Voir n. 1, ci-dessus : domini jussu
4. On lit à la fin d'une pièce que Boccace adressait alors à Cecco da Mileto (voir A. Hortis, Siudi, p. 350) :
Et moror ipse modo quo nobis otia Faunus Praestitit, ac umbras habito quas fecit apricas.
5. Dans la lettre citée à Zanobi da Strada, Boccace dit précisément : « Nihil ultra me rnihi fortuna novei'ca reliquit. » (Traversin, p. 52)
mêmes conditions qu'avant de se rendre à Forli il avait visité la cour d'Ostasio da Polenta, à Ravenne. Les petites principautés de Rofoagne lui offraient à cet égard des ressources qu'il ne trouvait pas dans une république de marchands comme Florence.
Il convient de rappeler ici dans quelles circonstances le roi de Hongrie se rendait à Naples, entraînant à sa suite de nombreux seigneurs de la Haute-Italie hostiles a la maison d'Anjou, tel Francesco degli Ordelaffi, qui à son tour emmenait Boccace dans son escorte. Ces événements tragiques ont occupé, pendant quelques mois au moins, une large place dans les pensées de l'humaniste florentin.
Le roi Robert était mort le 16 janvier 1343; son fils, le duc de Calabre, l'ayant devancé dans la tombe, la couronne revenait à la fille de ce dernier, Jeanne, alors âgée de dix-huit ans; mais pour ne pas laisser peser sur cette frêle tête tout le fardeau de la royauté, et voulant donner une satisfaction à la branche angevine de Hongrie, qui avait des droits à sa succession, le vieux monarque s'était empressé de marier Jeanne, dès 1333, a l'un de ses cousins, André, âgé de sept ans h peine. Robert espérait que les deux enfants, élevés côte à côte, tels Floire et Blanchefleur, éprouveraient une inclination mutuelle; mais l'événement trompa son attente, car, tout au contraire, Jeanne et André ne sympathisèrent jamais, et dès la mort du roi, leur désaccord éclata violemment. Capricieuse et sensuelle, la jeune reine ne tarda pas à s abandonner à toute là fougue de ses passions : le bruit
courut que le sénéchal Robert, le fils de Filippa, était devenu son amant1; et la discorde des époux se compliqua d'un conflit politique. Les amis et les conseillers d'André exigeaient que celui-ci fût couronné au même titre que Jeanne, et qu'il partageât avec elle la souveraineté. Le pape Clément VI, d'abord hésitant, finit par soutenir ces prétentions ; mais la noblesse napolitaine, groupée autour de Jeanne, de Filippa et de ses enfants, s'opposait de toutes ses forces au couronnement du Hongrois2. Les instances du pape et les menaces du roi de Hongrie, frère aîné d'André, se faisant de jour en jour plus vives, un complot fut ourdi, et le 18 septembre 1345 à minuit, au couvent du Murrone où il se trouvait, à Aversa. André fut réveillé, attiré hors de la chambre de la reine et égorgé.
Dans le parti hongrois, on ne manqua pas d'accuser Jeanne d'avoir été au moins informée de ce guet-apens. Vainement elle protesta de son innocence, ordonna ellemême une enquêta et livra au bourreau quelques coupables, en particulier sa gouvernante Filippa avec ses enfants; le pape eut beau joindre ses efforts à ceux de la reine pour calmer la fureur de Louis de Hongrie, et le dissuader d'envahir le royaume de Naples, rien ne put détourner ce prince de mettre à exécution le projet qu'il avait conçu de venger avec éclat le meurtre de son frère. A la fin de novembre 1347, il pénétrait dans le
1. Ce mauvais bruit a été eni'egistré par Boccace, au dernier livre de son De Casibus.
2. Le sentiment de répugnance qu'inspiraient à Naples les Hongrois, et en particulier le moine qui servait de précepteur à André, a été exprimé avec force par Pétrarque, Ep. Farn. V, 3 ; pour lui, la décadence du florissant royaume de Robert -était certaine. Sur tous -ces événements, on consultera avec profit l'élude bislorique dont Antonio Medin a accompagné le texte d'une Ballala in morte di Andréa d'Ungheria, dans le Propugnatore, nuova série, t. I (1888), parle II, p. 84-92.
