‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 37 sur 199 · LE « FILOSTRATO » ET LA « TESEIDE FIN DU PREMIER SÉJOUR A NAPLES · texte numérisé non relu

LE « FILOSTRATO » ET LA « TESEIDE FIN DU PREMIER SÉJOUR A NAPLES

Si le témoignage formel de Boccace nous autorise à placer la première partie du Filocolo en tête de ses œuvres, dans l'ordre chronologique, la plus grande incertitude règne quant à la succession des six autres romans ou poèmes de sa jeunesse. Pour mettre fin à ce doute, bien des systèmes ont été proposés, tous également hypothétiques ! ; le plus satisfaisant est, sans con-

1. Dans une étude approfondie sur la vie et les œuvres de Boccace, qui a fait époque (1877), Marcus Landau proposait de ranger les sept œuvres juvéniles de Boccace par ordre de mérite, de façon à marquer un progrès continu à partir du Filocolo; on avait ainsi VAmeto et YAmorosa Visione, puis la Teseide et le Filosirato, enfin le Ninfale Fiesolano et la Fiammetta. Les défauts de ce classement purement subjectif sautent aux yeux : il suppose chez Boccace un progrès continu, que rien ne garantit, et un progrès dans le sens de notre goût moderne, ou plutôt dans le sons du goût personnel de celui qui imagine ce classement. — F. Torraca (Per la biografia di G. Doccaccio, 1912) estime que le Filocolo en entier, le Filosirato et la Teseide ont été composés avant la « prétendue trahison » de Fiammetta; mais sa démonstration repose sur la similitude de certains motifs épars dans ces trois œuvres, étant admis a priori que les motifs du Filocolo (2e partie) sont les prototypes des autres (op. cit., p. 39-58); c'est précisément ce qu'il faudrait démontrer.

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tredit, celui que V. Crescini a fondé sur la psychologie des divers personnages, étudiée dans ses rapports avec la vie sentimentale de Boccace. On ne peut qu'adopter cette féconde méthode, quitte à la discuter et peut-être à la compléter sur quelques points particuliers. En ce qui concerne le Filostralo et la Teseidc. il faut d'ailleurs tenir compte des lettres dédicatoires à Fiammetta, dont le contenu est fort important. Celle qui précède le premier de ces poèmes mérite d'être analysée avec quelque détail; c'est une fort belle page, 1res émue, d'un style encore un peu trop solennel, avec certaines réminiscences de la Vila nuova{ , mais au moins débarrassée de la mascarade mythologique qui dépare l'introduction du Filocolo. H*\

Boccace y l'appelle d'abord une scène, probablement réelle, de la vie de cour à laquelle il se mêlait à Naples, dans l'entourage de Fiammetta; ou discutait un de ces problèmes de casuistique amoureuse que les Provençaux avaient mis à la mode, et sur lesquels dames, chevaliers et surtout poètes dissertaient à perte de vue : un amoureux ne peut que voir de loin sa dame, parfois parler d'elle, et le reste du temps penser à elle. De ces trois satisfactions, laquelle lui procure le plus de plaisir? — Notre jeune poète s'était résolument prononcé en faveur de la joie que procure la pensée, car un amant peut toujours penser à sa dame sans que rien vienne troubler son bonheur. « Hélas! continue-t-il, depuis que je sais ce qu'est l'absence, j'ai appris à mes dépens combien. la vue de votre beauté m'était nécessaire! » Car Fiammetta, certain printemps, avait quitté Naples, non pour la villégiature prochaine de Baies, mais pour un séjour

1. Paolo Savj-Lopez, // Filostralo di G. Hoccaccio (Remania, 1898), p. kkl-k'i'i.

prolongé dans le Samnium, où ^1 ne pouvait la suivre; réduit à penser de loin à sa dame, il dut s'avouer qu'il lui eût été infiniment plus doux de la contempler. Dans son désespoir, il recourt alors à l'unique consolation capable de rendre sa vie supportable : il exhale ses plaintes dans un récit dont le héros endure les mêmes tourments que lui; ce héros deviendra son porte-parole et son prête-nom ; ses aventures seront, à peu de chose près, celles de Giovanni Boccaccio en personne. Ainsi naquit le poème prétentieusement intitulé il Filostrato, en vertu de la même méprise étymologique qui valut aux aventures de Floire et Blanchefleur le titre de Filocolo*.

La matière du livre est empruntée aux légendes relatives à la guerre de Troie, non pas à l'Iliade, que Boccace ne connaissait pas encore, mais au Roman de Troie, poème en 30 000 vers, composé par un clerc tourangeau, Benoît de Sainte-More, dans la seconde moitié du xne siècle. Au milieu de cette indigeste compilation, se détachent quelques épisodes assez agréables ; telle est précisément l'histoire de la volage Briséida, fille de Calchas, successivement aimée par Troïlus, le plus jeune fils de Priam, et par Diomède. La trame du récit, telle que Boccace se l'est appropriée, est en peu de mots, la suivante. Troïlus aime éperdument la filh de Calchas; le célèbre devin est ici, non un grec, mais! un troyen : informé par Phébus de la ruine imminente!

1. Pour Boccace, le substantif grec philos exprimait l'idée d'amour: Filoslrato veut donc signifier celui qui est abattu par l'amour, ainsi que 1 explique une didascalie placée en tête de nombreux manuscrits du poème; Filocolo prétend vouloir dire « fatigue d'amour » comme Boccace l'explique à la fin du livre III (t. I, p. 354). Sur le titre Filocopo, voir A. Gaspary, Zeitschr. f. rom. P/iilol.,Ul, 395 ; V. Grescini, Cantate, I, 355 et suiv., et du même Per il litolo ciel primo roman zo boccaccesco, dans les Studi su G. Uoccacio, 1913, p. 49 et suiv.

