Filocolo, t. II, p
HAUVETTE. — BoCCICe. "
pages ne sont pas précisément contradictoires : elles se complètent. Mais il ne faut pas essayer de les concilier, en les supposant toutes écrites à la même heure, pour répondre à une seule et même impulsion de la sensibilité de Boccace.
Le poème auquel travailla Boccace après l'achèvement de XAmeto et du Filocolo est, sans conteste, l'Amorosa Visione; on y trouve mentionnée (c. xli, v. 35-36), « cette Lia qui détourna Ameto de la grossière vie du genre humain », D'autre part, le roi Robert de Naples y est nommé comme vivant encore, (c. xiv, v. 28-36), et sa petite-fille Jeanne y est désignée par son titre de « princesse de Calabre » (c. xlii, v. 13-15); or la mort du roi et l'accession au trône de Jeanne eurent lieu en janvier 1343. L'Amorosa Visione est donc antérieure à cette date; l'année 1342 peut être considérée comme celle où le poème fut composé 1. Un certain laps de temps dut en tout cas s'écouler après YAmelo et la fin du Filocolo, à en juger par l'attitude de Boccace vis-à-vis de son père; celle-ci se modifie légèrement dans ce nouveau poème. Boccaccino, certes, y est représenté sous les traits d'un avare occupé à gratter la terre avec ses ongles, et ne parvenant à détacher du sol que de minces paillettes d'or, qu'il serre contre son cœur (c. xiv, v. 37-49); ce portrait peu aimable ost pourtant complété par quelques expressions affectueuses : « En m'approchant, pour voir qui était cet homme, je reconnus
1. F. Torraca a montré que le cap. xlii n'a pas dû être écrit avant la fin d'août 1342 (Per la biogr. di G. D. p. 127).
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celui qui m'avait tendrement élevé, libre et joyeux, comme son fils, celui que j'avais appelé et que j'appelle toujours mon père. »
D'ailleurs la conception de YAmorosa Visione est étroitement apparentée à celle de X Ameto : c'est encore une allégorie morale, très influencée par la poésie dantesque, par celle du « dolce s t il nuovo » aussi bien que par celle des tercets didactiques. En outre, comme dans Y Ameto, Boccace a introduit ici de nombreuses allusions à de nobles dames florentines ou napolitaines, parmi lesquelles il n'a eu garde d'omettre Fiammetta. Cette fois, la « terza rima » de la Divine Comédie est le mètre adopté sans aucun mélange de prose, et le poème est divisé en cinquante « capitoli ». Mais par un raffinement curieux, qui accuse dans cette œuvre l'absence de toute spontanéité, les premières lettres de chaque tercet de tout le poème, mises bout à bout, forment deux sonnets adressés à « Madama Maria » et un troisième aux lecteurs l. Ces froides combinaisons de lettres ne sont pourtant pas dépourvues de tout intérêt: le premier sonnet explique que la beauté de Fiammetta a inspiré cette vision au poète, c'est donc à elle qu'il en fait hommage. Mais le sonnet suivant précise que Boccace ne peut plus contempler sa dame que par l'effet d'une « douce imagination », et c'est pour prolonger cette imagination qu'il a entrepris ce nouveau
1. Les deux premiers sonnets sont « caudati », c'est-à-dire que le premier a un tercet supplémentaire (YZY) qui ne rime avec aucun des vers précédents, et le second un distique (DE) qui reprend les deux dernières rimes du dernier tercet. Le troisième sonnet est « rinterzato « et « caudato » (AaBBbA AaBBbA CDdC DGcD EeEfF). Ces détails sont curieux, comme aussi l'orthographe des trois pièces ; car, grâce au contrôle qu'ofl're la constitution des acrostiches, on est assuré que Boccace écrivait ainsi; cela vaut un autographe.
poème l. La situation est clone claire : Boccace est loin de Fiammetta, dont le souvenir le trouble toujours, el l'amour n'est pas éteint en lui; mais il est réduit à entretenir l'un et l'autre par des vers, où sa dame est idéalisée dans un « nouveau style ». comme Béatrice avait été idéalisée par Dante2. Nous voilà loin des dédicaces toutes palpitantes de passion, que le pauvre amoureux torturé par la jalousie avait rédigées à Naplcs même !
