‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 25 sur 199 · Filocolo, t. I, p · texte numérisé non relu

Filocolo, t. I, p

siens, loin de la cour. Cette hypothèse trouve un certain appui dans le fait qu'un peu plus tard Fiammetta s'absenta de Naples, non pour une courte villégiature, mais pour séjourner dans le Samnium *; ce ne fut peutêtre pas une circonstance isolée.

Au reste, bien des obscurités enveloppent l'histoire des amours de Boccace, comme celle de sa naissance : il en a parlé dans toutes ses œuvres de jeunesse, a la seule exception du Ninfalc Fiesolano, avec une insistance et une abondance qui ne nous apportent cependant qu'une lumière douteuse; car sous la plume du conteur le reflet fidèle de la réalité risque toujours d'être altéré par l'arrangement poétique. A^vouloir additionner tous les détails épars dans le Fi/ocolo, l'Amelo, la Fiammetta et Y Amorosa Visions sur le compte de Maria d'Aquino, on aboutirait à tisser une trame hautement fantaisiste. Une saine méthode oblige à considérer d'abord celle de ces confidences que l'auteur a faite directement au lecteur, en son nom, au début du Filocolo ; puis, dans les récits où il parle sous le masque d'un de ses personnages, il y a lieu de retenir les quelques détails essentiels qui se retrouvent dans toutes les autres narrations, et encore ceux qui ne contiennent évidemment pas d'intentions allégoriques ; telles sont par exemple les données chronologiques, dont on n'apercevrait pas le sens si elles n'étaient pas rigoureusement exactes. Le reste peut présenter un intérêt psychologique ou romanesque, mais l'historien n'y saurait puiser que des indications décevantes.

Boccace raconte donc, en guise d'introduction à son

1. C'est-à-dire la province actuelle de Gampobasso; voir la dédicace du Filostralo à Fiammetta. Ailleurs (Ameto, p. 146), le mari de Fiammetta se rend à Gapoue, mais il la laisse à Naples.

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premier roman, qu'après avoir senti s'appesantir sur lui la main de ee maître irrésistible qu'est l'amour, il passa des jours et des nuits à soupirer en pensant à sa dame; puis un hasard — qu'il provoqua peut-être — le conduisit dans une réunion mondaine, où les jeunes gens s'entretenaient en toute liberté avec les gentilles dames : les salons propices à ces doux propos étaient alors, et restèrent longtemps encore en Italie, les monastères de femmes. Boccace se présente ainsi, avec quelques jeunes gens de son Age, à un couvent de Sant'Arcangelo — probablement Sant'Arcangelo a Baiano, ([ne Charles Ier avait restauré et enrichi de précieuses reliques1; — il y trouve Maria d'Aqnino entourée d'autres clames, et la conversation s'engage sur les sujets les moins austères, en particulier sur le dernier roman français, pourrait -on dire, si l'histoire de « Floire et de Blanchefleur » n'eût alors claie de pins d'un siècle. On évoqua donc le grand amour de ces deux enfants, Floire, fils de Félix roi d'Espagne, et Blancheflenr. leurs épreuves et leur constance; et Maria, émue de ces louchantes aventures, se tourna vers Giovanni, déjà connu sans doute pour ses aspirations littéraires, et lui dit : «C'est grande pitié que la mémoire de ces deux gentils amants soit confiée aux fables grossières dont se repaît le vulgaire, alors qu'elle devrait être exaltée par quelque bon poète! Je veux mettre ma gloire à rendre son éclat à leur réputation, moi qui compatis si tendrement à leurs

1. Le nom du couvent est indiqué par Boccace en ternies fort innattendus, mais très clairs : « un santo tempio del principe dei celestiali uccelli nomiiiato, nel qualc sacerdotesse di Diana, sotto bianchi veli e di neri vestimenti vestite coltivavano tiepidi fuochi divotamente » (p. 6); ces nonnes étaient des bénédictines. Sur l'église et le couvent de Sant'Arcangelo a Baiano, voir Arc/i. slor. per le proi>. napol., t. VIII, 1883, p. 132.

