Enéide, I, v
4. Plusieurs manuscrits portent Troiolo et Troiulo, et dans le De'came'ron (Introd. de la VIe journée) se lit une- allusion à « Trojolo e Criseida » ; mon maître Pio Rajna estime que cette leçon est la bonne (Romania, XXXII, 260, n.). Je dois dire cependant que l'excellent manuscrit du Dt'camëron conservé à Paris (Bib. Nat., ms. ital., 482) porte Troylo e Criseyda; d'autre part aucun traducteur ou imitateur du Filostrato ne paraît avoir connu d'autre forme que celle-ci.
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ration de Boccace dans sa lettre à Fiammetta: il n'est pas vrai que son but unique ait été de représenter, dans le personnage de Troilo, le désespoir de l'absence : il s'est attardé fort complaisamment à décrire tout autre chose, sans que le Roman de Troie l'y ait obligé en aucune façon. Si cette partie est la plus originale1 et la plus plaisante de l'œuvre, elle est aussi la plus instructive par tout ce que le poète y a mis de ses expériences personnelles.
Le beau Troilo dédaigne l'amour2, mais il s'amuse fort, avec ses amis, à détailler les charmes des jeunes Trovenncs : on les passe en revue, on les compare, on les discute avec beaucoup d'indiscrétion, dans les cérémonies religieuses où se montrent toutes les beautés dans leurs plus somptueux atours. Un jour, h une fête qui ressemble étonnamment à celle de Pâques fleuries, celte impertinente jeunesse est assemblée, très peu recueillie, lorsque Criseida culte, fend avec peine les Ilots compacts des indiscrets qui l'entourent, et gagne sa place en trahissant son impatience par une moue dédaigneuse, expressive et charmante (I, 27-28). Il y a là une scène d'un réalisme aimable et malicieux, qui nous avertit sans plus de retard que, dans un cadre héroïque, Boccace s'est amusé à tracer un tableau de mœurs contemporaines : nous sommes à Naples, en l'église San Lorenzo, et nous mettons des noms moins archaïques derrière ceux de Troilo et de Criseida. Troilo tombe éperdu ment amoureux, et la passion naissante se traduit en lui par une agitation, une mélancolie, un
1. Je dis ceci sans contester la valeur des rapprochements très significatifs que P. Savj-Lopez (art. cité, Iîomania, 1898) a faits avec un autre épisode du Roman de Troie, l'amour d'Achille pour Polyxène.
2. Exactement comme Boccace lui-même, au moment où il va s'éprendre de Maria d'Aquino ; voir ci-dessus, p. 34-35.
HAUVETTE. — BoCCDCO. O
trouble à la fois exquis et redoutable, par toute une série de symptômes que Boccace#a vingt fois analysés, mais nulle part avee plus de charme qu'ici (I, 33 et suiv.). Car son style, enfermé dans la stance de huit vers, s'y trouve à l'abri de la prolixité excessive dont souffrait sa période dans le Filocolo; à ce mètre d'origine populaire, le poète doit aussi une fraîcheur d'images et une simplicité presque ingénue d'allures, qui font le plus heureux contraste avec le pédantisme mythologique et oratoire de son premier essai en prose.
