Voir ci-dessus, p. 60, n
2. Corbaccio, éd. Moutier, p. 233; Crescini, Cantare, t. T, p. il etsuiv.
3. Dans le premier poème français, Blanchefleur est la mère de Berthe aux grands pieds, donc la grand'mère de Gharlemagne (v. 9-12, éd. E. du Méril, 1856, p. 1); mais ce détail n'appartient peut-être pas à la fable primitive.
d'Espagne, a sa capitale à Marmorina, c'est-à-dire, sans aucun doute possible, à Vérone ' ; la situation de cette ville et certaines particularités de sa topographie2 sont indiquées avec exactitude; Boccace, qui n'y était encore jamais allé, n'a pu en avoir connaissance que par le texte qu'il eut sous les yeux. Peut-être l'origine de cette bizarre conception géographique doit-elle être cherchée dans le nom de Montoire, localité désignée dans le poème français, qui aura été identifiée avec Montorio aux environs de Vérone3. Toujours est-il que le Filocolo renferme plusieurs détails étrangers aux autres rédactions connues de la légende, et que Boccace ne saurait avoir inventés; il y a par ailleurs quelques raisons de croire que sa source était rédigée en français plutôt qu'en italien4. Il est vrai qu'en terminant son récit, notre auteur assure qu'il en a tiré la matière de la relation écrite en grec par Ilario, le vénérable clerc qui
1. V. Crescini, Cantate, t. II, p. 10, et antérieurement B. Sorio, dans les Atti delV Istitnto cencto, 3* série, t. X (18G'i-65), p. 667 et suiv.
2. Ainsi la vaste place où s'élèvent les arènes de Vérone, « la Brà », est désignée, t. I, p. 165, 179, 192. Cf. B. Sorio, loc. cit., p. 670.
3. Dans la rédaction franco-vénitienne de la Chevalerie 0»ier, la ville de « Marmore » est donnée comme sujette des Sarrasins : « Dapois qe l'inperer oncis Agolnn, Estoit un Sarasin, pesimo tiran, qe maintenoit Marmore, cité valan » (v. 26-28; Modéra Pkilology, vol. VIII, oct. 1910, p. 189). Marmorina n'est pas nommée dans le Cantare. — Il est bon de noter que dans la première rédaction française, après la scène initiale qui se passe en Galice, le poète nous transporte à la cour du roi païen Félis à Naples (v. 119, p. 6 de l'éd. citée); or il y a bien une localité appelée Montoro aux environs de Naples, entre Mercato S. Severino et Avellino.
4. L'examen des noms propres, comparés avec leurs formes françaises, a été fait par V. Crescini (Cantare, l. II, p. 1 et suiv.); il n'y a rien à ajouter à sa remarque sur le caractère savant de la forme Florio, directement calquée sur Floire, par opposition au l'iorio du Cantare. J'observerai que le nom de l'héroïne se lit, dans tous les mss. que j'ai consultés, Iliancifiore, transcription exacte du nom français, et non Biancofiorc, traduction grammaticale qui souligne désagréablement le genre masculin de flore en italien, et que l'édition Moutier a fait prévaloir; je crois utile de rejeter cette correction arbitraire.
hauvette. — Boccace. "
convertit Florio au christianisme et le baptise; mais on sait de reste ce que valent ces autorités invoquées par les romanciers au terme de leur labeur, ou au frontispice de leurs œuvres. Quand on aura retrouvé le texte d'Ilario, il sera temps de s'en occuper1.
Le sujet du roman peut se résumer brièvement ainsi : deux enfants s'aiment dès l'Age le plus tendre, et leur mutuelle affection grandit avec les années. Les parents du garçon veulent le détourner de cet amour, parce qu'ils croient la fillette de naissance vulgaire; mais tous leurs efforts échouent devant la constance des petits amoureux. Ils se décident alors à vendre Blanchefleur à des marchands, qui l'emmènent en Orient, et ils essaient de faire croire à Floire qu'elle -est morte; cependant, comme celui-ci parait décidé à se tuer sur la tombe de la jeune fille, sa mère lui révèle la vérité. Floire part aussitôt i\ la recherche de sa bien-aimée, la retrouve à Alexandrie et réussit à pénétrer auprès d'elle, dans la tour où un amiral tient des centaines de captives en réserve pour ses besoins et ceux du sultan de Babylone. Surpris ensemble, les deux amants sont condamnés à mort; mais tout finit par s'arranger, et Floire ramène à Marmorina Blanchefleur, devenue sa légitime épouse.
