‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 4 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsque de Florence on gagne les coteaux du Chianti, par le Val di Grève et San Caseiano in val di Pesa, et qu'on laisse ensuite à gauche la route de Sienne et de Rome, on atteint la vallée de l'Eisa à la hauteur d'une bourgade pittoresquetnent située sur une éminence qui domine la rive droite de la rivière : c'est Certaldo, bereeau de la famille de Boeeaee. Le fond de la vallée est verdoyant et fertile, mais les eollines, qui lui font un cadre capricieusement découpé, sont couronnées par places de petits bouquets de chênes noueux1, et leurs pentes éboulées laissent voir çà et là une argile blanchâtre, dont les arêtes vives jettent au milieu du paysage une note un peu sèche. Dans son ensemble, cette nature est riante et paisible; elle ne donne pas l'impression

1. Le nom de ces chênes est cerri, d'où Cerreto (bois de chênes), nom sous lequel Boccace s'est plu à désigner Certaldo; lui-même, dans une de ses églogues latines, s'appellera Cerretius. Ces bois de « cerri » étaient beaucoup plus abondants autrefois qu'aujourd'hui.

tk LA JEUNESSE

de la richesse; mais il y a du bien-être et de la joie dans les lignes de cet horizon.»

Là était né, de rudes villageois adonnés à l'agriculture \ et sans doute dans le dernier quart du xnie siècle, celui qui fut le père du célèbre conteur. Dans les documents assez nombreux qui nous ont conservé son souvenir, son nom est, en latin, « Boccacius » ou « BoccaccinusChelini de Certaldo », en italien « Boccaccio » ou « Boccaccino di Chelino da Certaldo2 ». Son père s'appelait donc « Chelino », c'est-à-dire Michelino, ou Michèle, et, par un mécanisme identique, le nom officiel de l'auteur du Décaméron sera : « Johannes Boccacii de Certaldo ». Le diminutif Boccaccino étant le plus souvent employé dans les textes contemporains, il sera commode de désigner sous cette forme le père de Boccace, pour éviter toute équivoque.

Boccaccino ne demeura pas à Certaldo : à la vie des champs il préféra celle des affaires, et se rendit à la ville; sans doute alla-t-il grossir à Florence cette population de rustres et de parvenus, remuants, âpres au

1. On peut tirer quelques renseignements touchant la jeunesse de Boccace des récits allégorisés qu'il a insérés dans plusieurs de ses romans juvéniles; ces pages autobiographiques, si ingénieusement déchiffrées par M. V. Grescini (Contributo agli studi sul Boccaccio, 1887), seront constamment utilisées dans ces premiers chapitres. Je me réfère ici au récit d'Ibrida, dans VAmeto : « Tra bretti monti surgenti quasi in mezzo tra Corito (Fiesole) e la terra délia nutrice di Romolo (Siena), di Tritolemo uomo plebeo, di nulla fama e di meno censo... e d'una rozza ninfa nacque un giovinetto... ». Triplolème est donc un laboureur, et la nymphe une paysanne; Certaldo se trouve bien à égale distance de Florence et de Sienne, mais pas tout à fait sur la ligne droite, un peu plus à l'ouest; voir Grescini, Contributo, p. 6 et 7, et Ameio, p. 77 de 1 éd. Moutier.

2. Les documents portent aussi, en latin Ghelini, et en italien di Ghelino, di Ghedino et di Godino; voir A. Délia Torre, La giovinezza di G. Boccaccio, p. 8, 15 et 24. Entre toutes ces variantes purement orthographiques, je ne crois pas devoir retenir la plus rare, Chellino, que la plupart des biographes de Boccace ont cependant adoptée.

gain, dont l'auteur de la Divine Comédie disait, avec son dédain superbe d'aristocrate, qu'ils auraient mieux fait, pour la paix de la commune, de rester « à Campi, à Certaldo et à Figline * ». Dès l'année 1297, nous savons qu'un frère de Boccaccino, Yanni di Chelino, était établi à Florence dans le quartier San Frediano2; en 1314, on retrouvera les deux frères sur la paroisse San Pier Maggiore ; puis, à partir de 1317, de fréquentes mentions de Boccaccino, dans les documents d'archives, le montrent exerçant la lucrative profession de « tavoliere », c'est-à-dire de changeur, d'abord en compagnie d'obscurs associés3, et plus tard attaché à la grande banque des Bardi, pour le compte de laquelle il fit d'assez fréquents voyages à Naples et à Paris. Il avait su mériter l'estime de ses concitoyens, car en 1324, il fut consul de la riche corporation des Changeurs''.

Mais avant leur établissement dans le quartier de San Pier Maggiore, à Florence, Boccaccino et Van ni di Chelino avaient déjà cherché fortune sur les bords de la Seine; car il n'y a aucune imprudence il les reconnaître dans deux Italiens, « Bocassin Lombard et son frère », domiciliés tout contre l'église Saint-Jacques-la- Boucherie, entre le coin de la Pierrc-au-Let et la rue des Arsis, qui figurent sur le « livre de la Taille » levée à

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