La seconde partie du Filostrato introduit un personnage qui mérite une attention particulière, surtout quand on songe aux déformations qu'a subies son caractère chez Chaucer et Shakespeare : c'est Pàndaro. Son' rôle est emprunté à la tradition romanesque du moyen âge : il est l'ami, le confident, le conseiller de l'amant désolé, quelque chose comme Gouvernai à côté de Tristan, ou Galéhaut entre la reine Guenièvre et le timide Lancelot. Mais Boccace a donné au personnage une telle ampleur, il l'a traité avec tant de malice, de désinvolture et de légèreté que Pàndaro reste une des créations les plus originales du romancier. Il surprend un jour Troilo seul dans sa chambre, abîmé dans son désespoir. Aussitôt il lui prodigue les témoignages de la plus sincère affection et s'efforce de le consoler, c'est-àdire qu'il commence par lui demander la cause de son chagrin. Troilo, après avoir esquissé une résistance qui s'amollit graduellement devant les questions pressantes de son ami, avoue qu'il est amoureux, mais en ajoutant qu'il ne révélera jamais de qui; Pàndaro redouble d'insistance et n'obtient d'abord que cette réponse par laquelle Troilo fait mine de mettre entre eux un obstacle insurmontable : « A toi moins qu'à personne je
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ne puis la nommer, car elle est de tes parentes! » Rien n'est plus propre à stimuler la curiosité de Pàndaro, qui, après de tendres instances et d'ingénieux stratagèmes, finit par arracher à son ami le nom de Criseida. Alors, tandis que Troilo s'effondre sur son lit en étouffant ses sanglots, Pàndaro, de son air le plus jovial, félicite son ami de son bon goût, et lui donne le meilleur espoir. Il n'y a qu'une petite difficulté : Criseida est une honnête femme; jamais la malignité publique ne lui a imputé la pins légère peccadille. « Mais, explique Pàndaro, un amant comme toi est de taille à lui tourner la tète; d'ailleurs, sa qualité de veuve, lui assure une entière Liberté. Toute femme ne rêve-t-elle pas d'être aimée? La seule chose qui la retienne est la peur du scandale; eh bien, vous serez prudents! Troilo, je te le mets sur la conscience : je livrerai entre tes mains l'honneur de ma famille; il t'appartiendra de ne pas le laisser traîner dans la boue! » (II, st. 1-28.)
L'immoralité du personnage saute aux yeux, et chacun voit comment il a pu devenir, dans le poème de Chaucer, et plus encore dans le drame de Shakespeare, le type de l'entremetteur sans scrupule, ou plutôt du proxénète bénévole, cynique en sa bassesse, obscène en ses propos. Le Pandarus anglais n'a plus rien de commun avec le Pàndaro de Boccace. Celui-ci et son ami Troilo sont deux jeunes écervelés, profondément corrompus, pour qui l'assouvissement d'une passion est un droit; il faut voir en eux des représentants de ce qu'était la jeunesse galante de Naples vers 1336. D'ailleurs, en dépit de leur démoralisation, ils conservent une certaine délicatesse de sentiments, ils pratiquent au moins une vertu chevaleresque, l'amitié. L'affection loyale, inébranlable,
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qu'ils ont l'un pour l'autre, les rend capables de tous les dévouements. Si Pàndaro se dispose à suborner sa cousine pour complaire à Troilo, ce dernier, pour n'être pas en reste avec lui, lui fait les plus alléchantes propositions : veut-il Polyxène sa propre sœur, ou la fameuse Hélène? Il n'a qu'à parler! (III, 18.)
Ces complaisances nous paraissent abominables; mais les traditions littéraires du moyen âge les avaient rendues familières : la morale chevaleresque imposait aux amis le devoir de favoriser mutuellement leurs amours, et ce devoir n'était point aboli par les liens de parenté qui pouvaient unir l'ami à la clame1. Rien ne prouve mieux le peu de cas que l'on faisait alors de la femme. Mais il faut ajouter que Pàndaro a conscience de la bassesse de l'acte auquel le conduit invinciblement son affection pour Troilo (II, 25), et celui-ci à son tour en éprouve quelque honte ; aussi, pour rassurer son ami, lui déclare-t-il fort hypocritement qu'il chérit par-dessus tout l'honneur de Criseida! (II, 31.) Pàndaro est plus franc : lorsqu'il a disposé sa cousine à recevoir Troilo, il dit tout crûment ce qu'il est : un entremetteur (III, 6); mais il n'agit que par amitié, sans aucun intérêt bas, lui qui d'autre part est malheureux dans ses amours (II, 9-11). L'ombre de mélancolie qui obscurcit son regard fait un charmant contraste avec la joie égoïste, étourdie, insolente à laquelle s'abandonne Troilo lorsque son ami lui annonce que Criseida l'at-
1. P. Savj-Lopez en cite un exemple typique dans un roman du xiii* siècle, Claris et Laris : Claris aime Lidaine, femme de son seigneur, et sœur de son ami Laris; celui-ci surprend le secret de cet amour, et reproche amèrement à Claris de ne pas le lui avoir confié; en cela, il a manqué aux devoirs sacrés de l'amitié. Malgré le juste ressentiment que lui inspire cette offense, Laris aidera son ami de tout son pouvoir; il l'introduira auprès de sa sœur : « Je vous promets, lui dit-il, que l'aurez à vostre plesir. »
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tend (III, 11-12); il en oublie de répondre à l'insistanee émouvante que Pàndaro met à l'adjurer une dernière lois d'être prudent et discret (III, 10). L'art avec lequel Boccace a dessiné ces deux silhouettes, en indiquant d'un trait sobre, mais expressif, toutes les nuances de leurs sentiments, révèle en lui un observateur pénétrant, amusé, indulgent d'ailleurs, des petites roueries et des grandes passions qui agitent le cœur humain.