Ce thème ne diffère pas sensiblement de celui qu'on trouvera traité clans diverses nouvelles romanesques du Décaméron; mais Boccace était encore loin de concevoir la forme rapide et souple du conte, qu'il a portée plus tard à sa perfection. Pour ses débuts, il se piqua de composer un roman majestueux et poétique, auquel il donna d'amples développements. L'effort qu'il fit à
1. Filocolo, t. II, p. 376 et 378: cf. V. Grescini, Cantarc, t. II, p, 1 et suiv. et Giorn. itor. ddla lelt. ilal., t. IV, p. 253-255,
cet égard est sensible surtout clans la première partie, où le récit s'écarte assez peu de la légende.
Un noble romain, un chrétien, Quinto Lclio Afîricano, descendant des Scipions, se désole avec sa jeune femme Giulia Topazia, parce que, mariés depuis cinq ans, ils n'ont pas encore d'enfant. Dans sa détresse, il fait à saint Jacques un vœu, qui se trouve aussitôt exaucé : Giulia devient mère. Leur joie ne les empêche pas de songer à s'acquitter au plus tôt du pèlerinage promis au sanctuaire de Compostelle, et Giulia, par ses instances, obtient la grâce d'y accompagner son mari. Cependant l'adversaire du genre humain, furieux de voir les pèlerins parcourir en si grand nombre les routes de Galice, se jure dé punir l'infortuné Lelio : ayant pris les I rails du gouverneur de Marmorina, il se présente au roi d'Espagne, Félix, et lui raconte que les Romains ont attaqué, pillé, incendié Marmorina et massacré les habitants ; aussi lût Félix se met à la tète d'une expédition dans le but de venger la ruine de sa capitale. En chemin, il rencontre Lelio, en route depuis quatre mois avec une suite nombreuse; il prend ce pacifique pèlerin pour le chef romain qui, après avoir détruit Marmorina, s'avance au cœur de l'Espagne, et l'attaque : une terrible bataille s'engage, au cours de laquelle Lelio et tous les Romains, en dépit de prodiges d'héroïsme, sont exterminés jusqu'au dernier1. Félix recueille la veuve éploréc de Lelio, et s'étant aperçu trop tard de sa méprise — Giulia lui explique qu'il a écrasé des innocents, et que Marmorina n'a jamais été inquiétée — - il rentre à Séville, où la reine reçoit affectueusement la jeune veuve. Puis toute
1. Le récit de la bataille figure clans le second poème français (éd, du Méril, p. 128-130),
la cour se remet en route pour regagner Marmorina
qu'elle paraît atteindre très* vite, par on ne sait
quels chemins de traverse! Là, en un même jour, celui de la fête des chevaliers1, la reine met au monde un fils, et Giulia meurt en donnant naissance à une fille : on appelle l'un Florio et l'autre Biancifiore, et le roi ordonne qu'ils soient élevés ensemble. Quand les enfants atteignent l'âge de six ans, ils ont pour gouverneur le vaillant Ascalione, et en outre un maître de grammaire et de belles-lettres, qui leur apprend à lire dans le Psautier et dans le livre des Amours d'Ovide 2.
Les résultats de cette intelligente éducation ne se font pas attendre : les deux enfants s'éprennent ardemment l'un de l'autre. Leur maître s'en aperçoit et s'en alarme; il croit utile d'en avertir le roi, qui se montre très ému de la nouvelle, et communique ses inquiétudes à la reine : cette Biancifiore, en somme, est la fille d'une prisonnière; elle est indigne de Florio; il paraît donc nécessaire de guérir au plus tôt le prince de cet amour, — et dans leur vigilance, les parents décident d'envoyer leur fils à Montorio, où se trouvent des écoles célèbres, afin qu'il y poursuive ses études. Malgré les protestations de Florio, qui a maintenant quatorze ans, malgré l'extrême douleur avec laquelle Biancifiore et lui subissent cette séparation, le jeune homme quitte Marmorina en compagnie d'Ascalione. La persécution de la jeune fille commence alors. Comme il est aisé de reconnaître, à des signes certains, que les deux amoureux, éloignés l'un de l'autre, dépé-
1. Dans les poèmes français, c'est « le jor de la Pasque-fleurie » (v. 161, p. 8 et p. 132); mais ici nous sommes en pays païen.
