Filocolo, t. II
reconnaissables précisément dans le livre V, tandis que jusqu'alors Boccace avait surtout imité la Vita Nuova; jamais encore il n'avait demandé à la Divine Comédie un épisode de quelque étendue1.
Ce qui peut tromper sur la date de cette conclusion, c'est que l'auteur y soutient jusqu'au bout le rôle, qu'il avait pris au début, d'amant fidèle et déférent. L'introduction racontait comment l'œuvre avait été entreprise pour répondre à un désir de Fiammetta; la conclusion devait donc recommander au « petit livre » de se rendre vers la dame sans pareille, de se tenir entre ses « délicates mains » et d'attirer le regard de « ses beaux yeux ». Ainsi, malgré tous les retards, l'ouvrage gardait une apparente unité. Boccace a poussé si loin ce souci, qu'il a ramené dans les dernières lignes ce conseil à sa dame : « qu'elle se contente d'un seul amant », simple écho d'une des premières pages2. Cependant quelles expériences avait faites le romancier entre ces deux recommandations ! Au reste, à regarder cette conclusion d'un peu près, on y discerne une amertume qui rappelle, jusque dans certaines expressions, la dédicace douloureuse de la Teseide*. Tout ce qui est dit ici de l'envoi du livre à Fiammetta, et de la pensée que celle-
1. Quelques vers directement empruntés à Dante se rencontrent dans le Filoslrato, notamment la comparaison des petites fleurs fermées pendant la fraîcheur de la nuit, qui se rouvrent au soleil levant (Fil., II, st. 80; /«/"., II, 127-130); l'exclamation de Dante au « Souverain Jupiter » : Son li giusti occlii tuoi rivolti altrove? (Purg., VI, 118-120) se retrouve dans le Filoslrato (VIII, st. 17), ainsi qu'un vers de la troisième canzone du Convlvio (v. 101) : « È gentilezza dovunque è virtute » (Filostralo, VII, st. 94). Mais l'inspiration du Filostralo n'a rien de dantesque.
2. « Dunque apprendete ad a mare uno solo il quale ami voi perfettamente. >» (Filocolo, t. I, p. 9.)
3. Cette identité de sentiments et d'expressions a été notée par F. Torraca (Per la biografia di G. B., p. 50-52), pour en tirer une conclusion toute différente.
ACHEVEMENT DU « FILOCOLO » 121
ci accordera à l'auteur, peut être tenu pour une pure fiction : en réalité le Filocolo ne contient aucune dédicace, comme on en voit aux deux poèmes achevés à Xaples; et Boccace, en insérant clans les derniers livres de ce roman des allusions à son amour, a moins songé à toucher une insensible, qu'à évoquer pour sa satisfaction personnelle des souvenirs qui lui étaient particulièrement chers, à exhaler sa plainte et à maudire la trahison qui lui avait brisé le cœur.
Il n'y a pas lieu de revenir sur les aventures de Florio et de Biancifiore1 : Boccace en a reproduit la trame générale, d'après les rédactions antérieures, avec exactitude. Tout l'intérêt des deux derniers livres du Filocolo se concentre sur les longues digressions qu'ils renferment, et qui sont un défi aux exigences de l'unité d'action, aussi bien qu'aux convenances chronologiques.
Au cours de son voyage à la recherche de sa bienaimée, Florio, qui se dissimule sous le nom expressif de « Filocolo » 2, s'arrête à Naples, et là il est introduit, avec ses compagnons, dans la galante société où brille au premier rang Fiammetta, servie par son très fidèle amant, qui répond au nom de Galeone, comme dans Y Anieto*. La scène (1. IV) se déroule dans un jardin enchanteur voisin du Pausilippe : à l'heure chaude du jour, on s'installe en cercle sur une pelouse, abritée contre les ardeurs du soleil par un épais rideau d'arbres, et rafraîchie par une fontaine; pour mettre un peu d'ordre dans les propos, qui s'entrecroisent et deviennent très animés, Fiammetta demande que l'on désigne un