G. Carducci, Ai Parcntali di G. Boccaccio
HAUVETTE. — Boccace,
Il semble qu'un homme doué d'une nature aussi avide de joie et d'un esprit aussi malicieux ait dû porter sur son visage les marques distinctives de son caractère : le regard pénétrant que Boccace fixait sur les marionnettes de la vie était assurément très amusé, très ironique, et très indulgent. Passionné, impressionnable, susceptible même et capable d'emportement, il avait trop de bonté pour entretenir dans son cœur une rancune tenace. La bienveillance et la confiance, qui lui étaient habituelles, pouvaient bien faire place tout à coup à quelque accès de dépit et de colère; mais cela durait peu, et le pardon ou plutôt l'oubli suivait de près. De ces crises passagères il conservait surtout de la défiance pour lui-même, et ce fut pour cela sans doute qu'avec les années il inclina de plus en plus à la solitude. Rien d'amer ne devait assombrir sa physionomie : aussi sa lèvre, que l'on se figure sensuelle, se pliaitelle plus naturellement au sourire qu'au sarcasme; et lorsqu'il pleurait, lorsqu'il maudissait, c'était avec la même longue que l'on observait dans toute sa personne ii l'heure où sa jeunesse intrépide se lançait à l'assaut
du plaisir. Il est impossible que cette âme, peu apte à la méditation prolongée, incapable de se replier habituellement sur elle-même, et que toutes ses aspirations poussaient au contraire à se répandre au dehors, pour entrer en communion avec le monde extérieur, ne se soit pas reflétée dans une physionomie ouverte, mobile, extrêmement séduisante. Les témoins de sa vieillesse vantent, avec sa curiosité d'esprit, son exquise douceur et sa modestie1. Que ne donnerait-on pas pour posséder de lui une image fidèle, un portrait où revivrait devant nos yeux, à défaut du galant jouvenceau des années passées à Naples, l'observateur clairvoyant de son siècle, tour à tour ému au spectacle de l'amour malheureux, et impitoyable pour les sots, les hypocrites et les ignorants!
Malheureusement l'art italien du xive siècle n'a cultivé le genre du portrait qu'avec timidité; il était réservé au siècle suivant de s'intéresser à ce qu'un visage renferme de plus individuel, et de le rendre avec un réalisme, qui peut au premier abord paraître un peu froid, mais où palpite souvent une vie intense. Ce fut seulement au xvc siècle, en somme, que se fixa l'image classique de Dante, si typique et si expressive, avec l'admirable bronze conservé au musée de Naples 2. Nous ne sommes pas beaucoup mieux renseignés sur la physionomie réelle de Pétrarque, bien que ses traits nous soient connus par une précieuse miniature, exécutée sous les yeux d'un
1. Benvenuto da Imola, qui l'entendit commenter Danle en 1373, l'appelle « placidissimus, suavissimus, humillimus hominum, curiosus inquisitor omnium delectabilium historiarum » (Paget Toynbee, Dante studics and i esearches, p. 232).
2. Richard T. Holbrook, Portraits of Dante front Giotto to Raffael; Londres, 1911. L'auteur de cette belle et consciencieuse publication cherche en vain dans les œuvres du xivc siècle le modèle de ce buste fameux; aucune n'approche de cet accent et de cette personnalité,
des disciples du maître, immédiatement après sa mort1 : mais cette figure encapuchonnée, malgré le dessin très net du profil, que l'on sent emprunté aux documents les plus authentiques, manque singulièrement d'expression. C'est une cruelle déception, quand on songe à tout ce que le nom de Pétrarque évoque de sensibilité, d'élégance, d'imagination, de douloureux conflit intérieur : nous n'avons devant nous, dans cet accoutrement monacal, que le vieillard morose qui s'éteignit au milieu de ses livres, dans sa maisonnette d'Arquà.
L'iconographie de Boccace est moins riche encore. A la fin du xvne siècle, on pouvait voir, dans l'église de Certaldo, un tableau malheureusement perdu depuis, que le conteur y avait fait placer en 136G, et où la tradition reconnaissait, clans le personnage agenouillé à la droite de Dieu le Père, le portrait du donateur2. D'après cette peinture, qu'il serait bien intéressant de retrouver, a été publié, en 1574, un profil de Boccace, au gros nez proéminent, d'un intérêt médiocre; cependant la même lourdeur de traits caractérise un dessin à la plume, exécuté non sans talent, avant la fin du xivc siècle, dans un manuscrit du Filostrato 3 : le conteur est debout,
1. Dans le manuscrit de Paris, B. Nat. lat, 6069 F; la valeur de ce précieux portrait a été démontrée par P. de Nolhac, qui en a donné une excellente reproduction {Pétrarque et V Humanisme).
