‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 42 sur 199 · Teseide; À Fiammetta, p. 3-4 de l'éd. Moulier · texte numérisé non relu

Teseide; À Fiammetta, p. 3-4 de l'éd. Moulier

HAUVETTE. — Boccace. 7

phique, mais un écho fidèle des sentiments de Boccace. Quoique nous ne soyons pas aussi bien renseignés que Fiammetta sur ce chapitre, il ne nous est pas trop difficile de reconnaître que Palemone, le favori de Vénus, qui finit par obtenir l'amour d'Emilia sans l'avoir mérité, n'est pas le personnage avec lequel le poète s'est identifié. A plusieurs reprises, au contraire, Arcita est visiblement son porte-parole : quand il s'est éloigné d'Athènes, désespéré, la jalousie et les tourments qu'il endure loin d'Emilia sont exactement ceux de Florio et de Troilo séparés de leurs belles. Par sa discrétion et sa prudence, il réussit à éveiller un sentiment de bienveillance particulière chez la jeune fille (IV, 56-61), et par sa vaillance il conquiert sa main de vive' force; sur son lit de douleur, où il s'affaiblit graduellement, il obtient d'Emilia un baiser d'amour, qui est sa suprême consolation (X, 82-84), puisque la jalousie du destin l le prive des joies auxquelles il croyait avoir d'imprescriptibles droits. Les adieux d' Arcita à la vie, d'un sentiment tout païen malgré certaines allusions au paradis et à l'enfer (X, 104-105), expriment avec force l'angoisse qu'éprouva Boccace à la pensée qu'il était séparé à tout jamais de sa bien-aimée : « Si je devais habiter près de Jupiter sans toi, jamais je n'y saurais goûter la moindre joie,... et si ma place est parmi les damnés, toutes les tortures ne pourront me faire oublier mes désirs : clans la fournaise éternelle, c'est toi que j'invoquerai, femme, pour que tu m'apportes la paix! » Considérées sous cet aspect, les allusions personnelles, très discrètes, que renferme la Teseide, sont moins un complément qu'une espèce de rétractation des

1. Cette jalousie du destin est désignée sous le nom de « Ramnusia » dans la lettre Sacne famis citée ci-dessus, p. 91.

FIN DU PR-RMIEIt SEJOUR A NAPLES 99

confidences trop hardies que le poète avait laissé échapper dans son Filostrato.

Très occupé par les vicissitudes de sa liaison amoureuse avec Fiammetta de 1336 à 1338, Boccace passa les années 1339-1340, les deux dernières de son séjour à Naplcs, eu proie au plus noir chagrin. C'est à l'étude des écrivains latins et sans doute à la composition de son « poème épique » qu'il demanda ses principales consolations, au milieu de toutes les épreuves qui assombrirent la fin de cette phase de sa vie, jusqu'alors si riche en satisfactions variées et en éclatants succès. Avant de l'accompagner a Florence, il convient de recueillir les quelques renseignements qui nous sont parvenus sur cette période de sa jeunesse, et en particulier sur les déceptions qui, avec la trahison de Fiammetta, contribuèrent à empoisonner alors son existence.

On ne peut malheureusement faire qu'un usage très prudent des quatre lettres de cette époque, datées « du pied du mont Falerne. auprès du tombeau de Virgile », et dont Boccace nous a conservé lui-même le texte, parmi d'autres souvenirs de sa jeunesse1 : l'imitation littéraire et l'intention de s'y exercer au beau style latin, avec une prétention et une maladresse qui en rendent le sens souvent inintelligible, en font des documents historiques suspects. Mais leur intérêt psychologique reste intact; et il n'est pas jusqu'à celle de ces lettres où l'auteur

1. Dans le vas. Laur. XXIX, 8, dont j'ai donné jadis une description sommaire dans les Mélanges de l'École de Rome, 1894; voir aussi G. Traversait, Le letiere antografe dl G. Boecaccio.

