Teseide, L. XII, st
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môme temps, il avait la très heureuse idée de conserver la forme de X ottava rima, si propre tour à tour à la narration et à l'expression lyrique des sentiments1, et dont l'usage devait être consacré, après lui, par un Politien, un Arioste, un Tasse; à plus d'un point de vue, l'auteur de la Teseide a été le véritable précurseur de ces maîtres.
En ce qui concerne l'attitude que l'amant évincé prend à l'égard de sa dame, dans ce poème où il s'est encore appliqué à introduire des allusions à sa vie sentimentale, elle s'est aussi profondément modifiée : il ne s'abandonne plus aux mouvements de dépit, aux soupçons, aux récriminations, sous l'influence desquels il avait fait de sa Criseida une jolie poupée, aussi dépourvue de cœur que de cervelle, et responsable de la mort du plus parfait amant. La trahison une fois avérée, la rupture consommée, il ne fallait plus commettre pareille maladresse; Boccace sentait trop bien que, s'il lui restait une seule chance de regagner le cœur de l'infidèle, c'était de se faire très petit et très humble, de s'agenouiller dévotement devant l'idole, en évitant toute allusion trop hardie et tout reproche intempestif. La lettre dédicatoire est déjà significative à cet égard; l'affabulation romanesque du poème répond encore mieux à ce programme.
Thésée, « duc d'Athènes », est en guerre avec les Amazones, ces farouches tueuses d'hommes, dont la
1. On a jadis fait honneur à Boccace de l'invention de V ottava rima; depuis, on s'est mieux rendu compte' que ce mètre appartenait à la muse populaire, tant dans la narration (comme dons le Cantare di Fiorio) que dans la poésie lyrique (laudi, rispetti); cette double face de l'octave avait pu séduire Boccace en vue de la rédaction de son Filoaliato. Son très réel mérite est d'avoir le premier élevé ce mètre à la dignité littéraire.
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férocité est ici bien atténuée, car les hostilités s'achèvent Tort galamment par le mariage de leur reine Ippolita avec Thésée, son vainqueur clans tous les sens du mot. Le duc ramène dans sa capitale, avec sa conquête, la sœur de celle-ci, une toute jeune fille qui répond au nom d'Emilia (1. I). Puis Thésée entreprend une seconde guerre contre Créon, le tyran de Thèhes. qu'il met à mort, et comme témoins de sa victoire il enferme dans une prison de son château, deux jeunes Théhains de noble race, Arcita et Palemone (1. II). Or Emilia, pendant la saison printanière, a coutume le matin de prendre ses ébats dans un beau jardin attenant au palais de Thésée, et sur lequel donne directement la chambre qu'elle occupe; le hasard veut ([lie la lucarne ou le soupirail du cachot où sont enfermés les deux Thébaius s'ouvre également de ce côté. Intrigué par les douces chansons qu'il entend, Arcita réussit, en s'aecrochant aux barreaux, à apercevoir Emilia; Palemone la voit aussi ; tous deux s'éprennent éperdument de la jeune fille, et leur prison leur devient un paradis.
Mais tout a une fin; la belle saison passe, et Emilia ne parait plus au jardin. D'autre part, Pirithoùs, un ami d' Arcita, vient demander à Thésée la grâce du jeune homme, et le prince la lui accorde sous la seule condition qu'Arcita quittera aussitôt Athènes ; cette délivrance est pour lui un martyre, et il s'éloigne la mort dans lame (1. III). Consumé de jalousie et de désespoir, le jeune Thébain visite plusieurs villes de Grèce, puis, n'y tenant plus, il brave la défense de Thésée et rentre ;i Athènes sous un faux nom; la douleur a tellement altéré ses traits qu'il parvient à se faire agréer comme écuyer dans la suite de Thésée, et il a l'ineffable joie de voir souvent Emilia, qui seule le reconnaît et paraît sen-
iible à la témérité de son entreprise (1. IV). C'est à Palemone d'éprouver les tortures de la jalousie : il réussit à s'évader, rejoint Arcita dans une forêt voisine
— c'est déjà une forêt de l'Arioste — où, après s'être prodigué les témoignages de la plus tendre affection, les deux amoureux décident de mettre fin à leur rivalité par un combat où l'un des deux devra mourir; mais leur duel est interrompu par l'apparition soudaine de Thésée, suivi de la belle Emilia et d'une nombreuse escorte, qui traversent la forêt en chassant. Sommés de dire qui ils sont et pour quels motifs ils se battent avec un tel acharnement, les adversaires se font connaître pour les deux prisonniers thébains, éperdument épris de la beauté d'Emilia, et revendiquent la mort qu'ils ont méritée par leur désobéissance. Thésée, touché de leur jeunesse, de leur courage et de leur magnanimité, les invite i\ déposer les armes pour ne les reprendre que dans un tournoi solennel, dont la main d'Emilia sera le prix (1. V).
Les deux champions se préparent à la joute décisive et y convoquent les plus nobles « barons » de la Grèce
— ni Lycurgue, ni Agamemnon, ni Pelée, ni Castor et Pollux, ni Evandre, ni Pygmalion ne manquent au rendez-vous, non plus qu'une multitude d'autres héros (1. VI), — et le tournoi commence sous les yeux de ce public de choix, que préside la charmante Emilia, indécise encore, et tremblant tour à tour pour chacun des deux combattants (1. VII). Arcita invoque le secours de Mars, Palemone l'assistance de Vénus, et le duel s'engage, terrible, entre les deux amis ; Mars, sous les traits de Thésée, soutient le courage d'Arcita, auquel sourit la victoire (1. VIII); mais Vénus apparaît tout à coup devant Arcita et fait cabrer son cheval, qui tombe à la renverse, écrasant son cavalier. L'infortuné ne meurt
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pourtant pas sur le coup : proclamé vainqueur, il est fiancé à Emilia (1. IX), mais il ne tarde pas à rendre le dernier soupir, en exprimant le désir que Palemone reçoive le trésor qu'il avait mérité, et que le sort jaloux lui dérobe (1. X); après les funérailles d'Arcita (1. XI) ont donc lieu en grande pompe, les noces d'Emilia et de Palemone (1. XII).
