux étudiants à un maître de rhétorique, Pietro da Muglio, qui était devenu l'illustration de Bologne, après avoir enseigné à Padoue : il lui adressait un certain Giovanni da Siena, plein de zèle pour l'étude, et un prieur de l'église eanonieale de Certaldo, que Boccace désirait arracher à sa passion pour les exercices cynégétiques, et jugeait bon pour cela d'envoyer à Bologne. Il ajoutait qu'il ne tarderait pas lui-même à voir le célèbre professeur, en se rendant à Padoue, comme il en avait alors l'intention5.
1. « Certus quia saltom in hoc apud posteros per multa sœcula erit venerabile nonien meum; non enim existimabunt intelligentes te ta m saepe tamque diffuse inerti ignavoque scripsisse honiini. » (Ibi</., p. 128)
2. Ep. Sert., X, k : cette lettre est postérieure au 18 juin 1368, date de la mort de Franceschino, petit-fils de Pétrarque, à Pavie.