décrit, sous des couleurs empruntées, toute l'histoire de son séjour à Naples, de ses amours et de ses déceptions, qui ne mérite la plus sérieuse attention1. Sous une forme déclamatoire et apprêtée, nous y trouvons l'affirmation constante, visiblement sincère, de l'espèce de détresse où vécut alors Boccace, et contre laquelle il chercha un remède en se consacrant plus que jamais à l'étude2. Dans la plus obscure de ces épîtres, celle dont il s'est amusé à faire un rébus indéchiffrable pour tout autre que pour son destinataire, il se plaint amèrement de l'offense grave et de la trahison dont il avait été victime de la part d'un ami, auquel il avait prodigué tant de marques de confiance et d'affection ; il lui dit vertement son fait, et joint la menace au reproche3, ce- qui nous permet de distinguer en lui un trait de caractère qui se manifestera plusieurs fois par la suite : très franc et très loyal, mais fort sensible et impétueux, Boccace ne sut jamais se retenir de sauter sur sa plume, dans un mou-

1. Elle est citée plus haut, p. 50, n. 2, pour un simple détail; on en trouvera une analyse complète, dans l'introduction de G. Traversait aux Lcitere autografe,\>.1\ et suiv. ; F. Torraca exagère lorsqu'il n'y veut voir qu'un exercice de rhétorique vide de tout sens (Per la bio°rafia, p. 87-90). A. Délia Torre a soutenu que le maître, l'homme illustre habitant Avignon, auquel la lettre est adressée, est Pétrarque, hypothèse séduisante, mais dépourvue de toute preuve et contre laquelle vingt objections s'élèvent. N'y avait-il alors que Pétrarque qui fût un lettré distingué en Avignon, et était-il si connu à Naples, avant son couronnement?

2. La lettre en patois napolitain (Corrazini, p. 23), qui représente Boccace adonné jour et nuit à un travail acharné, me paraît, comme à A. Délia Torre, se rapporter aussi à l'année 1339. F. Torraca la place en 1361, pour cette raison qu'il y est question de « notre reine », qui devrait bien avoir un fils, et que cette reine est nécessairement Jeanne! Mais si le texte, comme je le crois, vise ici Sancha, la dévote et stérile épouse de Robert, morte en 13'i5, la plaisanterie est beaucoup plus conforme au ton de la lettre, qui n'est tout entière qu'une farce.

3. Lettre Nereus Amphitritlbus, p. 55 des Letterc qutografe, et introd, p. 27 et suiv,

vement de colère, pour dire à ses meilleurs amis tout ce qu'il avait sur le cœur.

Une autre déception, d'un genre tout différent, lui fut causée par l'amitié qui le lia durant ces années de jeunesse à son compatriote Niccolô Acciaiuoli : venu comme Boccaee ;i Naples pour s'y livrer au maniement des affaires, Niccolô y eut, lui aussi, de très brillantes bonnes fortunes ', et, plus pratique que son ami le poète, il y recueillit richesses et honneurs, au point de devenir un peu plus tard grand sénéchal du royaume. Or en octobre 1338, au moment où Boccaee avait plus que jamais besoin d'affection, de conseils et de réconfort, Niccolô dut quitter Naples pour s'acquitter d'une mission en Morée*, et cette circonstance laissa le poète amoureux désemparé : « Le départ d'Huée n'avait pas été plus cruel pour Didon, et Pénélope n'avait pas plus ardemment soupiré après le retour d'Ulysse3. » L'emphase poétique de ces exclamations n'empêche aucunement qu'elles n'aient traduit un sentiment sincère, et l'on ne peut se défendre de se demander si Niccolô Acciaiuoli ne fut pas, dans quelque mesure, le Phndaro de notre Troilo.

Mais ce qui domine dans les lettres de cette période, ce sont les allusions de Boccaee à sa pauvreté : il habitait alors un faubourg de Naples, sur les pentes du Pausilippe, dans un quartier mal odorant, au milieu d'une population grossière4. Le voisinage de la tombe de Virgile, si favorable qu'il fût à l'inspiration poétique, n'avait pas seul conduit Boccaee en ces parages : bien

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