IL NINFALE FIES0LAN
Achille adolescent vécut déguisé en femme au milieu des filles du roi Lycomède, et se fit aimer de Déidamie *? Au reste, cet artifice d'amoureux décidé à tromper la plus exacte vigilance, était courant chez les conteurs : dans le Roman des Sept Sages, le fils de l'empereur, pour démasquer son indigne marâtre, fait dévêtir en public une prétendue « chambrière » dont la reine apprécie le plus les services, et qui se trouve être « un homme jeune et bien nourri ». Le thème sera longtemps exploité encore par Sacchetti, Masuccio, l'Arioste, La Fontaine; Boccace l'a utilisé en lui donnant un tour plus clégiaque que bouffon et en a tiré quelques effets extrêmement heureux.
Une opinion déjà ancienne 2, reprise récemment, veut que Boccace, ici comme dans YAmeto, ait été inspiré par une anecdote réelle, la séduction d'une nonne dans y quelque couvent de Florence ou de Fiesolc; et il est exact que la règle sous laquelle vivent les nymphes de Diane rappelle par bien des points la discipline imposée ii des religieuses. Mais aucune détermination plus précise n'est possible, en l'absence de tout détail caractéristique comme ceux qu'on relève dans YAmeto, et l'hypothèse d'après laquelle le poète aurait été lui-même le héros de cette galante équipée manque de toute base solide 3. Du fait que Boccace a mis beaucoup de souve-
l.Ge rapprochement si naturel n'a été indiqué que tout récemment par F. Maggini (Ancora a proposito del Ninfale Fiesolano, dans le Giornalc storico, t. LXI (1913), p. 36. Le chapitre sur Achille, dans la Généalogie, rapporte toute cette aventure.
2. D. M. Manni et Quadrio, cités par B. Zumbini, et E. Rossi, Dalla mente e dal cuore di G. Boccaccio, 1900.
3. E. Garrara, Un peecato del Boccaccio dans le Giornalc slor. délia lett. ilal., t. XXXVI, p. 123. L'églogue XV de Boccace parle bien d'une génisse qu'il avait enlevée à Theoschiros (Dieu); mais en admettant même que ce péché soit un commerce amoureux avec quelque religieuse, il y a loin de là à reconnaître le poète dans l'Affrico du Ninfale.
nirs personnels dans ses œuvres de jeunesse, il ne faut pas se hâter de conclure que toutVy prête à une interprétation rigoureusement autobiographique. Ce qui est légitime, c'est de rechercher dans son inspiration l'écho des préoccupations qui influaient momentanément sur sa sensibilité toujours très vive. Or, puisqu'il est impossible de supposer qu'à trente ans passés, voulant représenter s/ la tendre sollicitude de parents affectueux, le poète fit appel aux souvenirs de sa propre enfance, qui avait connu peu de caresses, il reste à voir si à ce moment Boccace n'eut pas la révélation de l'amour paternel, et n'apprit pas à connaître par lui-même le mystère charmant de l'enfance s'ouvrant a la vie.
L'hypothèse n'a rien de hasardeux. Nous -tenons du conteur en personne qu'il eut au moins quatre enfants l ; d'un seul d'entre eux, une petite fille qui répondait au nom de Violante, il nous a conservé un souvenir précis dans quelques pages très émues de sa vieillesse. La fillette, nous dit-il, mourut avant d'avoir sept ans accomplis, à un moment où lui-même était au loin, à Naples — elle était donc florentine — et la dernière fois qu'il l'avait vue, elle était au milieu de sa cinquième année 2. D'après ces données, Violante doit être morte pendant le séjour de son père à Naples en 1348-1349; il avait quitté Florence avant la fin de l'automne 1347 ; la fillette pouvait donc être née vers le milieu de 1343, mais il n'est pas dit qu'elle n'eut pas de frères ou de sœurs avant ou après cette date. Boccace n'a pas laissé un mot pouvant nous renseigner sur la mère de Violante;
1. Sur cette question, voir le Bull. Italien, t. XI, p. 205-212, où j'ai exposé toutes les données du problème.
2. Les textes de Boccace à consulter ici sont : son Eglogue XIV, sa lettre Ut te vidèrent adressée à Pétrarque, et sa lettre à fra Marlino da Signa sur son Bucolicum Carmen.
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nous en sommes réduits à rappeler que dans la Fiammetta Pànfilo a pour maîtresse, vers 1342, une très belle Florentine, et que, un an plus tôt, I brida, dans YAmeto, est épris d'une Emilia, en qui l'on a proposé de reeonnaître une Emiliana de' Tornaquinei, mariée à Giovanni di Nello1. N'essayons pas de nous faire illusion sur notre ignorance : la vérité est que nous ne savons à peu près rien sur les enfants de Boccace, moins que rien sur leur mère — à supposer qu'ils aient eu tous la même.
Mais il nous suffit d'avoir la certitude qu'à partir de 1341 ou 1342 Boccace passa à de nouvelles amours, et qu'il connut peu après les joies de la paternité, pour comprendre l'espèce d'optimisme sentimental et l'émotion attendrie en face de l'enfance qui se font jour dans le Ninfale ficsolano. Ce ne fut qu'un moment fugitif dans sa vie. une note isolée dans son œuvre.
1. F. Torraca (Per la biografia di G. ]}., p. 113) accepte ici une hypothèse de Y. Crescini. Ce qui est curieux, c'est que l'Emilia de YAmeto, avant d'être mariée, avait appartenu au troupeau de Diane — il faut entendre qu'elle était entrée au couvent. Peut-on établir quelque rapport entre cette Emilia et la Mènsola du poème? On doit noter que la mère d'Emilia était née à Fiesole; mais la prudence commande de s'en tenir à ces constatations.