‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 43 sur 199 · Lettre Mai'ortis miles; G. Traversari. p · texte numérisé non relu

Lettre Mai'ortis miles; G. Traversari. p

des raisons avaient dû le déeider à s'éloigner de la cour et du monde élégant, où il avait Joué un rôle en somme fort en vue, et la moins puissante de ces causes n'était sans doute pas le manteau râpé ou rapiécé qu'il se voyait réduit à endosser1. Cette épreuve, qui dut lui sembler particulièrement pénible, lui fut infligée par la déconfiture de son père. Jusqu'à cette époque, les affaires de Boccaccino avaient prospéré, de telle sorte que, tout en grondant sans doute, il avait pu entretenir décemment à Naples son fainéant de fils. Tout à coup la situation changea.

Agent de la puissante société des Bardi, en 1327 et 1328 à Naples, chargé d'une mission de la Seigneurie auprès du roi Robert en avril 1329 2, représentant des Bardi à Paris en 1332 3, le changeur Boccaccino avait sans aucun doute acquis une réelle aisance ; en effet, une série d'actes et de contrats, publiés par A. Délia Torre*, nous le montrent vendant, achetant et louant des propriétés d'une certaine valeur pendant les années 1336-1337; mais avant la fin de 1339, il était réduit à se défaire de divers immeubles pour payer des dettes qui s'élevaient à la somme respectable de 300 florins d'or5. Les documents confirment donc pleinement un passage déjà cité de YAmeto, celui où Ibrida, qui est une personnification de Boccace, raconte comment, en punition d'un

1. « Si enim nunc scissili palliastro, ipsa (Rhamnusia, i. e. Fortuna) adversante. cohoperior... » (lettre Nereus, p, 60). Il se désigne comme « inimicus forlunœ » dans la lettre Sacra; famis (ibid., p. 65).

2. B. Davidsohn, Il padre del Boccaccio {Arch. Stor. ital., série V, t. XXIII, p. 144); du même Forschungen zur Gesch. von Florenz, t. III.

3. L. de Mas Latrie, Bût. de l'île de Chypre, t. II (1852), p. 164.

4. A. Délia Torre, Giovinezza di G. Boccaccio, p. 305 et suiv. A cet endroit, A. Délia Torre dit que Boccaccino resta « fattore » de la Société des Bardi jusqu'au 1er oct. 1338.

5. Ibid., p. 308. Au taux actuel de Tor, cela représente treize ou quatorze mille francs.

parjure, son père perdit la plus grande partie des biens qu'il tenait de sa femme, c'est-à-dire de Margherita dei Mardoli1. Mais il y a lieu de rattacher cette déconfiture elle-même à une cause moins surnaturelle : les banques des Bardi et des Peruzzi firent en 1339 une faillite éclatante, à la suite d'une avance de un million 75 mille florins au roi Edouard III d'Angleterre, avance qui n'a jamais été remboursée2. Cette banqueroute jeta le plus profond désarroi dans les affaires des Florentins, et il n'est pas surprenant que les agents directs des Bardi fussent les premiers atteints.

Le plus curieux document de la série dont s'est ainsi récemment enrichie la biographie de Boccace, est un acte du 16 novembre 1338 par lequel Boccaccino prenait en location pour lui et pour son fils Giovanni, moyennant vingt-six florins d'or, les biens de l'église San Lorenzo, dépendant de l'archevêché de Capoue, pour une année3. A. Délia Torre a supposé fort ingénieusement que le père du poète réduisit alors à ces vingt-six florins la somme qu'il pouvait consacrer à l'entretien annuel de son fils, mais qu'il la versa sous forme de location d'une terre, dont Giovanni devait s'arranger pour tirer le meilleur revenu possible4. C'est une interprétation séduisante, qui répond bien à ce que nous savons de l'esprit pratique de Boccaccino; grâce à

1. Voir ci-dessus, p. 12 (note 1). Les opérations dont nous parlent les documents publiés par A. Délia Torre montrent en effet Boccaccino agissant conjointement avec Margherita jusqu'au mois d'octobre 1337; ensuite il n'est plus question que d'opérntions accomplies par Boccaccino et son fils, Francesco, né de Margherita; il est naturel de penser qu'elle mourut donc avant novembre 1339.

