‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 70 sur 199 · P. V, st. 44-46, et aussi IV · texte numérisé non relu

P. V, st. 44-46, et aussi IV

3. Le mélange est particulièrement curieux P. V, st. 8 à 10, où une série de réminiscences de Dante et de Pétrarque s'achève sur ces deux vers d'accent franchement populaire : « Tu sei vezzosa e sei morbida e bianca, E niuna bella cosa non ti manca ». On pourrait citer d'autres exemples de cet entrecroisement d'influences.

« IL NINFALE FIESOLANO » 167

Dans tous ces romans juvéniles, les personnages de femmes attirent plus l'attention et la sympathie que les personnages masculins, et au milieu de cette galerie d'héroïnes, Mènsola occupe une place à part. Tandis que son heureux vainqueur n'ajoute pas de traits nouveaux au caractère traditionnel du séducteur impatient, cette figure d'ingénue, si soigneuse de sa chasteté, mais si profondément ignorante qu'elle est vaincue d'avance par l'entreprenant Alïrico, a été caressée par Boccace avec une tendresse qu'il a rarement accordée à ce genre de personnages : avec l'inconstante Criseida et la douloureuse Fiammetta, cette ingénue complète un trio, dont le souvenir mérite de vivre à côté des héros les plus connus du Dècanu'-ron.

Le Ninfale renferme d'autres scènes dont la grâce innocente s'harmonise bien avec la pureté de Mènsola : l'affectueuse sollicitude dont ses parents entourent Atfrico, objet de leur adoration, est rendue en traits expressifs, d'un charme un peu mièvre peut-être; mais Boccace aimait sans doute à se figurer que dans les temps très anciens les enfants étaient élevés avec plus ^/ de tendresse qu'il ne l'avait été lui-même ! L'anxiété de la mère quand elle voit son fils mélancolique, l'inquiétude du père lorsque AlTrico rentre en retard, ou qu'il remarque sa mine défaite, ont inspiré au poète de jolies trouvailles, d'une intimité toute simple : ils l'interrogent avec une insistance qui importune le jeune homme, car celui-ci veut qu'on le laisse tranquille. Comme il prétexte qu'il s'est légèrement blessé, sa mère lui prépare un onguent; il fait semblant de dormir quand son père s'approche de son lit, et celui-ci se retire sur la pointe des pieds, pour ne pas l'éveiller, non sans avoir ramené la couverture sur le jeune homme, de peur qu'il ne se

refroidisse. Mais la scène la plus touchante à cet égard est celle où Sinedecchia présente aux vieux parents en deuil le petit garçon qui, contre toute attente, leur rend leur Affrico bien-aimé; car il lui ressemble d'une façon saisissante : tous deux rient à travers leurs larmes ; il leur semble que c'est leur enfant lui-même qui vient de naître; la mère le couvre de baisers; le père commence à jouer avec lui, et il éprouve une consolation inexprimable, lorsque le poupon lui répond par une risette1.

D'où viennent chez Boccace, qui n'en est pas coutumier, cette fraîcheur dans la peinture des affections familiales et cet intérêt attendri pour les grâces naïves de l'enfance?

Les sources du Ninfale ont été patiemment -étudiées; M. B. Zumbini a relevé, avec un soin exemplaire 2, les réminiscences d'Ovide que renferme le poème, et signalé que l'incident le plus caractéristique de l'aventure, le déguisement de l'amoureux en femme pour entrer dans l'intimité de sa belle, se trouve raconté par Pausanias et par Parthénius de Nicée dans l'histoire de Daphné et de Leucippe. Il est vrai que Boccace ne lisait pas le grec, et qu'il ignora toujours cette aventure de Daphné 3 ; tout au plus l'anecdote put-elle venir à sa connaissance, soit à Naples, grâce aux érudits auxquels les traditions helléniques étaient familières, soit à travers quelque rédaction latine qui n'a pas encore été signalée. Mais pourquoi chercher si loin, quand, au premier livre de YAehiUéide de Stace, Boccace avait appris comment

1. P. VII, st. 29 : « E quel fantin quando Girafon vide Da naturale ainor mosso gli ride. ».

2. B. Zumbini, II Ninfale fiesolano del Boccaccio (Nuova Antologia, 1er mars 1884; réimpression à Florence, 1896).

3. Dans son Traité de la Généalogie des dieux, où un chapitre est consacré à Daphné (VII, 29), on ne lit rien de semblable.

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