Gap. xlvi, v
4. L'Amor. Vis. (cap. xlix, v. 10 et suiv.) représente en effet la dame surprise une seconde fois, pendant son sommeil.
cour qu'il fit à sa dame, pour justifier ses plaintes touchant la longue attente qui lui fut infligée, on devra songer que, par leur tempérament propre, aussi bien que par les exemples qu'ils avaient sous les yeux, ces deux amants devaient être mal préparés à planer longtemps dans les pures régions de l'amour idéal. Pour ces natures ardentes et sensuelles, le seul fait de résister le moins du monde aux aiguillons du désir, aux appels impérieux de la passion, avait quelque chose d'héroïque, d'invraisemblable, presque de légendaire; Boccace le dit nettement par la bouche de Fiammetta1. Aussi les cinq ou six mois qui séparèrent la première rencontre de la première étreinte amoureuse purent bien leur paraître interminablement longs2.
Durant toute cette période où il courtisa Maria, le jeune poète composa en l'honneur de sa dame, non seulement le roman de Florio et de Biancifiore, mais encore nombre de sonnets, de ballades et de madrigaux, qui furent ses plus puissants avocats auprès d'une beauté sensible aux louanges. Si Boccace, dans un moment de mauvaise humeur, n'avait pas jeté au feu la plupart de ses poésies amoureuses, ainsi que Pétrarque l'apprit plus tard de deux témoins différents3, nous pourrions reconstituer toutes les phases de sa passion naissante;
1. Fiammetta, chap. i, p. 31 : « ... non fu piccola la fermezza degli animi nostri, ... anzi fu bene tanta e taie clie li più forti uomini, ciô a cendo, laude degna ed alta ne acquisterieno ».
2. A ces quelques mois A. Délia Torre ajoute cinq ans {Giovinezza, p. 201 et suiv.); mais alors il n'y avait plus de raison pour que cette attente prît fin! Cette prolongation est une .nécessité dans le système d'A. Délia Torre, puisqu'il place la première rencontre en mars 1331, et non 1336; il faut bien de quelque façon retrouver ces cinq ans, et c'est le côté faible de sa chronologie:
3. Ep. Seniles, livre V, 2. Pétrarque ne nomme pas celui qui lui rapporta d'abord le fait; ce fut Donato degli Albanzani qui le lui confirma ensuite.
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mais les débris échappés à la destruction, et qui n'ont jamais été triés ai classés par leur auteur, se rapportentils bien tous à Maria d'Aquino? Il est prudent de l'admettre seulement pour les pièces qui renferment des indices probants, allusions au surnom de la dame, ou aux environs de Naples et de Baies — ■ une vingtaine au plus1. Pour le reste, il vaut mieux n'en pas l'aire état. Si Pétrarque a chanté, assurément, d'autres femmes que Laure, comment Boccace eût-il montré plus de réserve, lui que son tempérament ardent et sensuel exposait ;i plus d'aventures? El Boccace n'a pas expurgé son Canzoniere avec le soin que son grand ami apporta à cette opération !
De ces quelques poésies écrites pour Maria, une au moins mérité de retenir l'attention; elle explique l'origine du surnom charmant de « Fiammetta », et Boccace l'a tirée lui-même de l'oubli, pour l'enchâsser comme un joyau précieux dans une page délicate du Filocolo : l'amoureux Caleone est plongé dans la contemplation muette de sa dame, la belle Fiammetta, qui préside en qualité de reine — une couronne de feuillage est posée sur ses boucles de cheveux blonds — aux ébats d'une galante société, réunie sur une pelouse ombragée, au bord d'une claire fontaine. Interpellé, il ne répond pas, tant il est absorbé, comme emporte'' hors de la réalité : un rayon de soleil qui filtre à travers la ramure et vient frapper l'eau du bassin, d'où il rejaillit sur la reine,
1. Le nom de Fiammetta, ou le mot fiamma employé avec intention, se lit dans les sonnets 40, 41, 4G, 70, plus le madrigal du Filocolo (t. II, p. Ht); voir L. Manicardi c A. F. Massera, Introd. al lcst<> crltico ciel Canzoniere del Boccaccio, p. .'{7; je ne parle pas ici des pièces qui mentionnent Fiammetta après sa mort. Les sonnots 'j. 5, 15, 33, 34, fc7, 48, 60 (G. Gigli, / sonetti Ilaiani, au t. XLIII da Giorn. stor. délia letl. ital., p. 299 et suiv.) peuvent être complétés par les sonnets 31, 32, 52 et 53; tous évoquent le paysage compris entn; Naples et le cap Misène.
