V. Crescini, Conlribulo, p. 156 et suiv
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d'une convenance artistique infiniment supérieure. Des héroïnes comme Io, Biblis, Mvrrha, Ganacé, Thisbé, Diclon, Héro, Iseut et quelques autres, dont le souvenir est obstinément rappelé par Boccace, ne sauraient s'effaroucher au même degré que la pure Béatrice, de (aire cortège à la belle Napolitaine; et si l'intention principale de l'auteur fut, comme il semble bien, d'élever sa dame au-dessus de toutes ces grandes amoureuses, l'évocation incessante de leurs aventures n'est pas aussi déplacée, en fin de compte, qu'elle parait d'abord i\ un lecteur insuffisamment averti.
L'œuvre qui complète la production juvénile de Boccace, un poème en octaves intitulé Ninfale fiesolano, se distingue des romans étudiés jusqu'ici par certains caractères qui frappent d'emblée; par exemple, Fiammetta n'y joue aucun rôle. Sans doute, dès l'invocation initiale, Boccace rappelle que son inspiration est toujours tirée de ses peines amoureuses : sa dame, qu'il ne désigne pas autrement, possède toutes les perfections, excepté la pitié, et les femmes, auxquelles il s'adresse au seuil de ce nouvel ouvrage, sont priées de vouloir bien intercéder en sa faveur auprès de son implacable ennemie *. Ces expressions ne sortent pas du ton conventionnel que le poète avait adopté depuis son départ de Naples. Comme d'autre part le cadre de
1. Ninf. fiesol., I, st. l-'i. — Dans les citations, je tiens compte de la division en livres, vulgarisée par l'éd. Moutier (Opère, t. XVII); mais pour le texte je me reporte à l'édition critique, que Berthold Wiese vient de publier (Heidelberg, 1913); le Ninfale n'y est pas divisé en livres, mais les octaves sont numérotées de 1 à 473.
cette idylle est purement florentin, on est autorisé à supposer que le Ninfale fut écrit relativement tard, lorsque s'était apaisé le tumulte de passions qui marqua le retour de l'auteur dans sa patrie. En outre, une inspiration toute nouvelle circule dans ce récit simple et touchant, dans ces octaves d'un accent naïf et populaire, d'où se trouve exclue toute violence, et même toute trace de cette jalousie qui, du Filocolo à la Fiammetta, reparaissait obstinément dans les confidences des personnages de Boccace. Pour la première fois aussi, ou plutôt la seule, les affections familiales ont inspiré ici quelques scènes d'un grand charme. Evidemment cette suave poésie, que complète un amour très vif pour la clémente nature des coteaux florentins, nous reporte à un moment où le poète avait reconquis toute sa sérénité, où la vie lui souriait de nouveau. Avec la plupart des récents biographes du poète, il convient de placer cet heureux moment de sa vie après l'achèvement de la Fiammetta en 1344 ou 13451.
Gomme l'indique le titre, ce poème est celui des nymphes de Fiesole, simple idylle, histoire de nymphes et de bergers, dont la scène rappelle nécessairement celle de YAmeto; il y a cette différence essentielle pour-
1. Dans une communication récente, S. Debenedetti est revenu sur la fausse date 1366 qui se lit à la fin d'un manuscrit, et qui, même corrigée en 1346, est peu vraisemblable; il montre une réminiscence du Ninfale et de la Teseide dans une poésie de Matteo Frescobaldi, qui mourut en 1348 (Giorn. stor. délia lelt. ilal.y t. LX, p. 259-263). Parmi les biographes récents, seuls G. Gigli (Antologia délie opère minori dl G. B., 1907, p. 108) et E. Hutton (p. 93) tiennent le Ninfale pour terminé à Naples en 1346. L'idée de S. Debenedetti est que ce poème, étroitement apparenté à VAnielo, l'aurait immédiatement précédé, et que Boccace en avait rapporté la première ébauche de Naples, où il avait pu avoir connaissance des traditions gréco-byzantines dont l'action du Ninfale contient un écho. La suite de ce chapitre montrera pour quelles raisons ces hypothèses sont peu acceptables.
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tant que. dans la « Comédie des nymphes de Florence » l'églogne pastorale ne fournissait qu'un cadre, où le poète introduisait une allégorie déconcertante, tandis que, dans la « Tragédie des nymphes de Fiesole1 », cette histoire d'amour et de mort se suffit à elle-même. Il y a là un progrès sensihle dans la voie du réalisme, où Boecace se préparait lentement à créer un chef-d'œuvre. Les deux « Ninfali » n'ont entre eux qu'une ressemblance superficielle; ils relèvent en réalité de deux conceptions poétiques tout à fait différentes.
