Fiammetta, p
3. V. Crescini, Conlributo, p. 155, n. 3; cf. Buldelli, p. 276, n. 1.
4. Le mariage eut lieu plus de cinq mois après le retour de Boccace à Florence (voir Fiammetta, p. 73-74), donc en mai ou juin 1341.
5. Boccace a un mot désobligeant à ce propos contre « la biasiinevole lussuria dei vecchi » (p. 175).
I'i4 LA JEUNESSE
compagne pourvue d'un certain douaire, car justement on sait qu'en décembre 1342, Boccaccino acheta, siir la paroisse Sant'Ambrogio, la moitié d'une maison *. Le romancier-poète s'avisa peut-être enfin que son père, intéressé, avare même et maussade autant qu'on peut l'imaginer, faisait en somme de son mieux pour lutter contre une situation difficile; après tout, il avait toujours subvenu, dans la mesure de ses moyens, aux besoins de ce fils qui continuait à ne rien gagner. Boccace, que l'on regrette de trouver ailleurs si dur pour son père, avait trop de bon sens et trop de cœur pour ne pas finir par lui rendre justice.
La critique moderne a pris l'habitude de désigner la Fiammetta comme le prototype du roman psychologique, dont la Vita Nuova de Dante n'était qu'une première ébauche. Boccace n'eut pas de visées aussi ambitieuses, et c'est une « élégie » en prose qu'annonce simplement le titre de son livre; mais par sa conception, cette élégie procède bien des confidences sentimentales inaugurées par Dante. Celui-ci avait exposé la série des émotions qui lui avaient inspiré un certain nombre de ses poésies juvéniles; Boccace a fait exprimer par une femme passionnée toute la gamme des espérances amoureuses, des joies trop courtes et surtout des déceptions amères qui l'ont plongée dans un abîme de douleurs. De part et d'autre, font également défaut les aventures compliquées ou surprenantes, qui étaient l'essence même du roman médiéval : chacun des deux écrivains florentins se borne à nous présenter, sous la forme d'un monologue, les
1. Document cité dans un texte publié par E. Hutton, p. 358. Boccaccino continua néanmoins à habiter sur la paroisse Sa Félicita; il en résulte que cet achat devait être une spéculation. E. Hutton suppose, sans raison suffisante, que la demi-maison du quartier Sant'Ambrogio était destinée à héberger Boccace (ibid., p. 99).
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effusions et les plaintes d'une âme amoureuse; mais les ressemblances entre eux s'arrêtent là1. Qu'on en juge.
L'héroïne de Boccace passe vite sur sa naissance et sa première jeunesse : noble, riche et belle, recherchée par de brillants chevaliers, elle contracte un mariage qui réunit toutes les garanties de bonheur; elle passe aux yeux des Napolitains ses compatriotes, et elle est, de son propre aveu, l'enfant gâtée de la fortune. Mais le destin jaloux la guette, et un jour, à l'église, son regard rencontre celui d'un jeune homme qui la contemple avidement, sans la quitter un seul instant des yeux; elle est saisie et comme fascinée par ce regard, dont elle ne peut à son tour détacher le sien; elle ne s'appartient plus; et, l'office terminé, elle quitte machinalement l'église sans savoir ce qu'elle fait. Dès ce moment Fiammetta est subjuguée par le bel inconnu, dont elle s'efforce d'attirer l'attention en redoublant d'élégance et de coquetterie, et qui s'arrange lui-même pour la rencontrer le plus souvent qu'il peut; chaque fois Fiammetta, plus fortement conquise par ce regard qui la dompte, est en proie ii une exaltation de tout son être, bientôt suivie de sanglots et de larmes, auxquels elle donne libre cours quand elle peut se réfugier dans sa chambre solitaire. Sa vieille nourrice, qui a conservé son franc-parler avec elle, et dont la fidélité est à toute épreuve, reconnaît de quel mal elle souffre et lui adresse de sévères remontrances. Peine perdue! Le séducteur.
