Ibid., p. 335 et suiv
un cadre enchanteur1. La démoralisation s'étendait a toutes les classes de cette pojfulation turbulente, où s'entrecroisaient les races et les langues les plus variées; aucune femme, dans la rue, n'était à l'abri d'entreprises audacieuses; la nuit, des bandes armées protégeaient contre toute répression les équipées d'une jeunesse trop exubérante2.
Parmi les élégantes et nobles dames dont la beauté brilla au premier rang, dans ces galantes réunions de l'aristocratie napolitaine, il en est une, à jamais célèbre sous le gracieux surnom de Fiammetta, sur l'identité de laquelle continue à planer, malgré tous les efforts, un irritant mystère. Ce que son poète nous apprend de sa personne peut se résumer ainsi : peu après son couronnement, c'est-à-dire vers 1311 ou 1312, le roi Robert s'était épris d'une grande dame de sa cour, une Française mariée à un membre de la noble famille d'Aquino. La belle ne s'était pas montrée inexorable, et lorsque, plus tard, elle mit au monde une fille, qui reçut le nom de Maria, l'opinion s'accrédita que le roi était pour quelque chose dans cette naissance; il ne pouvait s'agir que d'un bruit, aussitôt propagé par la médisance, car jamais il ne fut confirmé publiquement, et le père putatif éleva comme sienne la petite Maria d'Aquino; il confia l'éducation de l'enfant à des religieuses après la mort de la mère, puis la maria avec un riche et noble seigneur napolitain. Cette union avait eu lieu plusieurs années avant que Boccace s'éprit de Maria,
1. Ces descriptions abondent notamment dans la Fiammetta, et aussi dans les derniers livres du Filocolo.
2. G. de Blasiis, p. 337, n. 5, où sont cites des extraits d'une loi, promulguée en 1332 « contra raptores et osculatores virginum », et un fragment d'une lettre de Pétrarque. (Ep. Famt, 1. V, 6.)
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et celle-ci était sensiblement du même Age que son adorateur1.
Ces détails, empruntés aux premières pages du Filocolo, et surtout au récit que fait dans YAmeto une nymphe répondant au nom même de Fiammetta, ont, en apparence au moins, une certaine précision 2. Il est cependant difficile de les tenir pour des documents positifs; car dans quelle mesure la fantaisie romanesque et les intentions artistiques de l'auteur ont-elles altéré la physionomie réelle des événements3? Si la curiosité des chercheurs n'a retrouvé dans les généalogies de la maison d'Aquino aucune Maria qui réponde tout à fait aux données du problème4, deux hypothèses sont possibles :
1. Boccace imagine que Pampinea et Abrotonia lui disent, en parlant de Fiammetta : « donna ancora la tua età non tegnente », ce qui, pris à la lettre, obligerait à penser que Fiammetta était un peu plus jeune que Boccace; mais il est toujours bienséant de rajeunir les dames — à moins qu'elles ne commencent par se rajeunir elles-mêmes.
2. Filocolo, t. 1, p. 4; Ameto, p. 142 et suiv. (éd. Sonzogno, p. 221 et suiv.). Le roi Hobert dans ce dernier texte est appelé Midas et il est dit originaire, avec toute sa famille, de la « togata Gallia » ; cette expression, en latin classique, ne s'applique qu'à la Gaule cisalpine; pour la Gaule transalpine, il aurait fallu dire « bracata Gallia » ; il y a là une petite erreur de Boccace. M. V. Crescini a interprété cette expression fautive comme désignant la Provence par opposition à la France (Contributo, p. 38); on ne peut tirer de ce texte une conclusion aussi rigoureuse. Charles d'Anjou était bien comte de Provence, mais par alliance; sa famille n'en était pas pour cela moins française; d'autre part la Fiammetta de YAmeto se fait dire par son amant Caleone (Boccace) : « Io nato non lontano ai luoghi onde trasse origine la tua madré », donc dans la région de Paris. — La famille d'Aquino, désignée assez mystérieusement dans YAmeto (p. 142), est plus explicitement indiquée dans Y Amoroso, Visione par le souvenir de saint Thomas : « Eli' era délia gente Del Campagnin che lo Spagnuol seguio nella cappa » (cap. XLIII, v. 46-47).
3. Ce détail est à relever : au début du Filocolo, écrit au commencement de son amour pour Fiammetta, Boccace la déclare tout simplement fille du roi; dans YAmeto, postérieur de plusieurs années, il est beaucoup moins affirmatif, puisqu'il va jusqu'à dire « di padre incerto tigliuola », et parle du père putatif en ajoutant « e forse vero ».