iiauveïtk. — Boccace. 4

épreuves, et je te prie, par cette vertu d'amour que tu as vue briller dans mes yeux, d'employer tous tes soins à composer un petit livre en langue vulgaire, où tu raconteras leur histoire depuis leur naissance, leur mutuelle tendresse, et toutes leurs aventures jusqu'au terme de leur misère. »

Cette prière de Maria répondait trop bien aux secrets désirs de Boccace pour qu'il ne s'empressât pas de s'y conformer : une pareille requête était pour lui un ordre. Bien qu'il tentât de s'excuser sur son insuffisance, il prit son grand courage, négligea un peu plus le droit canon qu'il était toujours censé étudier.1, et se mit à rédiger le long et fastidieux Filocolo. Les pages qui en forment l'introduction, et qui contiennent ces détails, furent sans doute écrites presque aussitôt après l'entretien; elles renferment donc un témoignage d'une valeur inappréciable, car si l'expression en est fâcheusement prétentieuse, les faits, dans leurs lignes essentielles, ont un grand air de vérité. Un peu plus tard, Boccace présentera sous un aspect différent l'origine de son amour, en s'inspirant de modèles faciles à reconnaître2; la première esquisse qu'il en a tracée est visiblement plus sincère, plus à l'abri d'influences litté-

1. L'auteur, adressant une prière au souverain Jupiter (à Dieu), dit de lui-même : « il quale ora nelle santé leggi dei tuoi successori (i papi) spendo il tempo mio » {Filocolo, I, p. 8).

2. Dans la lettre Mavortis miles strenue, écrite à Naples en 1339, Boccace raconte que s'étant levé avant l'aube pour se rendre à la tombe de Virgile au Pausilippe, il avait rencontré au bord de la mer une femme, éblouissante comme un éclair descendu du ciel, dont la soudaine apparition l'avait frappé de stupeur, puis subjugué, vaincu. Mais les termes de cette lettre (G. Traversarij p. 21-23 et 62) sont une imitation très directe de l'épître de Dante à Moroello Malaspina (Bull, délia Soc. Dantesca, t. VII, p. 59 et suiv.), épître dont Boccace a copié le texte dans le recueil même où il nous a conservé ses lettres juvéniles de Naples. (Voir mes Notes sur des Mss autographes de Boccace, p. 106 et suiv.)

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raires1. Mais cela ne doit pas empêcher de rechercher dans d'autres parties de l'œuvre juvénile du conteur des indications utiles, pour compléter ce chapitre de sa vie.

Si entreprenant qu'il fût, le jeune amoureux commença par considérer toute la distance qui le séparait dune si noble conquête : il est bien d'oser faire le saut périlleux, à condition pourtant de mesurer d'abord la difficulté de l'entreprise, la hauteur de l'obstacle à franchir et les forces dont on dispose. Au début, Boccace hésite; par moments, son découragement est tel qu'il songe à se retirer 2 : son audace première lui paraît ridicule3. Ces incertitudes, cette prudence qui, au plus fort de la passion, laissent assez de sang-froid pour considérer les réalités en face et supputer les chances de succès, sont des traits où nous reconnaissons chez Boccace l'esprit positif et pratique propre aux Florentins. Mais ces hésitations ne durèrent pas longtemps ; Maria y coupa court par son attitude encourageante : « Pourquoi me fuir? semblait-elle lui dire; personne ne t'aime plus que moi4! — Ne dédaigne pas ma seigneurie, ne la raille pas! Que ma grandeur ne te trouble pas : elle s'abaissera

I jusqu'à toi dès que tu le voudras5. » La période de doute et d'indécision se termina de cette façon après vingt-

1. On est cependant autorisé à se demander si cette première rencontre à l'église, qui rappelle si étrangement V « innamoramento » de Pétrarque à Sainte-Glaire d'Avignon, et quelques scènes de la Vita nuova, n'est pas un écho d'une tradition poétique alors vivace. Je me borne à poser ce point d'interrogation; voir V. Crescini, Fiammetta (Lectura Dantis, 1913, p. 22), qui incline à admettre la réalité de la scène.

2. « Se potuto avessi, volentieri mi sarei dallo incominciato ritratto » {Filocolo, II, 248).

3. « Quasi in me di me faceva Beffe di si notabile ardimento ». (Amor. Visione, cap. xliv, v. 59-60.)

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