L'action qui se déroule, non plus dans la plaine où s'élève aujourd'hui Florence, mais dans les vallées et sur les collines assez abruptes qui la bordent au nord, a un caractère mythique accentué, et se rapporte à l'origine de la civilisation en Toscane : dans ce chapitre ajouté aux Métamorphoses d'Ovide, on apprend comment et pourquoi divers coûts d'eau, qui descendent des coteaux de Fiesole vers l'Àrno, reçurent les noms sous lesquels on les désigne encore. Les nymphes qui, à L'époque légendaire où se place le poète, habitaient les forêts environnantes, diffèrent très sensiblement de celles de YAmeto : ces dernières rendaient à Vénus un culte fort exact; les nymphes de Fiesole au contraire sont soumises à Diane et astreintes à une rigoureuse chasteté. Elles jouissent d'ailleurs d'une grande liberté, et leurs principales occupations consistent à tirer de l'arc, à parcourir les bois, \\ chasser les hôtes fauves, après quoi elles se reposent sur l'herbe, à l'ombre des futaies, ou s'ébattent le long des cours d'eau. Or un
1. J'emploie ici le mot « tragédie », opposé à « comédie » dans le sens où l'employaient alors les premiers commentateurs de Dante : récit dont le dénouement est sanglant par opposition aux récits dont le dénouement est heureux.
jour que Diaue a réuni ses nymphes dans une prairie protégée par d'épais buissons, un tout jeune berger, du nom d'Affrico, imberbe, blond et joli comme une fille, avec une chevelure qui retombe sur ses épaules, entend la voix de la déesse et se glisse en rampant, sans faire remuer une feuille, jusqu'à l'endroit où Diane préside cette gracieuse assemblée : il contemple avec extase toutes ces ravissantes créatures, et distingue surtout au milieu d'elles une jeune nymphe — il apprendra plus tard qu'elle s'appelle Mènsola — dont il ne peut détacher ses yeux. La réunion se disperse et Affrico rentre pensif à la modeste cabane de ses parents; sans souffler mot de son aventure, il gagne au plus tôt son lit, mais ne ferme pas l'œil de la nuit, et dès l'aurore il part à la recherche de celle qui a blessé son cœur.
Pendant plusieurs semaines, ses efforts restent vains ; un jour pourtant, il avise trois nymphes assises au bord d'un ruisseau, et tout naïvement leur demande où eàt celle qu'il aime. Epouvantées, les nymphes se sauvent sans répondre, et c'est en vain qu'Affrico s'efforce de les rassurer. Ce jour-là, le jeune berger rentre après la nuit close, et pour calmer l'inquiétude de ses bons parents, prompts à s'alarmer, il raconte qu'il a récemment aperçu dans les bois une biche blanche, si légère et si jolie qu'il s'est mis en tète de l'attraper; mais elle court vite; elle lui a échappé, et depuis il la cherche vainement. Aujourd'hui, ayant rencontré trois de ses sœurs, il a essayé de les apprivoiser, sans succès; cependant le soleil descendait sur l'horizon, et il s'était laissé entraîner fort loin, sans y prendre garde ; de là son retard, dont il s'excuse en fils respectueux. Le père — il répond au nom bizarre de Girafone — comprend parfaitement ce langage figuré, et conjure son fils de laisser
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en paix ces biches, qui sont consacrées à Diane : la déesse en est fort jalouse, et elle ne manquerait pas de châtier l'imprudent qui oserait leur faire violence. Pour illustrer ses remontrances d'un exemple frappant, Girafone raconte que son père Mugnone, ayant aimé une nymphe de Diane, la déesse décocha ses flèches contre les deux amants : la nymphe fut transformée en fontaine et Mugnone en fleuve1.
