Voir ci-dessus, p
2. Cette férocité se manifesta surtout dans les représailles que le peuple exerça contre certains serviteurs du duc, Guglielmo d'Assisi ct
H4UVETTE- — Boccacc, +4
pris l'habitude depuis des siècles, de considérer surtout la verve malicieuse, les aptitudes artistiques et l'incontestable douceur ordinaire de tempérament. Boccace put alors contempler ce qu'il y a tour a tour de comique dans les engouements irréfléchis des hommes et de bestial dans les fureurs populaires, et il a consacré au duc d'Athènes un assez long chapitre, vers la fin du livre IX de son traité biographique De Casibus illustrium virorum. Il est intéressant, au point de vue de ses idées politiques, que le conteur s'y montre plein de zèle pour la liberté : toute sa colère se tourne contre le tyran, et contre les mauvais citoyens dont l'aveuglement ou la duplicité avaient secondé des desseins criminels.
La chute de l'oppresseur, loin de ramener le calme dans les esprits, fut le signal de nouvelles dissensions : les célèbres Ordonnances de Justice, qui, depuis la jeunesse de Dante, excluaient les Grands de toutes les magistratures, furent rapportées; mais bientôt l'insolence d'une noblesse toujours ambitieuse inquiéta le peuple, et des soulèvements eurent lieu, entraînant des incendies, des pillages et de sévères condamnations. Finalement, les Ordonnances de Justice rentrèrent en vigueur. A ce moment, de 1345 à 1348, des désastres d'un autre genre fondirent sur Florence : banqueroutes successives, mauvaises récoltes, famine, peste!
Que devint Boccace pendant cette période troublée? Suivant une opinion assez générale, il aurait fait un séjour à Naples en 1345-1346 ! ; mais c'est là une pure
son fils, écartelés vivants sur la place de la seigneurie, et dévorés à belles dents ; voir Perrens, Histoire de Florence, t. IV, p. 307-308.
1. Voir O. Hecker, Bôccaccio-Funde, p. 81, n. 2; G. Traversait, Le leliere autografe di G. Boccaccio, p. 33 ; E. Hutton, G. Boccaccio, p. 107-108. F. Torraca sur ce point s'écarte des autres biographes, et je crois qu'il a raison (voir ci-après, p. 181, n. 1 et 192 n. 3).
hypothèse, dont la base est bien fragile. Au dernier chapitre de son traité sur « les Ruines des personnages illustres », Boccaee a raconté les aventures d'une certaine Filippa, native de Catane, qui, de l'humble profession de lavandière, s'était élevée, par la faveur et par l'intrigue, à une haute situation à la cour de Naples, confidente, nourrice, gouvernante, puis conseillère de plusieurs princesses royales; son crédit était grand auprès de la reine Jeanne, petite-fille et héritière de Robert d'Anjou. Cette insolente lortune, à laquelle furent associés le mari de Filippa, un Maure converti, qui d'un office subalterne dans les cuisines du palais était parvenu ii la dignité de sénéchal du royaume, et leurs enfants — un fils, Robert, héritier du titre paternel, et une fille, Sancha, mariée à un comte de Morcone — eut un dénouement tragique. Impliqués dans la conspiration qui, en 1345, coûta la vie au premier mari de la jeune reine, la vieille favorite et ses enfants furent condamnés à mort, et leur exécution donna lieu, en 1346, parmi la populace napolitaine, à des orgies sanguinaires tout ;i fait comparables à celles dont Florence avait été le théâtre deux ans plus tôt. Or Boccaee, en racontant cette histoire, a soin de déclarer qu'il en a connu les diverses phases, tant par des récits recueillis sur place, que par ce qu'il en avait vu luimême. Il cite ses autorités : lorsque, « petit adolescent 1 », il habitait Naples, il aimait à écouter les explications que lui donnaient, sur tous les gens en vue de la cour, deux vieillards bien renseignés, Marino Bulgaro et Costantino délia Rocca, et c'est par eux qu'il avait
1. « Me adhuc adulescentulo »; voir ci-dessus (p. 39, n. 3) la citation complète du passage.