1. Certaines réminiscences de détail peuvent être signalées; par exemple au début (p. 10) « 0 donna tu sei la beatitudine nostra », répète la pbrase : « Apparuit jam beatitudo vestra » de la Vita Nuova (chap. n). Un peu avant la scène de l'église (p. 5), le songe de Fiammetta emprunte plusieurs traits à la Matelda dantesque, apparue dans la divine forêt du Paradis terrestre : « fior da flore sceglieva... quai Proserpina allora che Pluto la rapi alla madré »; voir Purgat. XXVIII, v. 40 42 et 49-51.
iiauvette. — Boccace. lu
encouragé par Fiammetta, réussit à s'introduire dans les sociétés qu'elle fréquente habituellement; il se fait bienvenir de l'entourage de sa dame, et enfin, point capital, il se concilie la confiance et l'amitié du mari de Fiammetta : les amoureux apprennent alors l'art de se comprendre par le muet langage des yeux. Le jeune homme ose faire des allusions it son amour sous des noms supposés : il parle de Pànfilo et de Fiammetta comme de deux héros grecs dont il raconte la tendre liaison ; elle rit sous cape et tremble en même temps que l'imprudent ne vienne à se trahir. Ainsi apparaît l'artifice du livre : Pànfilo (celui qui est tout amour, d'après le grec fantaisiste de l'auteur) et Fiammetta sont des noms imaginaires. Les noms réels, Boccace ne les dit pas : mais à quoi bon? Tout le monde les connaît.
Profitant d'une circonstance favorable, Pànfilo pénètre une nuit chez Fiammetta, qui ne lui résiste qu'avec la ferme résolution de se laisser vaincre ; et une nouvelle ère de bonheur commence pour elle, bonheur plus intense, plus agité, plus enivrant, qu'elle décrit avec complaisance, afin, dit-elle, de mieux faire sentir par comparaison la détresse où elle va sombrer. Mais elle s'y complaît surtout parce que c'est Boccace qui tient la plume, et qu'il eut toujours une prédilection marquée pour les scènes voluptueuses. Toutefois il faut remarquer qu'ici la volupté n'a pas le parfum de galanterie capiteuse que l'on respire dans le Filostrato : la passion de Fiammetta est irrésistible, exclusive, tragique. Et en effet les scènes douloureuses commencent aussitôt.
Pressé par son père de rentrer à Florence, Pànfilo, après de longues hésitations, fait part à Fiammetta de l'obligation à laquelle il ne peut se soustraire. Elle se révolte d'abord, récrimine et ne veut rien entendre ;
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puis, lorsque, vaincue, elle doit subir son inévitable destin, sur la promesse que Pànfilo reviendra dans un délai de quatre mois au plus, la scène de la séparation a lieu, déchirante pour les deux amants, laissant Fiammetta anéantie. Ace point (chap. n), l'action proprement dite est terminée : Pànfilo ne reparaîtra plus ; il n'enverra pas le plus laconique message à sa bien-aimée, qui languira dans une attente de plus en plus désespérée. Ses gémissements d'amante trahie forment toute la matière des sept derniers chapitres; mais dans cette existence brisée, les moindres incidents prennent une importance démesurée, suivant qu'ils raniment un instant l'espoir de Fiam metta ou lui infligent une déception nouvelle. Boccace a fort habilement gradué ces effets, un peu comme ferait un tortionnaire, attentif à n'achever sa victime qu'après lui avoir porté des blessures de plus en plus cruelles.