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de Troie, il est bravement passé dans le camp des Grecs»"" sans emmener Briséida. Ayant sous les yeux de si mauvais exemples, et se voyant si mal gardée, celle-ci est excusable de se laisser un peu trop consoler par le beau Troïlus. Mais un jour vient où les Grecs proposent aux Troyens un échange de prisonniers : pour leur part, ils se déclarent prêts à délivrer le troyen Anténor, si en retour on leur remet Briséida. que réclame son père. Les assiégés acceptent, au grand désespoir des deux amants, qui échangent des serments de fidélité éternelle et se promettent de fréquents rendez-vous. Diomède, chargé de ramener la belle Briséida au camp grec, tombe amoureux d'elle, et il ne tarde pas, en dépit de tous les serments qu'elle a pu faire, à prendre dans son cœur la place de Troïlus. Celui-ci. fou de douleur, cherche Diomède dans la mêlée pour assouvir sa vengeance; mais c'est Achille qu'il rencontre, et il meurt de sa main1. __/ Les raisons pour lesquelles Boccace s'est intéressé particulièrement à cet épisode du poème sont assez claires : dans un cadre héroïque et guerrier, il trouvait un pur roman d'amour, et d'amour sensuel, c'est-àdire du genre le mieux approprié à son talent. Déjà Benoit de Sainte-More s'était amusé de la fragilité de la gracieuse créature faite pour aimer et se laisser aimer : « Moult fut aimée et moult ai m oit, dit-il, Mais son courage lui changeoit, Et si estoit moult amoureuse »; elle est donc très sincère quand elle aime, mais elle a surtout besoin d'aimer quelqu'un. Au moment de trahir son amant, elle ne cesse pas de le chérir tendrement, mais elle s'écrie avec philosophie : « Que

1. VoirJoly, Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, Paris, 1871; E. Gorra, Testi inediti di storia iroiana, Turin, 1887; P. Savj-Lopez, art. cité de la Romania, 1898.

Dieu protège Troïlus! Ne pouvant l'aimer, ni lui moi. A cestui me donne et octroie! » Le poète italien trouvait ainsi, dans la malicieuse esquisse du rimeur tourangeau, l'occasion de dessiner un de ces profils de femmes frivoles et sans cervelle dont il s'est toujours fort diverti, et comme il en avait observé sans doute plus d'un a Naples. Mais surtout Boccace s'est reconnu,^ et il a voulu que Fiammetta le reconnût dans le personnage de Troïlns désespéré par le départ de sa belle. "j « Sa vie, écrit-il, a étrangement ressemblé à ce qu'est > la mienne depuis que vous êtes loin... »

La dédicace du Fïlostrato contient à ce sujet des déclarations fort instructives : la grande différence entre Troïlus et Boccace, c'est que le héros troyen, avant la séparation, avait savouré toutes les joies d'un amour partagé, tandis que le poète ne pouvait se vanter d'une pareille félicité : « La fortune ne m'a jamais été si favorable; et, bien que je l'espère de toutes mes forces, il m'est impossible de croire qu'elle doive jamais m'accorder une aussi haute récompense. » Et il avertit Fiammetta que tout ce qu'il a écrit de la beauté de son héroïne doit s'entendre d'elle-même, et que le désespoir du héros est celui du poète; mais de tout le reste, rien n'a de rapport avec la réalité : Boccace n'est pas l'amant de Fiammetta, et Fiammetta ne s'est rendue coupable d'aucune trahison. Si l'on prend ces explications au pied de la lettre, on doit admettre que le Filostrato a été composé entre le début de la cour pressante que Boccace fit à Maria d'Aquino et le moment où leur intimité fut complète, entre avril et septembre 1336 '. Cette supposition n'est pas sans rencontrer quelques

lf Voir ci-dessus, pf 53-55.

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difficultés1^ aussi convient-il de ne lui «accorder qu'une adhésion provisoire, pour le cas où l'étude du poème suggérerait des impressions un peu différentes,

La question de savoir si Boccace a eu sous les yeux le poème de Benoit de Sniute-More, ou la rédaction latine qu'en donna, au xinc siècle, le sicilien Guido délie Colonne2, a longuement occupé la critique des deux mondes, d'autant plus passionnée pour ce problème qu'il intéresse les sources de deux très illustres poètes anglais, Chauccr et Shakespeare. Mais c'est une enquête fort délicate, par la raison que Boccace s'est montré trop indépendant vis-à-vis de ses modèles pour suivre servilement telle ou telle rédaction. Bien qu'il semble infiniment probable qu'il utilisa surtout le poème français*, on ne peut exclure qu'il ait connu le texte latin, et y ait fait quelques emprunts4. Un précieux indice de son esprit d'indépendance et de libre examen est fourni par le nom même qu'il a donné à l'héroïne : Criseida \ au lieu de Briseida. Ces deux noms de femmes — Chryséis et Briséis — se lisent dans le premier chant de [Iliade, que Boccace ne connaissait pas encore; mais il savait fort bien que Briséis était la captive aimée par Achille0, en sorte qu'il se

1. La difficulté principale est que, si Fiammetta fit dans le Samnium un séjour en 1336, au printemps (nella pià graziosa stagione deli' anno), on voit mal à quel moment Boccace put la courtiser avec l'insistance qu'il raconte (voir ci-dessus, p. 51 et suiv.) et à quel moment elle fit à Baies la villégiature prinlanière qui la sépara encore du poète (voir p. 58 et suiv).

2. Historia destructionis Trojx] voir E. Gorra, op. cit., p. 101 et suiv.

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