Malgré l'impression profonde que fait sur lui cette histoire, et en dépit de ses promesses, Afîrico n'attend que le lever du jour pour se remettre en chasse. Ce jour-là, il a la chance de rencontrer Mènsola; mais elle l'a aperçu la première, et elle fuit à toutes jambes vers les sommets. Tout en la poursuivant, Afîrico lui adresse les plus ardentes prières; importunée ou effrayée, Mènsola profite de son avance pour se retourner, et décoche une flèche; mais en le visant, elle s'aperçoit combien le jeune homme est beau, et un sentiment de pitié tout nouveau la pénètre si soudainement, qu'au moment où elle lâche la corde de son arc, un cri lui échappe : « Prends garde! » Puis elle repart et disparaît. Afîrico, qui n'est pas atteint, a surpris la minute d'hésitation de la nymphe et son amour en est accru, en même temps que sa déception, lorsque il voit sa proie se dérober une fois de plus. Il n'en viendrait jamais à bout si Vénus ne lui suggérait en songe un ingénieux stratagème : qu'il se déguise en femme, et les nymphes l'accueilleront sans défiance parmi elles.
La ruse réussit pleinement : le jeune berger se
1. Le Mugnone est le torrent qui passe au pied d'un des sommets de Fiesole et se jette dans l'Arno en aval de Florence. Plus à l'est, descendant des pentes de Fiesole et de Maiano, l'Affrico et la Mènsola sont deux ruisselets, tributaires également de l'Arno.
halvette. — Boccace. 11
procure la plus belle robe de sa mère, et se hâte, une fois dans la forêt, de l'endosser au lieu de ses vêtements masculins ; à la faveur de ce déguisement, que ne démentent ni ses beaux cheveux bouclés ni son visage enfantin légèrement amaigri par les soucis amoureux, il approche sa bien-aimée sans éveiller de défiance : un sanglier qu'il tue sous ses yeux, et une sorte de concours à la cible où la victoire demeure indécise entre eux, lui concilient l'amitié de Mènsola : on ne les voit plus l'un sans l'autre. Un jour d'été cependant, les nymphes ayant décidé de se livrer à une baignade générale, Mènsola engage son amie à imiter les autres, et Affrico y consent, décidé à mettre un terme à une situation qui devient intolérable en se prolongeant. Mais la vue de sa nudité jette la terreur parmi les nymphes, qui se sauvent aussitôt en poussant de grands cris, sauf Mènsola pourtant, car Affrico l'a saisie tout d'abord et il la tient étroitement serrée dans ses bras, longtemps après que toutes ses compagnes ont fui.
La nymphe pleure; elle veut se tuer; elle reproche au berger de l'avoir prise au piège, et Affrico est profondément touché de ces larmes, les premières qu'il fasse verser à une femme. Telle est cependant la nature du sentiment qui s'éveille dans le cœur ingénu de Mènsola, qu'elle n'a pas la force d'en vouloir sérieusement à son séducteur; au lieu de prendre sa course, elle s'attarde auprès de lui, se laisse consoler, caresser; elle pleure, mais elle s'attendrit aussi à voir le grand amour qu'elle inspire, et l'imprudente nymphe, peu à peu gagnée par la chaleur communicative du jouvenceau, ne le quitte pas avant d'avoir librement consenti à satisfaire son amour. Après des adieux très tendres, Mènsola regagne seule sa grotte, pleine de honte et de remords, car elle
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comprend seulement alors la lourde responsabilité qu'elle encourt devant Diane; sa résolution est prise : elle ne reverra plus Àffrico, Celui-ci a beau se rendre chaque jour au bord du torrent, à la place convenue : Mènsola n'y paraît plus. Les semaines et les mois passent et Affrico se désespère'.
