Filocolo, II, p
mière ébauche du Décaméron1. SiJ'on objectait que discuter des problèmes de casuistique amoureuse suivant un ordre fixe, avec les alternances prévues du pour et du contre, est un exercice fort différent de celui qui consiste à raconter des nouvelles, il suffirait de rappeler que l'exposé de plusieurs questions contient un élément narratif et dramatique fort important : ainsi la discussion s'engage sur les tourments de la jalousie, à la suite d'un débat entre deux amants, rapporté tout au long par le préopinant; la question II a également pour point de départ le récit des infortunes et des lamentations de deux femmes convaincues, chacune pour son compte, que nul n'est plus digne d'exciter la pitié ; et Boccace a recours à toute une aventure d'allure chevaleresque pour poser le problème débattu dans la question X. Enfin, dans deux cas (questions IV et XIII), les personnages du Filocolo racontent de longues nouvelles que l'on retrouvera, à peine modifiées, dans le Décaméron. L'histoire du jardin qu'une vertueuse dame a exigé de voir fleurir en plein hiver, avant de complaire à un amant, met en lumière la courtoisie du mari, qui permet à son imprudente épouse de tenir son engagement, et celle de l'amant, qui renonce a profiter d'une générosité aussi merveilleuse (Décam. X, 5). L'élément dramatique est encore plus marqué dans l'aventure de la femme enterrée vivante : vaguement apparenté à l'histoire de Roméo et de Juliette, ce roman macabre de sépulture violée a eu dans les littératures modernes un retentissement considérable, qui se retrouve jusque dans les ouvrages spéciaux de médecine légale2 (Dec. X, 4).
1. Dans l'article cité de la Romania (t. XXXI), Pio Rajna analyse les rapports exacts des trois œuvres.
2. Sur les sources du conte, voir P. Rajna, article cité, p. 57 et suiv.;
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[/épisode des questions d'amour se présente encore comme un dernier écho de l'inspiration napolitaine dans l'œuvre juvénile de Boccace, par la place qu'y occupe l'influence française et provençale : c'est un reflet manifeste des « jeux partis », si en honneur dans la poésie des troubadours et des cours d'amour, comme aussi de l'usage, fréquent dans la France du moyen âge, de ces royautés éphémères imaginées pour certaines réjouissances !. Que ces modes se soient introduites à la cour des princes d'Anjou, rien ne saurait moins nous surprendre ; Boccace les y trouva établies, et il est intéressant de noter que. à travers le Filocolo et VAmeto, il en a fait passer quelque chose dans le Décamé ton.
Les digressions du cinquième livre ont un tout autre caractère : purement autobiographiques, elles s'inspirent surtout de Virgile et des métamorphoses d'Ovide, avec quelques réminiscences de la rencontre de Dante et de Pier délia Vigna, au chant XIII de Y-Enfer 2. A son retour d'Orient, où il a recouvré sa Biancihore, Filocolo repasse par Naples, et, moins accablé de soucis, il visite plus minutieusement les bords enchanteurs du golfe,
pour les transformations postérieures, M. Landau (Die Quellen des Dekameron, 2e éd. 1884, p, 326) et A. G. Lee (The Decameron, its sources and analogues, 1909, p. 313) donnent quelques indications utiles, mais incomplètes; on n'y voit pas figurer par exemple E. Bouchut, Traite des signes de la mort (3e éd., Paris, 1883), dont la 53e observation reproduit mot pour mot une histoire romanesque racontée par Léonce Lenormand (Des inhumations précipitées, Mûcon, 1844), qui lui-même déclarait l'avoir tirée des Causes célèbres, en notant que « l'anecdote avait déjà été exploitée, de son point de vue dramatique, par plusieurs littérateurs contemporains » (p. 34). La nouvelle italienne qui se rapproche le plus de ce roman est celle de Matteo Bandello (P. II, nov. 41)
1. Les « reines » des marchés parisiens, élues chaque année pour la Mi-Carême, sont une survivance de ce rite fort ancien.