D'abord il faut attendre (pie s'écoule le long délai annoncé; et l'imagination de Fiammctta, qui compte les jours, se représente toute la vie de Pànfilo à Florence : il languit loin d'elle, il fait ses préparatifs pour revenir; il devance l'heure du départ; le voilà en route, il approche..., et il n'arrive pas! Elle ne vit que du souvenir de leurs amours, n'est soutenue que par la perspective de l'heure enivrante qui les réunira. Cependant le délai passe; un mois de plus s'est écoulé; pas de nouvelles! Un jour, Fiammctta rend visite à des religieuses, dans la pieuse compagnie desquelles ses chagrins trouvent un peu d'allégement; elle y rencontre une brillante société1. Un marchand se présente : c'est un bijoutier florentin; colliers, bracelets, bagues pas-
1. Une réunion de ce genre est mentionnée au début du Filocoîo; voir ci-dessus, p. 49.
sent de mains en mains, et l'on cause. Une dame, reconnaissant le Florentin à son accent, lui demande ce qu'il sait de Pànfilo; pourrait-il en donner des nouvelles? — et Fiammetta la bénit, dans son cœur, d'avoir posé la question qui lui brûlait les lèvres. « Au moment où je quittais Florence, reprend le marchand, Pànfilo venait de prendre femme. » Le trait qui perce alors le cœur de Fiammetta est encore empoisonné par le fait qu'elle a surpris une pâleur subite et comme une défaillance chez la questionneuse : celle-ci aimait-elle donc aussi Pànfilo? Pànfilo l'aimait-il? Le traître, avant son départ de Naples, était donc déjà infidèle? Le dépit, la colère, la jalousie exaspèrent le désespoir de l'infortunée. Cependant elle finit par endormir sa douleur : elle se dit que ce mariage a dû être imposé à Pànfilo par son vieux père; il l'aura subi, sans que l'inaltérable
affection qu'il a vouée à sa Fiammetta en ait souffert
Sur ces entrefaites, elle apprend que c'est le vieux père qui s'est marié, et que Pànfilo, libre de tout lien, a pour maîtresse une des plus radieuses beautés de Florence, dont il est passionnément épris!
C'en est trop; Fiammetta veut se donner la mort, et elle mettrait son projet à exécution si la vieille nourrice, devenue sa consolatrice, ne l'en empêchait à temps. Quelques nouvelles émotions lui sont encore réservées : on lui annonce que Pànfilo arrive — et elle exulte; mais il se trouve ensuite que ce Florentin est un homonyme de celui qu'elle attend — et elle est replongée dans les larmes. Cependant elle ne pense plus à se donner la mort; elle veut vivre au contraire, pour revoir encore ce Pànfilo qui est tout son espoir; et le roman s'achève, comme il a commencé, sur un sanglot.
Cette analyse ne peut donner aucune idée de la
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richesse psychologique des observations et des intuitions que Boccace a réunies dans le personnage de l'héroïne; son caractère, peut-on dire, est retourné en tous sens, présenté sous toutes ses faces, tour à tour impétueux, violent, égoïste, cruel, ou au contraire tendre, presque maternel, humble et criant merci; il mériterait une analyse minutieuse. A titre d'exemple, il faut au moins rappeler la scène où Pànfilo dort d'un sommeil agité à côté de Fiammetta, tourmenté qu'il est par la nécessité où il se voit d'annoncer à sa belle la fatale nouvelle de son prochain départ : elle l'entend gémir; penchée sur lui, elle recueille sur ses lèvres quelques mots entrecoupés; mais elle se garde de l'éveiller en sursaut ; elle veut surtout lui éviter le mouvement de honte dont il ne pourrait se défendre s'il s'apercevait qu'il s'est le moins du monde trahi en dormant. Elle attend donc son réveil, oppressée elle-même par une inquiétude torturante; puis elle l'amène doucement à lui confier le secret qui lui pèse. H y a là quelques traits d'une exquise délicatesse. Mais aussitôt que Pànfilo a parlé, la scène change : Fiammetta se redresse, se révolte, nie cyniquement que son amant ait des devoirs quelconques envers d'autres qu'elle, car elle ne permet pas que l'on touche à son bonheur; puis, se voyant impuissante, désarmée, elle ne sait que pleurer. La scène des adieux ne finirait jamais si Fiainmetta ne tombait évanouie dans les bras de Pànfilo ; celui-ci la laisse pâmée entre les mains d'une de ses femmes; il s'arrache désespérément à son étreinte, et c'est un des regrets les plus cuisants de Fiammetta de n'avoir pas répondu aux baisers suprêmes de son bien-aimé.