2. Déjà dans le premier poème français : Livres lisoient paienors Ou noient parler d'amors (v. 225-226, p. 11).
rissent et ne songent qu'à se rejoindre, le roi forme le noir projet de tuer Biancifîore; mais la reine l'en dissuade et suggère une trame plus subtile : avec la complicité du sénéchal, la jeune fille est accusée d'avoir déposé devant le roi, en un festin solennel offert aux grands de son royaume, à l'occasion de sa fête, un mets empoisonné; les apparences sont contre elle : on la jette en prison en attendant qu'elle soit, le lendemain, brûlée vive. Florio, divinement averti du danger qui menace sa bien-aimée , décide d'aller lui-même la délivrer : il accourt armé de pied en cap ; mystérieux et invincible sous sa visière baissée, il se présente sur le lieu du supplice, défie le sénéchal, le désarçonne, le blesse, et le jette sur le bûcher déjà allumé, après lui avoir publiquement arraché l'aveu de sa félonie. Puis, sans se nommer, il ramène Biancifîore au roi, et retourne à Montorio1.
Des pièges d'une autre sorte sont tendus aux jeunes gens : les amis qui, à Montorio, veillent sur Florio, pensent que de nouvelles amours pourraient le détacher de sa belle, et ils lui dépêchent deux jeunes femmes peu farouches : peines perdues! De leur côté, le roi et la reine encouragent un chevalier, Fileno, qui s'est épris de Biancifiore, et la reine oblige même la jeune fille à donner à ce soupirant l'apparence d'un gage de sa sympathie. Florio en est averti, et la jalousie le mord au cœur : cette fois encore il ira jusqu'à Marmorina tout exprès pour tuer son rival. Mais Fileno ne l'attend pas; informé des projets de Florio, dont il ignorait l'amour, il lui laisse le champ libre et s'exile.
1. L'épisode de la fausse accusation de Biancifiore et du duel judiciaire, absent du premier poème français, se lit dans le second (p. 135- 162 do l'édit. du iVléril).
l A JEUNESSE
loi s'arrête la portion du reeit que l'on pont considérer comme remontant au temps%ù Boccace courtisait Fiamiuctta. Le développement que le jeune prosateur a donne à ces premiers événements ' trappe d'abord par son ampleur, sa solennité et sa redondance déclama* toiro : la touehante idylle des deux gentils amoureux en est écrasée. Il s'y trouve d'interminables descriptions
— celle de la bataille, celle du festin royal notamment
— et surtout maints discours intempestifs. Les ht dissertent plus qu'ils n'agissent; et comme si leurs plaintes et leurs prières ne suffisaient pas, l'auteur intervient lui-même dans son récit pour faire entendre quelques exclamations. Obsédé sans doute par ses premières lectures de poèmes épiques, Boooaee a eru devoir accorder une large place au merveilleux : non seulement les diverses divinités de l'Olympe avertissent en songe et conseillent les personnages, protègent celui-ci ou desservent celui-là, mais plusieurs jouent un rôle actif dans quelques scènes : Cupidon, sous les traits du roi Félix, serre les deux enfants dans ses bras et les enflamme d'amour; Mars surtout intervient de façon décisive, dans le duel de Florio avec le sénéchal, tant pour abattre l'infâme calomniateur que pour sauver Bianeifiore; dans ce but, le dieu des combats a pris l'aspect d'un chevalier, mais il répand autour de lui une lueur rouge qui frappe de stupeur les assistants, et dont l'éclat peut aller jusqu'à soustraire la jeune fille aux regards quand Mars la prend sous sa protection. A la même reeherche de tableaux merveilleux se rattaehent les pompeuses descriptions de la Jalousie, du Sommeil et de leurs demeures.