V. Grcscini, Contribulo, p
lettres écrites en un latin incorrect, prétentieux et contourné, mais précieuses pour la connaissance de son premier séjour à Naples, il en est une dont le destinataire est simplement désigné comme un « homme dévoré de la soif sacrée et angélique de la science1 ». Il ressort de cette page obscure que cet ami de Boccace était assez avancé dans ses études — il avait achevé le trivium — quand ses parents le mirent dans le commerce ; cette nouvelle orientation de son activité ne l'empêcha pas de poursuivre avec zèle ses études à Naples (le quadriviurn)\ Boccace enviait sans doute et admirait ce compagnon, apparemment plus âgé que lui; ce fut un guide et un conseiller précieux pour le jeune Florentin inexpérimenté, qui se trouvait avoir tout à apprendre il la fois. Serait-ce cet ami qui se cacherait sous le nom de Cal meta? Il se peut; mais rien n'est moins prouvé2. Cependant il résulte de cette discussion que Boccace. à peine arrivé à Naples, put recevoir, outre renseignement d'Andalo, les encouragements de ce camarade plus cultivé, dont l'exemple lui montra la route à suivre : le jeune apprenti commerçant s'y engagea résolument, décidé il regagner le temps perdu. Nous sommes mal informés des circonstances dans lesquelles Boecaccino permit à son fils de quitter la
1. « Sacrae famis et angelicœ viro » ; la lettre est contenue dans le ms. Laurent, xxix, 8; voir mes Notes sur les Mss autogr. de Boccace, et 0. Hecker, Boccaccio-Funde, p. 37. Le texte de cette lettre a été récemment publié fort correctement par G. Traversait, op. cit., p. 65.
2. A. Délia Torre a soutenu avec beaucoup de talent cette hypothèse, Giovinezza, p. 112 et suiv. Les observations qu'a opposées E. II. Wilkins à cette théorie (op. cit.), si elles ne sont pas entièrement décisives, sont pourtant de nature à ébranler la conviction. A. F. Massera a cru fortifier l'identification proposée par A. Délia Torre en assimilant le « pastore solennissimo » qu'est Galmeta avec le « maximus mercator » auquel Boecaccino confia son fils (dp, cit., p. lUti); mais en aucun cas Galmeta ne peut représenter le patron de Boccace!
LA JKUNESSE
maison de commerce où il l'avait placé, à la condition qu'il devint canoniste ; sans doute avait-il dû se convaincre que Giovanni ne ferait jamais un négociant. mi'iiie médiocre. Nous ne savons pas davantage quel fut le juriste, le « maître célèbre » sous lequel il commença ses études canoniques. Sur la foi d'une prétendue lettre de Boccace adressée au poète Cino da Pistoia1, on a supposé parfois que cet ami de Dante avait été le maître du futur conteur — en des disciplines entièrement étrangères au Décaméron! — Mais le caractère apocryphe de cette lettre ne saurait être contesté, et il reste seulement que Cino fut en effet professeur de droit civil à Naples pendant l'année scolaire 1330-1331 2; on peut donc admettre que Giovanni eut l'occasion d'approcher alors ce poète déjà célèbre, et à l'appui de cette supposition, Boccace lui-même nous fournit un texte significatif : dans une de ses œuvres napolitaines^ il a paraphrasé — presque copié mot pour mot — une canzonc de Cino3. Il est également très vraisemblable que Cino révéla le premier au jeune apprenti poète l'œuvre de Dante, lui inspirant pour elle et pour son auteur le culte auquel Boccace ne fut jamais infidèle4.
Naples offrit sans doute encore d'autres ressources à l'étudiant canoniste, affranchi enfin des opérations de la comptabilité. Il faut citer au moins Paolo de Pérouse,
1. Corazzini, p. 437. Le caractère apocryphe de la lettre a déjà été mis en évidence par Manni, Istoria del Decameronc, p. 21 et suiv. Cf. Délia Torre, p. 144.
2. G. de Blasiis, Cino da Pistoia nelV Universita di Napoli au t. XI de VArchivio stor.pcr h pro\>. napoL, p. 139, et suiv.
3. G. Volpi, Una canzoîie di Cino da Pistoia ncl Filoslrato del Boccaccio, dans le Bull. stor. pisloiese, t. I p. 115 et suiv. Il s'agit de la canzone La dolce vista e' l bel guardo soaue, et de Filoslr., V, 62-65.