connu l'origine de la fortune inouïe de ces parvenus. Puis, quelques lignes plus bas, Boccace écrit : « Voilà ce que ces deux témoins m'ont raconté; je vais maintenant rapporter ce que j'ai pu voir par moi-même, ou à peu près1 », et cette déclaration serait d'une extrême importance, si elle n'était aussitôt infirmée, d'un côté par la restriction contenue dans cet inquiétant « à peu près », et de l'autre par le fait qu'ensuite Boccace continue à rappeler certains événements qui ont précédé de beaucoup son arrivée à Naples, quelques-uns même sa naissance2. Évidemment, cette absence totale de précision nous dispense de croire que Boccace a personnellement assisté à tout ce qu'il raconte : si, comme cela est à peu près certain, il fit en 1348 un voyage à Naples, il put alors recueillir sur place des détails touchant le premier acte de cette tragédie, comme il en avait recueilli jadis sur ses antécédents : il suffisait pour lui assurer la qualité de témoin oculaire que, de 1328 à 1340, il eût connu et approché les principaux acteurs du drame, alors à l'apogée de leur crédit, et qu'il ait eu vent des intrigues que ceux-ci ourdissaient à ce moment.
1. « Sed quœ fere viderim ipse nunc referam »; la variante vidi appartient à la première rédaction du livre, semble-t-il ; en tout cas, viderim qui implique une certaine atténuation dans l'affirmation, se trouve dans tous les manuscrits de la 2e réd. et dans quelques-uns de la première. Sur la valeur du mot fere, employé ailleurs par Boccace dans un sens identique (il dit de ses deux premières églogues : fere juvéniles lascivias mcas in cortice pandunt) il ne peut y avoir d'hésitation : Boccace a vu presque tout ce qu'il va rapporter, mais non pas absolument tout.
2. Ces événements sont la mort de Violante, première femme du roi Robert (1302), et le second mariage de celui-ci avec la fille du roi de Majorque, Sancha (1304); ensuite il est question du mariage de Charles, fils de Robert, avec Marie de Valois (1324). Vainement A. Délia Torre a essayé de tirer de là la preuve que Boccace était à Naples dès 1324 (La Giovinezzadi G. B., p. 66) : pour être logique, il faudrait soutenir qu'il y fut dès 1302!
Le voyage de 1345-46 reste, jusqu'à nouvel ordre, du domaine de l'imagination *.
Un indice plus probant d'un séjour que fit Boccace à Ravenne nous est fourni par une lettre de Pétrarque2; c'était au temps où dans cette ville régnait Ostasio da Polenta, c'est-à-dire avant le 14 novembre 1346, date de la mort de ce prince. Par une coïncidence frappante, que nous ne pouvons cependant pas tenir pour une certitude absolue, il se trouve qu'une tradition fort ancienne prête à Boccace une traduction de la quatrième décade de Tite Live, et que dans le préambule de cette traduction on lit : « Si de ce travail doit résulter quelque honneur et quelque louange, ce n'est pas à moi qu'il faut l'accorder, mais au noble chevalier Messer Ostasio da Polenta, mon très spécial seigneur, sur les instances duquel j'ai entrepris ce rude labeur3. » Mais est-ce vraiment Boccace qui parle ainsi? La chose est possible; disons même vraisemblable, et c'est à ce titre que l'hypothèse mérite d'être enregistrée'". Du moins est-il au-dessus de toute discussion que Boccace entretint longtemps des relations fort amicales avec nombre de
1. F. Torraca (Per la blografia di G. B., p. 26-29) met en avant certaines inexactitudes du récit de Boccace au sujet du supplice de Filippa et de ses enfants, pour conclure que Boccace n'y assista pas et que son récit sur ce point n'est pas celui d'un témoin oculaire.
2. Ep. Fam. XXIII, 19 : « Adriœ in litore ea ferme setate qua tu ibi agebas cum antiquo plagœ illius domino, ejus avo qui nunc prœsidet » ; Pétrarque écrivait ceci en 1365, à l'époque de Guido da Polenta, petitfils d'Ostasio, (Fracasselli, t. V, p. 91 et suiv.).
3. Le Dcche di T. Lifio, volgarizzamento del buon secolo (Savone, 1842-184.6), t. V, p. 11.
4. Voir surtout Cenni di G. Boccacci intonio a Tito Livio, commentati da A. Horlis, où la bibliographie des ouvrages antérieurs sur la question est complète; à dire vrai l'authenticité de la traduction n'est pas pleinement démontrée : il n'y a guère qu'une probabilité en sa faveur.