A côté de ce caractère tracé avec une précision et une sûreté de touche admirables, deux silhouettes au
moins révèlent la main d'un artiste consommé : c'est d'abord la nourrice, fort agréablement campée, aussi bien dans son attitude sévère et grondeuse du début, que clans les scènes où apparaît sa tendresse maternelle, sa complaisance inépuisable et sa pitié pour la pauvre malade qu'elle dispute à la mort; c'est ensuite la figure du mari de Fiammetta, qui fait deux apparitions caractéristiques aux chapitres v et vi. Il est charmant, ce mari, affectueux, confiant, justement alarmé du dépérissement de sa femme et de l'incurable mélancolie dont il la voit travaillée; il s'applique à lui administrer force médicaments, qu'elle absorbe avec docilité; puis, pour la distraire, il l'emmène à Baies, où les promenades, les parties de chasse ou de pêche, les plaisirs variés d'une plage mondaine devraient l'aider à secouer son accablement. Mais il se trouve qu'au contraire tout, dans ce séjour de délices, lui rappelle les jours heureux qu'elle y a passés en compagnie de Pànfilo. Certains critiques ont cru découvrir dans l'époux de Fiammetta le prototype de ces maris débonnaires, dont le conte et la comédie ont fait depuis une si grande consommation ; c'est là une singulière erreur, car il n'y a pas un seul trait de caricature dans le profil que Boccace a tracé de lui : il est simplement attentif et bon, et sa confiance en sa femme est justifiée par le fait que personne autour de lui n'a le moindre soupçon sur elle ; aussi est-il bien loin d'être le seul, suivant la formule classique, à ignorer son infortune. Fiammetta le désigne habituellement comme « il caro marito », et si parfois elle l'appelle « l'ingannato marito », cette épithète n'est destinée, sous sa plume, qu'à rappeler, à sa confusion, la trahison indigne, imméritée, dont elle s'est rendue coupable : elle rougit d'avoir si mal répondu à la tendresse de
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l'honnête homme contre lequel elle n'a aucun grief; car la fatalité qui l'a entraînée vers Pànfilo ne la rend pas insensible au remords.
En dehors de sa valeur psychologique, la Fiammetta possède encore en plusieurs passages l'attrait d'une peinture de mœurs assez poussée; car Boccace nous fait assister à un certain nombre de scènes de la vie napolitaine, depuis l'office de Pâques à l'église, où la foule des jeunes gens est beaucoup plus attentive à dévisager les belles dames qu'il suivre le service divin, jusqu'à l'apparition du bijoutier florentin, déballant sa marchandise dans un couvent, et aux plaisirs de Baies. Dans aucun de ses essais précédents, le réalisme de l'auteur n'avait pu mettre dans ses peintures une observation aussi directe, dégagée de toute convention et de toute allégorie. Pour la première fois, Boccace se place franchement en face de la vie contemporaine et la décrit telle qu'il la voit. Est-ce à dire que cette œuvre si vivante soit à l'abri de toute critique? Il s'en faut de beaucoup, et certains défauts d'exécution gâtent le plaisir du lecteur moderne; ces défauts sont la prolixité et l'abus de la mythologie.
La part de l'imitation classique est très grande dans la Fiammetta : on y relève des pages entières tirées d'Ovide, spécialement des Héroïdes et de Y Art tV aimer ; toute la première scène entre Fiammetta et sa vieille confidente reproduit le dialogue de Phèdre avec sa nourrice dans VHippolytû de Sénèque1, et les menues réminiscences de maint autre auteur ne peuvent se compter. Cependant ces emprunts n'empêchent pas que Boccace. en s'assimilant la matière antique, n'ait fait