4. A. Dobelli, // culto del Boccaccio per Dante, dans le Giornale Dan tesco, V, p. 196. Les chapitres suivants fourniront de fréquentes occasions de revenir sur ce sujet.
bibliothécaire du roi Robert, dont la science en matière de mythologie contribua peut-être à orienter la curiosité de Boccace vers ce domaine : beaucoup plus tard, lorsqu'il rédigea sa Généalogie des Dieux, notre humaniste a raconté comment tout jeune il avait dévoré les « Collectiones » de Paolo, avec plus d'avidité que d'intelligence, dit-il; et il déplorait qu'à la mort de cet érudit modeste, une si précieuse compilation eût été détruite, avec la plupart de ses œuvres, par une veuve indigne1. Le bibliothécaire du roi Robert avait réuni à Naples quelques manuscrits grecs, grâce aux conseils de son ami le Calabrais Barlaam, moine basilien, qui mourut évêque de Gerace, et passa, aux yeux de la génération de Pétrarque et de Boccace, pour une haute autorité en matière d'études helléniques 2. Une bonne partie des territoires rattachés au royaume de Naples étaient encore sous l'influence de la civilisation grecque; dans ces conditions, Boccace eut l'occasion d'acquérir quelques notions, non pas de langue grecque, mais de vocabulaire, et il en a fait, dans ses œuvres de jeunesse, un étalage fort maladroit.
L'étude cependant, si puissants qu'en fussent les attraits, n'absorba pas toute l'attention de Boccace : sur les rives du golfe enchanteur s'agitait une population joyeuse, avide de plaisirs et fort peu sévère; elle ne
1. Genca'ogia Deorum, livre XV, c. vi (p. 271-272 de 0. Hecker, Boccaccio-Funde), Sur Paolo de Pérouse, voir 0. Zenatti, Dante e Firenze, p. 275.
2. Sur Barlaam, voir A. Hortis, Studi salle opère latine del Boccaccio, p. 498 et suiv., et P. de Nolhac, Pétrarque et l'humanisme, 2e éd., t. II, p. 135-139. En réalité Barlaam, théologien et mathématicien, avait une culture littéraire médiocre; Pétrarque, qui l'admirait pour ce qu'il savait de grec, le dépeint comme dépourvu de culture latine, et Nicéphorc Grégoras déclare qu'il savait peut-être le latin, mais qu'il possédait une culture grecque très superficielle! Cf. Hortis p. 500, n. 2.
hauvette. — Boccace. 3
retint guère moins que les trésors de la sagesse et de la poésie antique les regards du Florentin. Les pages autobiographiques de X Ameto et du Filocolo ne nous le laissent pas ignorer : l'usage des jeunes Napolitains étant de dévisager en connaisseurs les beautés de la ville, le nouveau venu suivit leur exemple, et ne tarda guère à faire ses premières armes au service de l'Amour. Il courtisa d'abord une belle et hautaine Pampinea, puis une Abrotonia, plus séduisante encore, qui ne lui fut pas cruelle; mais elle se détourna vite de lui1.
Quelque zèle que les critiques aient mis à serrer de près le récit allégorique de ces expériences amoureuses de Boccace à Naples, ils n'ont pas réussi à en percer le mystère. Tout ce que l'on peut dire est qu'elles révélèrent sa nature très passionnée, car il souffrit beaucoup2, et ce fut l'occasion de ses premiers essais poétiques3. Les rigueurs inattendues d'Abrotonia, succédant à la trop courte période de l'amour partagé, se produisirent avant que six ans fussent accomplis depuis l'arrivée de Boccace à Naples4 — donc avant la fin de 1334 : il avait vingt et un ans. Au point de vue psychologique, il y a lieu de retenir que Giovanni, abattu par la douleur, et humilié par l'absolue sujétion à laquelle la passion l'a réduit, se promet alors de ne plus
1. Amclo, p. 149. Le récit du Filocolo, d'une allégorie plus déconcertante (t. II, p. 246-247) revient à peu près au même; l'interprétation qu'en a donnée V. Grescini (Contributo, p. 56-57) reste la plus intéressante. E. H. Wilkins a résumé toutes les discussions relatives à Pampinea et Abrotonia dans les Mod. Lang. Notes, t. XXIII, n° 4 et 5.
2. « Mi era materia di pessima vita... — Gosi dolente la mia caméra ncercai, nella quale solo, più volte, l'angosce mie... miseramenle pensai di finirc. • (Aindo, loc. cit.).
3. « Questa noia non si conviene a me per premio de' cantati versi m vostra laude... » (ibid.).
4. On a vu que six ans s'écoulent jusqu'à une importante vision"; voir ci-dessus, p. 25; celle-ci suit de près les dédains d'Abrotonia.
aimer ' : il fait ainsi l'expérience de toutes les nuances de sentiments qu'il a si souvent décrites chez ses héros, depuis le dédain juvénile de celui qui ne connaît pas encore l'amour, jusqu'à la joie triomphante et à l'entière soumission, jusqu'à la honte qui suit la trahison, et qui inspire l'orgueilleuse résolution de ne plus se laisser jamais dominer par une aussi tyrannique folie. Cette initiation était accomplie avant que Boceace s'enflammât d'une passion ardente pour celle qu'il a immortalisée sous le nom de Fiammetta.
1. « Cessino gl'Iddii che questo sia che io mai più, se délia signoria esco di voi corn' io desio, diventi d'alcuna, o che più per me Galliope dia forma a nuovi versi » (ibid.).