Voir ci-après, p
2. Il faut l'entendre évidemment ici dans le sens de : action ayant afl dénouement heureux, comme pour le poème de Dante.
3. Dante, tout à la fin de sa vie, avait aussi entrepris de cultiver genre de l'églogue allégorique, en latin.
4. C'est un des rares ouvrages de Boccace qui n'ont jamais été tr duits en français, et sans doute dans aucune langue.
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on ne peut donc lui refuser une certaine importance dans l'histoire de la littérature italienne. L'influence française, relevée dans les œuvres de la période napolitaine, s'efface entièrement, pour faire place à celle des poètes latins, classiques et du moyen âge, et à celle de Dante. En même temps, le lieu où la scène se déroule est la plaine située entre le cours de l'Arno et celui du Mugnone, c'est-à-dire l'endroit même où s'élève Florence; mais dans les temps fabuleux qu'évoque le poète, ce territoire était couvert de forêts, et les Nymphes ne dédaignaient pas d'y {'rayer avec les bergers.
Ameto, le héros du livre, est un jeune rustre, uniquement adonné à la chasse. Un jour, il rencontre une nymphe d'une beauté céleste. Lia; il s'éprend d'elle, et dans son cœur rude et grossier la révélation de l'amour l'ait naître des sentiments d'une douceur toute nouvelle. — Ameto recherche la compagnie de la nymphe; après beaucoup d'hésitations, il ose lui déclarer son amour; pour elle il renonce à ses passe-temps cruels; il se civilise et fréquente les bergers paisibles. C'est l'occasion de décrire diverses scènes de la vie champêtre — une vie champêtre fort peu réaliste, observée dans les œuvres des poètes, et toute pénétrée de mythologie : voici le chant du berger Teogapen sur l'Amour, puis le tournoi poétique d'Alceste et d'Achaten, qui vantent à l'envi leur science pour élever les troupeaux. Enfin Ameto se trouve, en compagnie de Lia et de six autres nymphes dune radieuse beauté, auprès d'une fontaine jaillissante qu'entoure un épais gazon, au pied d'un laurier en fleurs, à l'ombre de grands arbres : on s'assied en cercle, et chacune des nymphes présentes se dispose à raconter l'histoire de ses amours. C'est justement le jour où l'on célèbre la fête de Vénus; aucun honneur ne saurait
donc être plus agréable à la déesse que ces récits des exploits de ses servantes fidèles; et comme chacune d'elles est spécialement vouée au service d'une divinité particulière, chaque récit s'achèvera par un hymne à la louange de celle-ci. Ameto est acclamé président de la galante assemblée.
Les sept récits qui suivent sont un mélange déconcertant de mythologie et d'anecdotes parfois très libres, débitées sur un ton solennel que semble inspirer une ferveur mystique. Le Boccace voluptueux et sensuel du Filostrato traite ici la passion amoureuse avec une sorte de respect sacré; ses nymphes sont vraiment des prêtresses de Vénus, et elles ont conscience d'exercer un sacerdoce, dont les rites pourtant manquent de mystère. Toutes sept, elles sont mariées, mais une seule déclare aimer son mari; les six autres portent leurs amours hors du foyer conjugal, et elles ne laissent pas ignorer que ces amours n'ont rien de chaste. Aussi, à les écouter et à les contempler l'une après l'autre, Ameto éprouve-t-il de très vives émotions, purement sensuelles. Le lecteur moderne est moins troublé, parce que les descriptions que Boccace donne des attraits de ses nymphes sont d'une minutie fatigante, désespérément uniforme : cela commence par les cheveux, le front, les yeux, et ne s'arrête qu'au bout du pied. Or cette précision impitoyable ne donne aucune impression d'ensemble : on ne réussit pas à se représenter telle ou telle nymphe et à la distinguer des autres ; elles ont un air de famille où elles se confondent toutes. De ces portraits successifs se dégage un type conventionnel de beauté féminine, qui peut offrir quelque intérêt au point de vue des idées esthétiques1; la réalisation artistique en est fort médiocre.
