F. Macri-Leone, art. cité, p. N
Francesco degli Ordelaffi dut retourner précipitamment dans ses États; emmena-t-il Boccace avec lui? Nous l'ignorons; mais il ne serait pas autrement invraisemblable que celui-ci eût désiré prolonger son séjour à Naples, ne fût-ce que pour y attendre les événements. Du moins peut-on affirmer qu'il n'était pas à Florence en 1348 * ; sa présence à Naples rendrait compte de l'attitude politique légèrement opportuniste que révèle le groupe de ses églogues III-VI2, et aucune objection décisive n'y a été faite3. Si Boccace assista au départ du roi de Hongrie, s'il était encore là au moment où fut annoncé le retour de la cour, on conçoit que les plus riantes perspectives aient dû se présenter à son imagination. Même s'il avait peu d'estime pour la reine, le calcul de Boccace n'avait rien de malhonnête : l'influence d'Acciaiuoli, qui avait préparé et négocié le mariage de Jeanne avec Louis de Tarente, était alors très grande
1. Comento sopra Dante, éd. Milanesi, t. II, p. 19 : « E se io ho il vero inteso, perciocchè in quei tempi io non c' era, io odo che in questa città avvenne a molti ncll' anno pestifero MGGGXLVIII... ».
2. Elle rendrait également compte, comme je l'ai indiqué jadis, de la composition de ce « Zibaldone » autographe de la Laurentienne (XXIX, 8), si plein de souvenirs napolitains (mes Noies, p. 121 et suiv., et p. 131 et suiv.).
3. F. Torraca nie résolument le séjour de Boccace à Naples en 1348 ; celuici n'aurait même pas suivi F. degli Ordelaffi jusqu'au bout: en apprenant l'exécution de Charles de Duras, le poète indigné aurait rebroussé chemin (Per la biogr., p. 158); ceci est de la divination! L'argument invoqué est qu'un chroniqueur napolitain, dont l'autorité est indéniable, affirme que Sancha, la fille de Filippa, ne fut pas exécutée en même temps que sa mère et son frère Robert, parce qu'elle était enceinte; son supplice n'eut lieu qu'en 1348 (ibia1., p. 154-155); or Boccace, dans le De Casibus , raconte que les trois victimes expiatoires furent livrées ensemble à la main du bourreau; si Boccace avait été présent, dit F. Torraca, il n'aurait pas commis cette erreur. — L'argument me paraît t''ès fort contre la présence de Boccace à Naples en 13'i5-46 (voir ci-dessus, p. 178); mais en 1348, au milieu des représailles multiples exercées par les Hongrois, je doute que l'exécution de la comtesse do Morcone ait produit une impression telle que, bien des, années plus, tard, Boccace dût distinguer ces exécutions successives.
VIE DE BOCCACE DE 13'j5 A 1351 193
auprès du jeune prince. La protection de ce Florentin, que la fortune élevait si haut, ne s'offrait-elle pas spontanément à lui?
Sans se rendre coupable d'aucune bassesse, Boccace essaya donc de mettre la poésie au service de ses intérêts. S'il est vrai qu'il détesta la tyrannie, n'oublions pas qu'il apprécia fort le régime monarchique légitimement établi à Naples1. Pourquoi donc il ce moment de sa vie, où son avenir lui apparaissait toujours aussi incertain, n'aurait-il pas sérieusement envisagé la possibilité de se fixer ii Naples, auprès d'Acciaiuoli, à l'ombre du trône de Louis de Tarente? Tout porte à faire bon accueil au jugement des critiques qui reconnaissent, dans les églogues napolitaines de Boccace, la première apparition d'un genre qui lut très florissant pendant les siècles suivants : l'églogue allégorique laudative, adressée ii des princes dont les poètes attendaient une protection ([lie rien ne pouvait remplacer pour eux2.
Le projet d'établissement il Naples n'eut pas de suite, et nous ignorons comment Boccace traversa cette terrible période, où l'Italie fut plus qu'il demi dépeuplée par la peste. S'il eut à pleurer alors sa fille Violante, morte a Florence3, son père échappa d'abord il l'épidémie, car nous savons qu'il ajouta un codicille à son testament au mois de juillet 13484; mais il succomba certainement dans le courant de 1349, car un document du 25 janvier 1350 nous apprend qu'il était mort; et le lendemain,