L'action imaginée par Boccace est la suivante. Absorbé dans la contemplation idéale de sa dame, le poète s'endort doucement, et dans son rêve il se voit seul et inquiet sur un rivage désert; soudain une femme au port de reine se présente à lui, et lui offre de le conduire vers la félicité suprême. Boccace accepte, et ne tarde pas à se trouver au pied d'un imposant château, dont l'enceinte massive l'intrigue d'abord, parce qu'il n'y voit aucune entrée; mais son guide le mène à une petite porte, étroite et basse, qui donne accès a un escalier très dur; une inscription annonce que c'est « l'accès à la vie,... c'est le repos éternel que l'on gagne en montant ici, pour peu que l'esprit soutienne la chair paresseuse ». Boccace ne se montre aucunement attiré par cette échelle incommode, où il lui semble que personne ne passe jamais. Sur sa gauche au contraire, il aperçoit une large et haute porte par où l'on pénètre de plain-pied dans un séjour qui promet au poète toutes les félicités auxquelles il aspire; une nouvelle inscription dit : « Richesse, hon-
1. Le troisième sonnet répète cetle idée : « Lector, ringratiate Colei la cui biltate Questo mi mosse affar corne subgiecto. »
2. Gomme réminiscence du Dolce slll nuovo, il faut citer ces vers du troisième sonnet : « E perché voi costei me' conosciate, Ella somigli'amor nel su' aspecto, Tanto cli' alcun difecto Non v' à a chi già '1 vide altre fiate ».
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neurs, trésors, gloire terrestre, voilà ee que je donne à ceux qui me franchissent; je leur assure en ce monde le
bonheur et les joies de l'amour » Boccace n'hésite pas
à se tourner de ce côté, au grand scandale de la vertueuse dame qui s'est chargée de son salut : « C'est la voie de perdition où lu vas t'engager! — Parfaitement, reprend-il, mais je n'y persisterai pas; plus tard nous reviendrons à la petite porte; en attendant je veux voir; s'instruire n'est pas pécher! » Toute résistance devient inutile quand deux jeunes gens, sortis de la grande pofte, l'un vêtu de blanc, l'autre de rouge, entraînent le poète dans le palais féerique, et son guide l'y accompagne, décidé à le ramener au plus tôt dans la bonne voie (c. i-m).
Ce début est d'une naïveté charmante. Boccace y prend le contre-pied du sentiment ascétique de Dan le. tout en suivant de très près son modèle : au début de l'Enfer, Dante songe d'abord à gravir la haute montagne qu'éclairent les rayons du soleil levant, et qui symbolise le salut. Mais il en est empêché, et, conduit par Virgile, il descend vers la porte grande ouverte de la damnation : il doit sonder les abîmes du péché avant de s'élancer vers les sereines régions de la sainteté. Le cadre est le même; les sentiments sont exactement opposés. Autant Dante était docile, empressé à suivre Virgile afin d'atteindre au plus tôt la haute cime d'où il pourra prendre son vol vers Dieu, autant Boccace est indépendant, indiscipliné, décidé à flâner d'abord, pour savourer à son aise toutes les douceurs de la terre : plus tard il songera au paradis; en attendant, la vie passe, et il faut en profiter! Cette disposition d'esprit est symbolique : elle représente excellemment l'attitude que prendront, d'une façon générale, les Italiens de la
Renaissance en face du problème religieux. Chrétiens certes, et même pratiquants, sauf de rares exceptions; mais avant tout amoureux de la vie, et friands de toutes ses joies. En regard de Dante, Boccace est bien l'homme des temps nouveaux1.
Le seuil franchi, le poète se trouve dans une vaste salle, dont les quatre murs sont décorés de fresques admirables, telles que nul mortel n'en saurait peindre, à l'exception pourtant de Giotto2 : ce sont quatre allégories, la Science, la Gloire, la Richesse et l'Amour — tous les biens terrestres que la morale ascétique condamnait. La composition de ces fresques est uniforme : autour d'un personnage central sont disposés, par groupes, les personnages illustres tant de l'antiquité que des temps les plus rapprochés; ainsi dans l'entourage de la Science, Boccace distingue Dante à côté de Virgile3; autour de la Gloire sont assemblés les héros fameux, depuis Janus jusqu'aux chevaliers de la Table Ronde et aux derniers héritiers de Frédéric II en Italie, Manfred et Conradin; il y a là de très longues et pénibles énumérations4. La puissance de l'Amour est rappelée au moyen des métamorphoses de Jupiter, des histoires d'Hélène, de Didon, de Lancelot et de Guenièvre, de Floire et de Blanchefleur, et de vingt autres5, sans omettre Fiammetta
1. Ce symbole, non prévu par le poète, est fort clair; inversement ses personnages allégoriques demeurent dans une complète indétermination : que personnifie la dame qui sert de guide à Boccace? L'un dit la Raison, l'autre le Courage (voir V. Crescini, Contributo, p. 114-115); la vérité est que Boccace, s'il a eu une intention précise, ne la pas nettement exprimée.
2. C. iv, v. 16-18. Giotto était mort depuis peu, en 1337. Boccace fera aussi son éloge dans le Decaméron.