2. Domenico Tordi, La Chicta dei santl Michèle c Jacopo di Certaldo (Orvieto, 1913), p. 24-25 et 34. Ce profil a été reproduit, assez grossièrement, dans les Awiotazioni et discorsi sopra alcuni luoghi del Decame- /■(>//(• (Florence, 1.V4) et ensuite par S. Ciampi (Monu/nenli di un ms. autografo, 1830): il est accouplé avec un profil de femme couronnée (Fiammetla), également tiré d'un tableau offert parle conteur à l'église de Certaldo. Mais l'idée qu'à cinquante ans passés Boccace converti ait fait peindre Fiammetta sous les traits de sainte Catherine, vierge et martyre, pour un tableau d'autel, est simplement bouffonne.
3. Florence, Bibl. Nat. P. il, cod. 38; ce manuscrit a été copié en 1397. Le dessin à la plume est reproduit p. 148 de la Geschichte cler ilal. Lifter, de B. Wiese et E. Pèrcopo (1899). Un autre dessin, moins
tenant clans sa main droite un livre fermé, tandis que la gauche, tendue en avant, semble indiquer qu'il s'adresse à un auditoire invisible. Sous sa longue robe, sa corpulence se laisse deviner; les joues sont pleines, le nez droit et fort prolonge la ligne du front; les lèvres charnues ne manquent pas de finesse. Il faut en prendre notre parti : cette face de moine gras, étroitement embéguinée dans une espèce de cagoule, ce profil dépourvu de toute distinction, mais non d'une certaine bonhomie, est la seule image où nous puissions saisir quelque reflet des traits de l'étincelant conteur1; c'est peu. Par bonheur, sa physionomie morale vit, avec un ineffaçable relief, dans ses œuvres.
Négligeons pour un moment sa complexion amoureuse et cette vivacité d'esprit, cette espièglerie, qui durent faire de lui un des plus sémillants cavaliers du cercle galant où trônait Fiammetta; d'autres traits, plus particuliers et plus rares, l'honorent grandement devant la postérité. Il fut modeste et désintéressé, mérites assez peu communs parmi les hommes de lettres de tous les
net, mais qui ne dément pas celui-ci, se voit dans le uns. Laur. XXXIV, 49 : Boccace en chaire lit et commente un livre devant cinq moines assis (reprod. au frontispice de la Lectura Dantls, nel sesto centenario di G. Boccaccio (Florence, 1913).
1. Une tradition, dont j'ignore la valeur, reconnaît Boccace, debout, tenant un livre fermé devant lui, dans la belle fresque de VÉglise militante, à la chapelle des Espagnols, dans le cloître de Sainte Marie-Nouvelle — et bien entendu, on n'y reconnaît pas moins Fiammetta (E. Hutton, Boccaccio, frontispice)! — Le personnage en question, en plein de face, paraît avoir la figure large et plate avec un nez camus, tout le contraire des dessins rappelés ci-dessus. Il se peut pourtant que cet effet soit seulement le résultat de l'inexpérience de l'artiste (admirable par ailleurs), lorsqu'il s'agissait de donner du relief à un visage vu de face. Cette figure maigre et ce nez camus sont passés de là, au xvc siècle, dans le portrait peint par Andréa del Gastagno à la villa de Legnaia (actuellement à Florence, S. Appollonia). C'est une tradition négligeable, qu'ont bien fait d'abandonner les artistes modernes appelés à représenter Boccace (statues de la loggia des Offices et de Certaldo).
temps. Ce n'est pas qu'il ignorât sa valeur, ou qu'il ne se fût pas accommodé aussi aisément qu'un autre d'une situation plus brillante : il souffrit de sa pauvreté; mais il l'accepta, et s'appliqua constamment à en découvrir les bons côtés. De même, il reconnut sans amertume la supériorité d'autres poètes, bien qu'il eût été lui-même animé dès son enfance d'un grand amour de la gloire, d'une profonde passion pour l'étude, et quoiqu'il ait travaillé avec une ardeur et une persévérance inlassables, pendant près de vingt ans, à créer des œuvres d'art. Jamais son zèle pour ses propres écrits n'affaiblit sa claire intelligence du génie d'autrui, et, chez cette nature affectueuse, l'intelligence produisait l'enthousiasme.
Dès sa jeunesse, il avait senti la puissance souveraine de la poésie de Dante, et jusqu'à sa mort il ne cessa pas de l'exalter, de la défendre contre ceux, — fût-ce Pétrarque, — qui affectaient de l'ignorer; il fit de constants efforts pour en inspirer le goût, pour en répandre la connaissance et pour en aplanir les difficultés. Ses plus anciens biographes racontent avec quel zèle, surtout dans sa vieillesse, il recopia les œuvres des poètes, des orateurs, des historiens latins1; nous savons aujourd'hui qu'il ne s'appliqua guère moins à mettre en circulation le plus grand nombre possible d'exemplaires des œuvres de Dante2. Il se peut que Boccace n'ait pas toujours compris la pensée du grand Florentin ni même son art comme celui-ci l'eût voulu, encore moins comme nous souhaitons aujourd'hui qu'on l'interprète; mais il a peutêtre fait mieux : il l'a aimé, et il a contribué à le faire aimer. A une époque où les générations nouvelles, fasci-