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Le grand attrait du Filostrato réside dans la spontanéité avec laquelle l'œuvre a jailli du cœur de Boccace; ayant trouvé une matière en tous points conforme à ses préoccupations, le poète a exhalé librement les sentiments qui bouillonnaient en lui, avec plus de fougue peut-être que de réflexion ; mais, en compensation, la vie circule dans ces confidences à peine déguisées, et les diverses scènes du roman acquièrent par là même un naturel, une chaleur, une sincérité qui faisaient défaut au Filocolo. La forme, à son tour, doit à cette improvisation une certaine indépendance, qui n'exclut pas toute réminiscence des modèles anciens ou des plus illustres modernes l, mais sans aller jusqu'à masquer la personnalité charmante du jeune poète. L'œuvre à laquelle Boccace se consacra ensuite, la Teseide, est plus méditée et plus ambitieuse; elle se lit avec infiniment moins de plaisir; malgré tout, elle mérite un examen attentif.
Les arguments que l'on a mis en avant pour rapporter la composition de la Teseide à la période napolitaine de la jeunesse de Boccace, immédiatement après la tra-
1. P. Savj-Lopez a relevé dans le Filostrato de rares emprunts à Ovide (art. cité, p. 477), et, outre les imitations des romans français, une forte influence de la Vita Niiova et de toute la lyrique du Do/ce stil nuovo; G. Volpi a reconnu dans quelques stances une canzone de Cino da Pistoia (liull. star, pisfoiese, 1£99). Quant aux réminiscences de Pétrarque (Savj-Lopez, p. 458, 405), il y a lieu de se demander si Boccace a rien pu connaître du Ganzoniere dès cette époque. Pour le mouvement lyrique Io benedico il tempo, l'anno e il mesc... (Filostr., III, 83) qui se retrouve dans le Ninfale (v, 9), il ne faut pas croire que Pétrarque en soit l'inventeur; il était dans la tradition depuis l'Apocalypse (chap. ix, verset 15). Voir encore ci-dessus p. 54, note 2.
hison de Fiammetta, sont fort probants1. Nous savons par une de ses lettres de 1339-1340 qu'à cette date il étudiait la Thébaïde de Stace, et désirait consulter un exemplaire de ce poème avec des gloses, pour le mieux comprendre*2; or la Teseide porte la trace manifeste d'une lecture récente de l'épopée de Stace. En outre, la très éloquente dédicace du poème à Fiammetta est pleine d'une émotion plus grave, d'une tristesse plus concentrée que celle du Filostrato; il y a des sanglots dans ces périodes d'une solennité un peu apprêtée : Boccace n'a pas cessé d'aimer l'infidèle, et il ne désespère pas de regagner son cœur; d'ailleurs il ne s'est pas encore éloigné de Naples, car il n'attend qu'un signe de sa dame pour aller la rejoindre et se jeter à ^ses pieds. Aucune des œuvres qu'il écrivit ensuite à Florence, et qu'il consacra encore au souvenir de Fiammetta, ne s'adresse ainsi directement à elle, et ne traduit avec cette émotion intense, dans sa modération calculée, le déchirement de ce cœur trop épris. Enfin il faut noter que la Teseide, inspirée en grande partie du Roman de Thèbes, a ce caractère commun avec le Filocolo et le Filostrato de contenir plus que des réminiscences, de véritables imitations des romans français : à la cour de Robert d'Anjou, au milieu d'une société où la noblesse française et provençale occupait une si large place, il n'est pas surprenant que nos romans fussent très à la mode. Les'
1. Voir l'étude de P. Savj-Lopez, Sulle fonli délia Teseide (Giorn. Stotico délia let'. ital, t. XXXVI, p. 57 et suiv.); d'abord V. Grescini (Conlributo, p. 216) avait pensé que la Teseide avait été composée après le retour de Boccace à Florence, mais il n'a pas insisté pour maintenir son point de vue. (Atti lsl. Veneto, LX, p. 451.)
2. Lettre Sacrœ famis et angeliae, p. 72-73 de l'éd. G. Traversari. Cette lettre serait du 28 juin 1339, d'après F. Torraca (Per la biografia di G. /?., p. 93-94) et non 1340 comme l'a cru A. Délia Torre.
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œuvres que Boccace composa par la suite en Toscane, s'inspirèrent de modèles assez différents.
Or une lettre du poète au duc Charles de Duras, datée de Naples le 3 avril 1339, contient de claires allusions aux déceptions cruelles que l'amour avait values à Boccace1; il répète ailleurs que, trahi par Vénus (l'amour), Junon (la richesse) et Ramnusia (le destin jaloux), il languissait dans un abîme de douleurs2. Ses peines d'amour importent seules pour le moment : il ne paraît pas douteux que la rupture définitive avec Fiammetta ait été assez voisine d'avril 1339; c'est alors que, pour chercher un adoucissement à ses chagrins, il se mit à l'étude des classiques avec un redoublement d'ardeur, et, selon toute apparence, entreprit la corapo- / sition de la Teseide.
Il est manifeste qu'il aborda cette nouvelle œuvre dans des dispositions d'esprit ton tes différentes de celles qui lui avaient dicte le Filostrato. A l'improvisation brillante, où s'épanchait un cœur bouillonnant de passion, succède un poème mûrement étudié ; la nouvelle galante, le conte de volupté, de jalousie et de mort cède la place à un essai d'épopée. La lecture de l'Enéide et de la Thébaïde guidait Boeeace dans cette nouvelle voie, et il a pu fièrement affirmer, en terminant son œuvre, que le premier il avait fait parler la musc épique dans le langage vulgaire d'Italie3. Au lieu des neut parties fort inégales du Filostrato, il a découpé une action toute pleine de combats, de duels et de tournois, en douze livres, comme les épopées de Virgile et de Stace. En