2. Voir Perrens, Histoire de Florence, IV, p. 216-217. Sur les affaires des Bardi à Naples, G. de Blasiis dans VArch. Stor. napol., t. XVII, p. 71 et 485.

3. A. Délia Torre, Guwinczza, p. 309-311. ti. Ibitl., p. 309, 312.

cette combinaison, il diminuait les frais que représentait l'entretien de Giovanni à Naples, et lui donnait une leçon d'activité pour gagner son pain. Il semble lui avoir dit : « Tu n'as voulu ni te mettre au commerce ni étudier le droit canon; libre à toi. Pour ce qui me concerne, je ne puis plus disposer en ta faveur que de ces 26 florins, et, en père prévoyant, je te les donne sous une forme qui te permet d'en retirer bien davantage; débrouille-toi! » Gela est spirituel et vraisemblable; mais ne perdons pas de vue que c'est une simple hypothèse.

Il est à croire que si les choses se passèrent réellement ainsi, Boccace se débrouilla fort mal : désintéressé de son naturel, et dédaigneux de tout- ce qu'il appelait les « arts mécaniques », il dut mettre son amour-propre à se draper dans sa pauvreté et à se réfugier dans la compagnie des grands anciens, Virgile, Ovide, Stace, Apulée, dont l'influence est la plus sensible dans ses écrits de cette période. Cependant la location des biens de San Lorenzo de Capoue fut renouvelée pour une autre année, jusqu'au 1er novembre 1340 J ; mais l'acte où est mentionnée cette seconde location porte la date du 11 janvier suivant, à Florence, où Boccace habitait alors avec son père, sur la paroisse de Santa Félicita2. Cette donnée est précieuse; car on soupçonnait depuis assez longtemps que le conteur avait quitté Naplcs, pour rejoindre son père, sans avoir pu rencontrer Pétrarque, lors de la visite solennelle que le grand poète fit au roi Robert en

1. A Délia Torre, Giovinezza, p. 342-344. La location n'était plus que de 23 florins.

2. Boccaccino y habitait depuis environ quatre ans (voir, ibid., p. 305, un acte du 18 mai 1336); auparavant il avait son domicile sur la paroisse de San Pier Maggiore.

L3411. Nous avons maintenant sur ce point une certitude.

Le doute n'est pas davantage permis sur les sentiments dans lesquels Boccace quittait Naples pour regagner Florence, et sur les causes de ce retour, auquel il ne se résigna qu'en désespoir de cause. Le roman de la Tiammetla est. à cet égard, un document psychologique de premier ordre : « Florence était une ville déplaisante, où l'on tenait de pompeux discours que suivaient seulement des actes médiocres, où l'on devait obéir, non à des lois immuables, mais à autant de caprices et de fantaisies qu'il y avait de citoyens..., ville toute pleine d'orgueil, de cupidité et de jalousie. Naples, au contraire, était joyeuse, paisible, riche, magnifique, gouvernée par mu monarque*... » L'héroïne du roman ajoute que Panfilo y laissait l'objet de son amour; il quoi le héros de X Ameto répond que la maison paternelle, à Florence, était triste et froide, la compagnie d'un vieillard avare et dur affligeante au plus haut point3. Cependant c'est pour ce père peu tendre que Boccace quitta les délices de Naples : Boccaccino était âgé ; la mort lui avait enlevé sa femme et les enfants qu'il avait eus d'elle4; seul lui restait ce

1. Une phrase du De Gen. Deor. (XIV, 22) avait donné à croire que Boccace avait recueilli du roi Robert en personne son impression sur la visite de Pétrarque; en réalité c'est à un propos de Pétrarque qu'il fait allusion; voir mes Notes sur les Mss. de Boccace, p. 120, et 0. Hecker, Boccaccio-Funde, p. 259.

2. Fiammella, p. 43 de l'éd. Moutier. L'appréciation de la politique florentine, en ce passage est empruntée ù Dante, Pu/g. VI, 127 et suiv., et aux vcvs « superbia, invidia ed avarizia sono Le tre faville che banno i cuori accesi » (Inf. VI, 74-75).

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