Ravennates, au point que Pétrarque pouvait, en badinant, le désigner comme un citoyen de cette ville1.
A la fin de 1347 — nous le savons cette fois par une de ses lettres, adressée à Zanobi da Strada — Boccace était à Forli, hôte de Francesco degli Ordelaffi. Les luttes très âpres, que ce seigneur eut à soutenir contre les légats du pape, ne l'empêchaient pas de protéger les hommes de lettres. A sa cour, Boccace, qui l'appelle « son illustre maître et le protecteur des muses2 », entra en relation avec un humaniste, Cecco da Mileto, qui remplissait les fonctions de secrétaire du prince. Quelques débris de la correspondance poétique qu'échangèrent alors les deux érudits, nous ont été conservés3. A la prière sans doute du tyran de Forli, le Florentin composa une églogue, la troisième de son Bucolicum Carmen, dont le héros est « Faunus », l'homme passionné pour les bois et la chasse, c'est-à-dire, comme il l'a expliqué lui-même, Francesco degli Ordelaffi4. Cette églogue, dont nous possédons la rédaction première, manifestement contemporaine des événements5, se rapporte au prochain départ du prince pour la Campanie, où il doit rejoindre le roi Louis de Hongrie, venu pour
1. Ep. sen., v, 1 ; Pétrarque parlant d'une statue provenant de Ravenne, dit à Boccace : « tuis olim ereptam Ravennatibus. » Il y avait à Ravenne une famille Boccacci; mais le conteur lui était-il uni par quelque lien de parenté? Voir G. Ricci dans la Miscellanea Hortis (1909), p. 251 et suiv., et dans les Studi su G. Boccaccio (1913).
2. « Meus inclitus dominus et Pieridum hospes gratissimus » (G. Traversari, Le lettere autogr. di G. B., p. 52).
3. Pour un échange de sonnets entre Cecco, Pétrarque, Boccace et Antonio da Ferrara, voir Giornale storico, t. XX p. 178-181, et surtout E. Garrara, Cecco da Mileto e il Boccac-io (ibid., t. XLIII).
4. « Franciscus de Ordolaffis, Forolivii capitaneus, quem, cum sutnme sylvas coleret et nemora, ob insitam illi venationis delectationem, ego sœpissime Faunum vocare consueverim.... » (Gorazzini, p. 268).
î). J'ai publié en 1892 le texte de cette première rédaction d'après l'autographe de Boccace (Noies sur des Mss. de Boccace).
venger l'assassinat de son frère André. La lettre à Zanobi da Strada, écrite au même moment, parle aussi de l'expédition imminente de Francesco dans le royaume de Naples, et ajoute ces renseignements, pour nous fort précieux : Boccace devait accompagner son maître, non pour porter les armes à ses côtés, « mais, pour ainsi dire, en qualité d'arbitre des événements1 »; en d'autres termes, Cecco da Mileto restant à Forli2, Boccace devait remplir l'office de secrétaire du prince et peut-être d'historiographe de l'expédition.
Plusieurs expressions, contenues dans les pages signalées ci-dessus, éclairent d'une lumière suffisante la nature des rapports qui s'étaient établis entre Boccace et le tyran de Forli : ce n'est pas en qualité d'ambassadeur de sa patrie que le poète s'était rendu en Romagne, mais pour son propre compte ; il avait recherché la protection d'un maître, aux ordres duquel il était soumis3, et qui, en reconnaissance de ses mérites lui accordait une généreuse hospitalité4. Faute d'avoir suivi une carrière lucrative, et n'ayant aucune ressource personnelle5, Boccace avait dû accepter cette demi-servitude qui, pendant des siècles, allait être l'unique moyen d'existence des lettrés; et ce fut probablement dans les
1. « Quo et ipse mei praedicti domini jussu, non armiger, sed, ut ita loquar, rerum occurrentium arbiter sum iturus » (G. Traversait, p. 52).
2. Cela ressort du dernier vers de la première rédaction : Menalcas (Boccace) recommande à Mœris (Cecco) d'avoir soin de son troupeau pendant son absence forcée : « Faunum post ire paratus Sum, sed dum venio, mulge tu care capellas ».