a provoqué cette sorte d'extase. Rappelé à lui, Caleone explique qu'il a vu un « petit» esprit » lutin monter dans le rayon lumineux jusqu'aux yeux de la reine, qu'il a éclairés d'une splendeur inconnue, y laissant des traces ineffaçables; puis il s'est joué dans la couronne et dans la chevelure : il en a fait le tour; il s'y est caché, puis a reparu; il y a allumé une flamme dorée; et il chante : « Je suis un charmant reflet descendu du ciel de Vénus
— si épris des beaux yeux de cette dame — que si j'étais mortel, j'en mourrais. — Je vais de branche en branche, pour ma joie, — je fais le tour de cette chevelure d'or et je m'embrase à mon propre rayon; — et dans ma chère flamme tte je fais voir — quelle est la force des traits divins : — ils blessent chacun de ceux
— qui contemplent ces yeux, où je descends — chaque fois qu'elle y prend plaisir; — car elle est vraiment la reine de mon royaume1. »
Il faut encore mentionner les sonnets où Boccacë, avant d'être admis dans l'intimité de Fiammetta, se plaint d'être privé de sa dame au moment où elle va passer quelques semaines à Baies — en mai ou juin sans doute : pour tout autre le printemps est une saison de joie; pour lui c'est l'époque d'une séparation cruelle, qui lui fait prendre la vie en horreur2, car sa présence auprès de Fiammetta ne serait pas tolérée3. Plus tard, le
1. FUocolo, livre IV, septième Question d'Amour (t. II, p. 79-82). A un thème analogue se rapportent les sonnets 40 et 41. Je signalerai aussi les délicieuses « marines » des sonnets 31 et 32.
2. Sonnets 15, 33 et 34. — Dans ce dernier sonnet, l'expression ogni anno peut faire penser que la pièce fut écrite au moins la seconde année des amours de Boccace : cependant il suffit pour justifier ces mots que Boccace ait su que la villégiature printanière à Baies se renouvelait chaque année.
3. Dans le sonnet 33 les mots : « E che io vada là m'è interdetto » peuvent s'entendre aussi bien d'une défense inspirée par la prudence que par une bouderie.
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poète accompagna sa dame à Baies : il fut alors frappé de l'extrême liberté qui y régnait, et dont il profita du reste; mais cette mollesse, cette facilité de mœurs, ces fêtes perpétuelles, ces repas somptueux, ces chants et ces doux propos1, s'ils lui furent propices, l'inquiétèrent aussi : mêlée à cette société frivole et corrompue, Fiammetta pouvait-elle lui rester fidèle2? Enfin Boccace un jour surprit la trahison : il vit de ses propres yeux ce que jamais il n'avait cru possible : « Oh! que n'ai-je été aveugle, l'autre jour! » s'écrie-t-il avec un déchirement de cœur3. Le désespoir et le dépit très vifs qu'en conçut le poète succédèrent selon toute apparence à une série de froissements et de suspicions : assez vite le désaccord avait dû éclater entre ces deux natures trop différentes, elle fantasque et frivole, lui passionnément épris; à l'heure même de sa plus grande félicité, il avait senti que Fiammetta ne comprenait pas son amour : « Une seule chose me tourmentait, c'est que je ne parvenais pas à lui faire sentir i\ quel point je l'aimais parfaitement; mais je ne m'arrêtais pas trop à ce chagrin,
1. Sonnet 69, tout à fait concordant avec le texte de la Fiammetta, chap. v, p. 92-93 : « Quivi la maggior parte del tempo ozioso si trapassa...; quivi non s'usano vivande se non dilicate e vini per antichità nobilissimi, possenti non chc ad eccitarc la dormiente Venere, ma di risuscitare la morta in ciascuno uomo. »