Frioul, et atteignait Aquila la veiUe de Noël. Plusieurs membres de la famille royale allèrent au-devant de lui jusqu'à Aversa, où ils lui présentèrent le fils posthume de son frère : il les fit tous arrêter, et voulut que le plus en vue d'entre eux, Charles de Duras, qui avait épousé une sœur de la reine, fût étranglé à l'endroit même où André avait été traîtreusement assassiné (24 janvier); il entra ensuite dans Naples, en remit le gouvernement et l'administration à des hommes de son choix, puis prit la mer dès le mois de mars à Barletta, afin d'échapper à la peste qui sévissait alors dans la péninsule.
Pour faire face à l'orage, la reine Jeanne s'était donné un défenseur en épousant au plus vite son cousin Louis de Tarente (20 août 1347) ; mais le roi de Hongrie évita le passage où ce prince l'attendait avec les forces napolitaines dans l'espoir de l'arrêter, et Jeanne, demeurée à Naples, ne vit plus de salut que dans la fuite ; le 15 janvier 1348 elle s'embarqua pour la Provence, et peu de jours après, son mari, accompagné du seul Niccolô Acciaiuoli, se réfugia en Toscane, d'où il gagna la Provence a son tour1.
L'églogue Faunus de Boccace retrace la première phase de ces événements sous le voile d'une allégorie pastorale, mais avec une clarté très suffisante : le berger Argus (le roi Robert) est mort; Moeris (Cecco da Mileto) chante ses louanges et Menalcas (Boccace) ne peut retenir ses larmes en évoquant le temps heureux où il avait vécu sous l'autorité de ce vénérable pasteur2.
1. Parmi les nombreux récits de ces événements, je renvoie à L. Tanfani, dans son étude sur Nlccola Acciaiuoli, p. 49-66, et surtout à Pietro Orsi, Signoric e principati (1300-1350) (dans la Storia politica (Fltalia, Milan, Vallardi), p. 71 et suiv.
2. Je cite ici bien entendu la première rédaction du F au nus \ on peut regretter que Boccace n'en ait pas conservé le v. 141 dans son églogue III :
Depuis lors, la foret (Naples) a été témoin de crimes affreux : le jeune Alexis (André) a été égorgé par une louve pleine (Jeanne), suivant les uns, ou, selon d'autres, les lions et les bêtes féroces (la noblesse napolitaine), que la forêt abrite en grand nombre, lui ont infligé le trépas d'Adonis. Alors Tityre (le roi de Hongrie) a rassemblé ses bergers farouches et ses chiens, et du fond de la vallée du Danube il est accouru pour abattre la forêt sanglante et s'emparer de la louve et des lions. Les sentiments exprimés ici par Boccace sont manifestement l'écho de ceux qu'il entendait professer soit à Forli, soit à Naples, dans l'entourage de Francesco degli Ordelaffi, c'est-à-dire dans des milieux où prévalait le point de vue soutenu par le roi de Hongrie. La preuve en est dans les quelques vers qu'inspire une profonde animosité contre la reine Jeanne : Argus en mourant, y est-il dit, confia le gouvernement de son troupeau, de ses montagnes et de ses pâturages au jeune Alexis ', ce qui est faux; car jamais Robert n'avait eu l'idée de substituer l'autorité d'André à celle de sa petite-fille2; en outre, la louve pleine (lupa g/'avida) qui a égorgé Alexis est une allusion formelle à l'accusation portée contre Jeanne, qui était alors enceinte3, accusation dont
« Ex grege nempe fui pulcro sed junior olim », qui est d'ailleurs une réminiscence du « bell' ovile ove dormii agnello » de Dante (Parad. XXV, 5).