Le caractère de Criseida n'est pas dessiné avec moins de verve et de malice; mais le trait y prend une tournure satirique plus marquée, et d'ailleurs son rôle a moins d'ampleur. C'est un personnage purement comique à force de vanité, d'inconscience et d'égoïsme : au début, cette honnête femme parle de sa vertu et de sa réputation comme de choses parfaitement sérieuses, et aux premières ouvertures de Pàndaro elle répond en lui riant au nez; cependant il réussit à l'intéresser, puis à l'ébranler. Rien n'est plus plaisant que les manœuvres du rusé coquin, si ce n'est la docilité de la belle à se laisser convaincre, après une résistance hypocrite. Le monologue dans lequel elle pèse le pour et le contre, avant de s'engager, nous découvre toute l'inconsistance de cette tête de linotte; d'un poète moderne, on n'hésiterait pas à dire que c'est un chef-d'œuvre de rosserie. (II, 69 et suiv.)
Les deux amants savourent avec délice leur bonheur, et Boccace le savoure avec eux, dans des descriptions très voluptueuses, qui occupent la plus large place dans la troisième partie de son roman ; on sent que son imagination était hantée par certaines visions, dont il ne pouvait se rassasier. Cela ne constitue certes pas une poésie très saine; mais cette passion sensuelle est exprimée avec une franchise qui est fort éloignée des
réticences affectées, des fausses pudeurs, des sousentendus indélicats ou des ricanements indécents que d'autres conteurs ont mis à la mode ; ce réalisme est aussi étranger à la grossièreté qu'à la grivoiserie. Pour Boccace, l'amour a un caractère sacré; il n'y trouve pas le moindre sujet de risée, rien à ses yeux n'est plus beau, plus fort, plus vrai; il joue dans sa poésie le même rôle que le nu dans les arts plastiques.
Avec la quatrième partie, le Filostrato rejoint le récit du Roman de Troie, pour ne plus s'en écarter que dans quelques détails. La restitution de Criseida à son père, décidée par les Troyens, plonge les deux amants dans un noir chagrin ; mais on sent aussitôt que Criseida est moins profondément éprise que Troilo l, car lorsqu'il lui propose de l'enlever, de fuir avec elle, elle le calme, invoquant tous les arguments que n'inspire pas la passion dominatrice; elle le console et lui fait des promesses : dans moins de dix jours elle reviendra furtivement le voir. On a le sentiment qu'avant d'engager ainsi définitivement sa vie, Criseida se réserve et se dérobe (IV, 146-154). Diomède, qui l'accompagne au camp des Grecs, est un galant chevalier, avisé, beau parleur : frappé des charmes de Criseida, et devinant qu'en Troilo elle quitte un amant, il se promet de le remplacer. Quatre jours ne sont pas écoulés, qu'il a déjà jeté le trouble dans ce petit cœur volage, à tel point qu'elle néglige de se rendre au rendez-vous fixé (VI, 34), et elle ne tarde pas à donner à Diomède des gages plus sûrs de son intérêt. Mais Boccace n'insiste pas; il conclut rapidement cet épisode et s'attache surtout à dépeindre le désespoir de Troilo : douleur de la sépara-
1. Boccace estimait également que Fiammetta ne s'était pas aussi entièrement donnée à lui que lui à elle; voir ci-dessus, p. 59-60.