1. R. Renier, // tipo estetico délia donna nel Medioeyo 1885,
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Notre surprise est portée à son comble lorsque nous découvrons que tout ceci est une allégorie morale et religieuse, destinée à l'édification des lecteurs. Après que Lia, ayant achevé, la dernière, son récit, a entonné un hymne en l'honneur de Cybèle, une grande flamme descend du ciel, semblable à une colonne de feu, et de la flamme sort une voix qui dit : « Je suis la lumière du ciel, unique et triple, principe et fin de toute chose. » Ameto comprend aussitôt que c'est Vénus qui parle dans ce tourbillon de feu, la vraie Venus, « non pas celle dont les ignorants usurpent le nom pour désigner leurs passions désordonnées, mais celle de qui procède sur cette terre l'amour véritable, conforme à la justice et à la sainteté1 ». Aussitôt Ameto esl dépouillé de ses vêtements grossiers et plongé dans la fontaine, puis les nymphes dissipent le brouillard qui recouvre ses veux, elles fortifient sa vue et embrasent son cœur d'amour divin; alors le jeune berger régénéré peut s'écrier, comme l'héroïne de Corneille : « .le vois, je sais, je crois; je suis désabusé8! » Vénus représente donc Dieu. Ameto est le symbole de l'humanité primitive, inculte et sauvage, civilisée par l'amour, amour sensuel d'abord, qui peu à peu s'épure et conduit à l'intelligence des vérités les plus sublimes : l'œuvre de la conversion est accomplie par le ministère des sept nymphes, qui personnifient les quatre vertus cardinales et les trois vertus théologales, exactement comme celles qui font cortège au triomphe de Béatrice dans le Paradis terrestre de Dante3. Grâce à leurs enseignements, Ameto, devenu
t. Ameto, p. 18G-1K7 de l'éd. Moutier.
2. Jbùl., les tercets O diva lucc, quale in tre persone, p. 194.
3. Purgatoire, XXIX, v. 121-132. — Ces vertus ont des noms, plus ou moins tirés du grec, qui prétendent avoir un sens; les voici avec leurs
hauvettk. — Boccace. 8
capable de recevoir le bienfait suprême de la révélation divine, est plongé dans l'eau du baptême par Lia — la Foi, — comme Dante par Matelda dans les flots du Léthé1.
L'influence de la Divine Comédie sur la conception générale et sur certains détails de cette « Comédie des nymphes florentines » ne saurait être plus évidente. Mais combien est dangereuse la comparaison que Boccace a osé provoquer ainsi! En dépit du ton solennel qu'il adoptait, et qui n'aboutissait guère qu'à une rhétorique guindée, tout est superficiel et frivole dans cette laborieuse allégorie : l'identification de Dieu avec Vénus pourrait n'être qu'inattendue; en réalité elle frise l'inconvenance, quand on lit les exploits licencieux dont se vantent ces prétendues vertus, cardinales ou théologales. Etait-il bien nécessaire qu'Agapes (la Charité) fit un portrait répugnant de son vieil époux, avec un tableau par trop réaliste de ses déceptions conjugales2? La sagesse, personnifiée par Mopsa, recourt à un artifice passablement effronté pour attirer l'insensé (Afron) qu'elle aime et qui la fuit : elle se montre à lui dans sa glorieuse nudité; alors, vaincu, il se jette dans ses bras3. La disparité absolue, paradoxale entre le signe employé et la chose signifiée atteint ici les confins du grotesque; il faudrait peu de chose pour que le récit
interprétations : Mopsa (sagesse), Emilia (justice), Adionâ (tempérance), Acrimonia (courage), Agapes (charité), Fiammetta (espérance), Lia (foi); chacune d'elles sert particulièrement une déesse appropriée (Pallas, Diane, Pomone, Bellonc, Vénus, Vesta et Cybèle; ainsi Vénus est à la fois la personnification d'une vertu — la Charité — et de Dieu) ; leurs amants portent des noms bizarres qui ont l'intention d'indiquer qu'ils sont privés de la vertu que leur apporte leur maîtresse. Tout cela est très enfantin; voir V. Crescini, Contributo^ p. 109-112.