Cependant Mènsola, affectueusement assistée par une vieille nymphe, Sinedecchia, qui a reçu avec indulgence la confidence de sa faute, met au monde un fils, le vivant portrait d'Affrieo : l'amour maternel, qui s'éveille dans le cœur de Mènsola, y l'ait surgir aussi l'amour conjugal, car la vue du petit enfant ramène à sa pensée le souvenir d'Affrieo. Mais il est trop tard; le bonheur des deux amoureux ne peut plus refleurir : le berger, désespéré de ne pas revoir sa bien-aimée, et comprenant enfin qu'elle ne reviendrait plus, a mis fin à ses jours. Après une pathétique invocation à Mènsola, il s'est enfoncé un dard dans le cœur, et son corps a roulé dans le ruisseau qui depuis conserve son nom. Le soir du même jour, Girafone, inquiet de ne pas voir son fils, remarque la teinte rougeâtre de l'eau qui passe au pied de sa cabane : pressentant un malheur, il en remonte le cours, et trouve en effet le corps de son fils d'où le sang s'écoule par une profonde blessure. En proie à une douleur, dont Boceaee a fait une peinture touchante, les parents du jeune berger ensevelissent ses restes sur les bords du petit torrent. De son côté, Mènsola ne peut échapper à son destin : Diane vient visiter ses nymphes peu après la naissance de l'enfant, et Mènsola évite obstinément la déesse ; celle-ci s'en étonne, l'appelle et se met à sa recherche! alors la nymphe, prise de peur, cache son fils dans un buisson et s'enfuit. Diane, du haut des monts, l'aperçoit au moment où elle franchit
un ruisseau, et sa malédiction atteint aussitôt la coupable, qui s'évanouit et disparaît dans la petite rivière, appelée depuis de son nom. Les nymphes recueillent son enfant, dont les cris ont attiré l'attention, et la vieille Sinedecchia, confidente de la faute, le porte aux parents d'Affrico qui, dans leur douleur, en éprouvent une consolation inattendue. Le petit garçon, Pruneo, grandit sous l'œil vigilant de ses grands-parents, et devient un des auxiliaires favoris d'Atalante, fondateur de Fiesole, qui supprime la discipline inhumaine imposée aux nymphes, les oblige à se marier, et répand la civilisation dans toute la région. A l'idylle amoureuse et funèbre, Boccace a fort gauchement rattaché, en une quarantaine d'octaves, l'histoire résumée des origines de Florence ; l'intérêt poétique de cette addition est nul, d'autant plus qu'elle n'ajoute rien à ce que nous savons par ailleurs de ces légendes.
Le grand attrait de cette histoire si simple, si banale même, réside dans la finesse de l'intuition psychologique avec laquelle l'auteur a représenté la naissance, dans des cœurs vierges, des sentiments les plus élémentaires et les plus éternels du cœur humain; avec cela, l'expression qu'il leur a donnée est d'un incontestable charme. On a déjà vu que le maniement de l'octave, dans le Filostrato, avait aidé Boccace à dégager son style des lourdes périodes du Filocolo ; la même remarque aurait pu être faite à propos de Y Amorosa Visione par rapport à YAmeto : elle s'impose pour le Nirlfale succédant à la Fiammetta. Par une curieuse contradiction, dans ce sujet mythologique les allusions à la fable sont beaucoup moins nombreuses que dans l'élégie napolitaine, et l'intervention de Diane, comme l'apparition de Vénus en songe, n'a rien cette fois qui puisse choquer le goût
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le plus sévère; clans tout le poème, l'expression est simple, naturelle, directe, et elle emprunte un accent de naïveté, bien en situation, à de continuels souvenirs du style populaire. On pourrait citer de très nombreux exemples des images champêtres auxquelles Boccace fait appel, notamment quand les nymphes surprises par Affrieo s'enfuient comme déjeunes brebis bêlantes1, ou lorsque le berger, ayant perdu de vue Mènsola, est assimilé au chasseur désemparé qui ne peut retrouver la piste du gibier2. Mais c'est surtout dans les monologues et les dialogues, c'est-à-dire dans l'expression lyrique du sentiment amoureux, que les octaves de Boccace sont tout imprégnées de la fraîche poésie des strambotti ou des rispetti toscans : il faut relire, pour s'en convaincre, les louanges de Mènsola dont s'enivre Affrieo pendant ses nuits d'insomnie ;î, ou les prières ardentes qu'il lui adresse tout en la poursuivant4; lorsqu'il lui demande, avant de la quitter, de consentir encore une fois à son amour, et qu'elle résiste, leur dialogue affecte la forme de ces « contrasti », de ces débats amoureux dont la muse populaire nous a laissé tant d'exemples3.
À cette inspiration rustique, la poésie du Ninfale doit quelques expressions d'une certaine rudesse : avant de se séparer, les deux amoureux s'enlacent une dernière fois si étroitement, et se serrent avec tant de force qu'ils sont sur le point d'éclater6; la sensibilité d'Àffrico
1. P. I, st. 63, en particulier ce vers : « Gridando bè con boci sconsolate ».
2. P. II, st. 48; remarquer ce vers : « Colla test' alta vanno baloccone ».
3. Ibid., st. 69-70. On retiendra ces vers de la st. 69 : « Fresca e giuliva più che bianca rosa, E risplendente sopr' ogni altra Stella » ; en outre, dans la st. 70, la reprise, de deux en deux vers du même mouvement : « Tu sei colei... ». Cf. G. Volpi, II Trecento, p. 110.