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tion, inquiétude lors du rendez-vous manqué, soupçons, puis certitude de la trahison, enfin mort du héros. Troilo reste ainsi jusqu'au bout, le protagoniste du poème, faisant vibrer une à une toutes les cordes de la lyre amoureuse, depuis les accents les plus joyeux et les plus triomphants, jusqu'à l'élégie et à la tragédie finale l.
Si l'on revient maintenant à la question des rapports existant entre ce roman et la psychologie du poète, il est presque impossible de ne pas se demander si vraiment l'œuvre a été entreprise dans le seul but de peindre le chagrin, si vif fût-il. que Boccace ressentit d'une absence de Fiammetta. Le Filostrato renferme essentiellement une histoire de séduction et une histoire de trahison; c'est dans l'une et dans l'autre que le caractère de Troilo apparaît avec le plus de charme et de vérité. Gomment se soustraire à l'impression que Boccace, lorsqu'il composait ce poème si vibrant et si ému, connaissait déjà par expérience toutes les joies de Troilo, et qu'il était torturé par les mêmes soupçons, par la même atroce jalousie? D'autre part Criseida est une évaporée, incapable de la plus élémentaire constance amoureuse; prétendre qu'elle ressemble à Fiammetta seulement aux endroits où est glorifiée sa beauté est une excuse naturelle, et d'ailleurs médiocre, sous la plume du poète écrivant à sa dame : dans la dédicace et dans la conclusion (IX), il était obligé de prendre certaines précautions. Mais le psychologue et l'historien peuvent se demander si l'inspiration du livre ne trahit pas surtout un assez vif dépit, par l'insistance avec
1. Un seul passage nuit à la gravité du dénouement; ce sont les scènes d'un réalisme trop familier où l'on voit Troilo, aux prises avec les siens, malmener surtout sa sœur Cassandre, la prophétesse de malheur (Vil, 86-102).
laquelle la femme volage est rabaissée en lace de l'amant fidèle et malheureux1. Boccaee lui-même suggère cette interprétation, lorsqu'il constate (IX, 1) que ses accents plaintifs s'harmonisent bien mal avec la joie du printemps; ils sont contre nature; et le poète ne trouve que cette explication : « ils lui sont inspirés par une vertu secrète émanée de sa très noble clame, et qui a pénétré dans son cœur blessé. » Ainsi d'une part, ces chants de jalousie et de larmes sont inspirés par Fiammetta; et de l'autre, entre elle et Boccaee rien ne s'est passé qui rappelle l'aventure de Troilo et de Criseida ; voilà la contradiction profonde que l'on découvre entre la conception réelle du Filoslrato et la thèse du poète. Faut-il s'en tenir aux déclarations évidemment intéressées et politiques de la dédicace, ou prendre en considération la matière même du roman?
Si l'on se range à cette seconde manière de voir, on est amené à supposer que le Filostrato fut écrit après la victoire amoureuse de Boccaee, avant la rupture, mais quand avaient déjà surgi entre les amants les premiers malentendus, à un moment où l'absence de Fiammetta exaspéra la jalousie de Boccaee; on peut penser au printemps de 1338.
1. 11 y a aussi bien des bizarreries dans les dernières stances de la huitième partie (29-33); cette diatribe contre les « jeunes femmes », vaniteuses, volages, coquettes, et surtout contre celles qui se vantent d'une haute naissance, .qui font les dédaigneuses et — laissons la parole à Boccaee — « Ghe bestie son, non son donne gentili (VIII, 31) », est fort surprenante chez un soupirant, uniquement occupé de gagner les faveui'3 d'une jeune et noble dame! C'est ainsi qu'on récrimine, non qu'on courtise.