Cette rapide analyse laisse assez voir à quel point Boccace est resté loin du but qu'il s'était proposé : d'épique, il n'y a dans son poème (pie les guerres des deux premiers chants, la mythologie, et quelques épisodes surtout descriptifs insérés dans la suite. Encore doit-on reconnaître que ces ornements, médiocrement rattachés au sujet principal, et trop développés, offrent un mince intérêt. D'autre part, toutes les réminiscences classiques, et en particulier les récits de combats, ont reçu un vernis chevaleresque qui en altère profondément la physionomie, et qui trahit L'influence prépondérante des romans français. Plutôt qu'une épopée, la Teseide est donc encore elle-même un roman, et l'élément sentimental y occupe la première place, car il était le plus conforme au talent du poète : c'est là que réside tout l'attrait, d'ailleurs assez faible, de l'œuvre. Il ne faut pas trop se hâter d'accabler Boccace. Rarement, dans sa carrière de conteur, il s'est plus consciencieusement appliqué à fondre des éléments hétérogènes et à inventer lui-même l'action qui sert de support à ce travail de mosaïque. Car cette fois, au lieu d'adopter un modèle tout fait, il s'est souvenu des anciens, des Français et des Italiens ', des poètes épiques, élégiaques et
1. L'influence du Dolcc stil nuovo est encore très visible; Emilia, par exemple, est représentée « d'umiltà vestuta » (III, 29), tout comme Béatrice. Pour l'étude dos sources de la Teseide voir V. Grescini, Contribulo, p. 220 et P. Savj-Lopez dans le Giornale Storico, t. XXXVI.
chevaleresques, et il s'est ingénié à combiner tous ces emprunts, à les compléter, à les "relier par des motifs qui lui appartiennent en propre. Son insuccès ne fait aucun doute; la fusion qu'il a réalisée est aussi médiocre que son maniement de Xottava rima demeure inégal et incertain; les défauts de Boccace sont ici ceux d'un « primitif »; il en a l'audace, l'inexpérience, et parfois aussi le charme. L'échec n'a donc rien de déshonorant, si l'on songe que le problème dont il a cherché la solution — la conciliation de l'épopée classique et du roman chevaleresque — a été la quadrature du cercle pour les lettrés de la Renaissance : des hommes de talent s'y sont vainement acharnés, et de grands poètes, comme l'Arioste et le Tasse, n'ont en somme réussi à mettre sur pied un compromis que par le prestige de leur art.
Ce qui peut encore intéresser dans la Teseide, c'est donc uniquement l'anecdote amoureuse, c'est le « roman d'Arcite et de Palémon et de la gente Emilia », pour reprendre le titre que les traducteurs français du xvc et xvie siècle ont substitué d'instinct à celui de cette pseudo-épopée1. Il y a là quelques scènes où se retrouve cette finesse de touche et ce goût de l'observation psychologique, qui donnent tant de prix au Filostrato : les fiançailles et la mort d'Arcita sont contées avec une émotion que l'on apprécierait davantage si Boccace y avait mieux évité la prolixité; les ébats de la belle Emilia dans son jardin donnent lieu à des descriptions charmantes et vraiment poétiques, d'une poésie à la fois raffinée et naïve que nous aimons pour elle-même, et peut-être plus encore pour les œuvres exquises dont ces pages contiennent le prototype : l'Emilia de Boccace
1. Les plus anc. trad. franc, de Boccace (Bull, italien, t. VIII, p. 189 et suiv.).
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annonce très clairement la Simonetta du Politien et certaines figures de Botticelli.
Malheureusement l'héroïne de la Teseide ne vit pas comme celle du Filostrato : elle est plus conventionnelle et de caractère plus indécis. Destinée au vainqueur du tournoi dont elle est l'enjeu, elle se trouve condamnée à une attitude passive, qui lui facilite une sympathie presque égale pour les deux rivaux. En outre, Boccace a pris le parti de l'aire d'Emilia un abrégé de toutes les perfections physiques et morales : la femme aimée est sans défaut. Le poète l'a donc volontairement idéalisée, et s'est interdit par là même d'introduire dans son rôle toutes les fines nuances que lui avaient suggérées, dans le caractère de Criseida, une observation pénétrante et malicieuse de la réalité. Le personnage y perd en intérêt, mais il répond mieux aux intentions de l'auteur amoureux. Car Boccace le déclare sans ambages dans sa dédicace à Fiammetta : « Que cette œuvre ait été composée pour vous, plusieurs détails le prouvent clairement : ce qu'on y lit sous le nom d'un des deux amants et sous celui de la femme aimée s'applique, si vous y voulez prendre garde, à ce (pie nous avons été, vous et moi, l'un à l'égard de l'autre. Lequel des deux amoureux j'ai en vue, je ne vous le dis pas, car vous saurez bien le reconnaître toute seule. Si peut-être dans son portrait se trouvent beaucoup de traits superflus, c'est que j'ai tenu à bien dissimuler ce qu'il vaut mieux ne pas laisser paraître au grand jour; il suffit que nous l'entendions, vous et moi1... »
Ces déclarations si précises permettent de trouver dans la Teseide. non certes un document autobiogra-