Corazzini, p
tion, fut son principal sujet d'orgueil : il lui paraissait glorieux d'avoir eu le privilège de connaître ce délicat poète, ce grand savant, ce disciple de Virgile et de Cicéron, doublé d'un fervent chrétien. Que de marques de bienveillance n'avait-t-il pas reçues de lui, sous forme de conseils pressants, d'encouragements affectueux, sans parler de témoignages plus émouvants encore de sa tendre sollicitude ! Boccace n'y avait pas toujours répondu avec une égale confiance, et cependant son bienfaiteur ne s'était jamais découragé. Dans son testament, Pétrarque n'avait pas oublié son ami : voulant le soulager dans sa pauvreté, il lui léguait cinquante florins d'or pour s'acheter un vêtement chaud, qui le protégeât du froid lorsqu'il passerait les nuits d'hiver à travailler1 — touchante pensée qui dissimule délicatement une aumône, car la houppelande fourrée la plus confortable ne pouvait coûter une somme aussi élevée : c'était un peu de bien-être qui entrait ainsi dans la pauvre maison de Certaldo. Le souvenir de tant de bienfaits, tous présents à la mémoire fidèle de Boccace, lui inspira une lettre éloquente dans sa simplicité, adressée au gendre de Pétrarque, et dans laquelle, écoutant plus l'élan de son cœur que le calcul exact du temps, il déclarait que « depuis quarante ans et plus » il avait appartenu corps et âme à son maître2.
Il ne lui survécut que dix-sept mois. Les renseignements font entièrement défaut sur la façon dont s'écoula
1. Fracassetti, Lettere familiari di F. Petrarca, t. III, p. 21. — D'après le calcul que Ton a vu (p. 438, note), cela fait environ 2 400 francs.
2. Corazzini, p. 382. Si le calcul était juste, il faudrait que Boccace eût connu Pétrarque au moins depuis le début de 1333; voir ci-dessus, p. 196. — Dans la même lettre à Francescuolo da Brossano, Boccace demande ce que deviennent les livres de Pétrarque, et notamment cette ^/Wca,que le poète avait plusieurs fois annoncé l'intention de livrer aux flammes, au grand désespoir de ses amis.
cette dernière année de sa vie, sans cloute parce qu'elle ne fut marquée par aucun événement notable : la maladie ne lui permettait plus guère de quitter sa retraite; il vivait au milieu de ses livres, retouchant une dernière fois tel ou tel passage de sa Généalogie, poursuivant son Commentaire de Dante. À l'exemple de Pétrarque, qui avait conçu le projet de fonder une bibliothèque publique à Venise en léguant ses livres à Saint-Marc1, Boccace se préoccupa d'assurer aux siens une destination profitable aux progrès des lettres : il les attribua à fra Martin o cla Signa, moine de S. Spirito l\ Florence, à charge par lui d'en laisser prendre copie par tous ceux qui le désireraient, et de les déposer à sa mort au couvent de S. Spirito2. Ainsi fut fait; mais la négligence des générations successives fut telle qu'il n'a été j)ossible qu'en ces dernières années d'identifier quelques rares débris de la bibliothèque du conteur3. Boccace n'avait pas attendu la mort de son illustre ami pour formuler lui-même ses dernières volontés : dès le 28 août 1374, un notaire de Florence rédigeait son testament en bonne et due forme. Quelques clauses en sont à retenir. Ses héritiers étaient les enfants, nés ou à naître, de son jeune frère Jacopo 4, et il stipulait que sa maison paternelle, à Certaldo, ne pourrait être aliénée aussi longtemps que survivrait quelque descendant maie, en ligne directe, légitime ou naturel, de son
1. Voir P. de Nolhac, Pétrarque et V humanisme, ch. i et II. En novembre 137i, Boccace ignorait ce qui était advenu de cette précieuse bibliothèque (note précéd.).
2. Le texte du testament de Boccace se lit dans Gorazzini, p. 425 et suiv.
3. C'est le sujet du beau travail de O. Hecker, Boccacclo-Funde, 1902.
4. Ces enfants étaient alors' au nombre de deux, Boccaccio et Antonio ; voir A. Latini, 77 fratello di Giovanni Boccaccio, dans les Studii su G. /?., 1913, p. 34.
père Boccaccino. A cela s'ajoutaient quelques dispositions particulières : sa servante Bruna, qui soignait son ménage depuis longtemps, la même sans doute qui s'était montrée si effrayée et si maladroite lors de ses dernières crises l, devait conserver le lit et la literie dont elle se servait, une table de noyer, deux serviettes, un fût pour mettre son vin, et quelques vêtements dont son maître sans doute lui avait fait cadeau. Boccace insistait beaucoup pour que toutes les dettes qu'il pourrait laisser fussent intégralement payées, et destinait à diverses œuvres des legs et des aumônes, en échange de prières pour le repos de son âme. Parmi ces legs, la critique n'a pas manqué de relever, avec un sourire ironique, celui dont il honorait le couvent de « Santa Maria del Santo Sepolcro », autrement dit « del Poggetto » ou « délie Ciimpora », situé aux portes de Florence, auquel il laissait « toutes les saintes reliques que, depuis bien des années, au prix de grands efforts, il avait réunies de diverses parties du monde ». Comment ne pas se rappeler les étonnants discours, par lesquels le facétieux frate Cipolla éblouissait les naturels de Certaldo, lorsqu'il leur présentait les improbables reliques qu'il avait recueillies au cours de voyages extravagants?
Pour sa sépulture, Boccace désignait l'église S. Spirito s'il mourait h Florence, celle de S. Jacopo s'il mourait à Certaldo ; ce fut cette dernière hypothèse qui se réalisa, car il s'éteignit le 21 décembre 1375, dans la petite maison du vieux Certaldo, conservée à peu près intacte jusqu'à nos jours. Mais l'église voisine ne renferme plus qu'un cénotaphe du conteur et un buste