2. Dans les questions d'amour, l'imitation de Dante se révèle comme dans le Filostrato, sous forme de réminiscences d'expressions (ainsi, à la fin de la question V, Amore mai non perdono Vamare a niuno amaio est une reprise du vers célèbre que prononce Francesca, Inf. V. v. 103).
notamment Baies. Pouzzoles et le eap Misène : Boecaee n a pas résiste an plaisir d évoquer encore une lois ces paysages qui lui rappelaient tant de souvenirs très doux et très cruels. Etant à la chasse, Filocolo décoche un jour un de ses traits contre un cerf; mais le dard effleure un pin, dont il arrache l'écorce : par cette plaie le sang coule, et une voix plaintive maudit le destin, qui ne laisse pas à un malheureux la paix qu'il croyait avoir conquise grâce à cette métamorphose, à défaut de la paix du tombeau *. Le premier moment de stupeur passé, Filocolo interroge le mystérieux habitant de l'arbre, qui déclare se nommer Idalagos, et raconte toute son histoire. Cette histoire est celle de Boccace, présentée sous une forme moins directe que dans les récits d'Ibrida et de Caleone, de YAmeto, plus enveloppée, et tellement énigmatique que, sur quelques points, elle a résisté aux efforts des exégètes les plus pénétrants 2. En revanche, le récit d'Idalagos est plus complet, puisqu'il s'étend jusqu'à la trahison de Fiammetta et au violent désespoir de l'amant trahi. Cette dernière partie seule est à retenir ici.
Idalagos a été abandonné par sa dame, qui s'est
1. A cet endroit (t. II, p. 237), Boccace indique comme source l'aventure d'Enée et de Polydore (Enéide, III, 22 et suiv.), d'où était déjà dérivé l'épisode de Pier délia Vigna. Les expressions « Soffiù per la vermiglia piaga alquanto il tronco e poi il suo soffîare convertendo in parole cosi rispose » sont une paraphrase des vers 40 et suivants du c. xin de YEnfer, et la situation est exactement la même. Un peu plus loin, l'arbre se plaint des blessures que lui font les bêtes qui habitent ce bois, et cela rappelle un autre épisode du même chant xm, v. 122-132. Voir encore, p. 254 : « Ne vi partite prima di qui che il pezzo délia dura scorza tolta a me dal vostro dardo sia al suo luogo renduta », et les v. 139-142 du même chant de Dante.
2. V. Crescini a consacré une étude spéciale à Idalagos (Zeilschr. f roman. PhiloL, t. IX et X), dont les conclusions sont reprises dans son Conlribulo, chap. i et «II,
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donnée; sous ses yeux à un autre ' ; vainement, dans l'espoir de la toucher, il a pleuré, supplié; rien n'a pu fléchir la dureté de ce cœur ingrat, volage, perverti, et le récit se termine sur une invective impitoyable contre les femmes. Il est aisé de comprendre que celui qui s'exprimait ainsi avait perdu tout espoir de recouvrer les faveurs de sa belle : « Mon exemple peut faire voir, dit-il, combien les choses de ce monde apportent de déceptions à ceux qui mettent leur espoir en elles, su ri oui dans les femmes! » La saison des douces illusions étant définitivement passée. Boccace n'avait plus aucun ménagement à garder; il pouvait exhaler huile sa colère sans se contraindre. Les pages suivantes en sont la preuve. Filocolo demande à Idalagos ce qu'il pourrait faire pour lui apporter quelque consolation dans sa détresse, et l'arbre lui répond : « Peu après ma métamorphose, j'ai appris que ma cruelle dame avait élé transformée en un bloc de marbre; blanc dans une grotte du Moule Barbaro, que lu trouveras sur la gauche en regagnai) l Naples-; rendsloi, je te prie, auprès d'elle et adresse-lui la prière que la compassion t'inspirera ». Filocolo s'acquitte de cette mission, et prononce une invocation émue à la Pitié en présence du marbre insensible. Il apprend alors comment la cruelle a été métamorphosée, et trois de ses compagnes avec elle : toutes quatre étaient venues de Naples prendre leurs ébats dans les bois voisins; échauffées par la bonne chère, le vin et les plaisirs, elles avaient fini par se réunir dans cette grotte, où elles avaient tenu les propos les plus offensants pour la