Voir ci-après, ch. iv, § i et n, p. 107 et suiv
I. Cette lettre ne porte aucune indication d'année dans les manuscrits, ni dans les éditions des lettres de Boccace pour lesquelles les manuscrits ont été consultés (éd. Moulier, t. XVII, p. 95, et F. Corazzini, p. 21-24); les éditions qui lui assignent l'année 1349 (éd. de 1547, de 1801) s'appuient-elles sur quelque manuscrit disparu et digne de foi? Il faudrait le prouver pour rendre vraisemblable cette dale; sur
LES PREMIÈRES ANNEES (l313-1335) [5
ce court laps de temps, Boccacc n'a jamais fait aucune allusion à sa naissance; parisienne : il avait résolument opté pour Florence. Mais alors une question, d'ordre psychologique, se pose : pourquoi ces confidences, même voilées, faites entre vingt-six cl vingt-huit ans, et pourquoi ce silence rigoureux pendant tout le reste de sa vie?
Les raisons que put avoir Boccacc de van 1er la noblesse de sa mère, une Française, grâce à laquelle il pensait s'élever 1res au-dessus de ce marchand, de ce parvenu qu'une sorte d'injustice du sort lui avait donne pour père, apparaîtront clairement lorsque le moment Sera venu d'étudier l'épisode le plus célèbre de sa jeunesse, sa liaison avec Iviaminella. (ille iialurelle d'un roi et d'une Française. Alors aussi l'histoire de ses relations, tour à tour 1res tendues, puis plus alVectueuses. avec son père, éclairera les motifs de sa réserve louchant une aventure qui faisait assez peu d'honneur à Boccaccino : en effet, les confidences du couleur sur ce point vont de pair avec ses plus dures accusations contre le marchand cerlaldais. Il était naturel que les mêmes allusions disparussent lorsque ce fils, qui parait avoir été incapable d'une rancune tenace, revint à des dispositions pins bienveillantes.
(les observations méritent d'être développées. Par qui Boccacc fut-il informé du roman de sa naissance? Assurément pas par sa mère qu'il cul à peine le temps de connaître, et dont il ne semble avoir conservé aucun souvenir; pas davantage par son père, qui inspira plus de crainte que de tendresse à son fils ; on se figure mal Boccaccino faisant à Giovanni adolescent cette étrange
ce point, je me range ù l'avis de À. Délia Torre, p. 320; cf. Bull, ifal., XI, p. 1<)3.
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confidence; qui supposerait une bonhomie et un laisser
aller peu conformes à son caractère. Il reste donc que Boccace dut être mis au courant par des tiers, par des marchands florentins en relation avec des « Lombards » de Paris, témoins eux-mêmes peut-être des événements; le jeune homme, au cours de son apprentissage commercial, surtout à Naples, ne manqua pas de rencontrer quelque bonne langue, qui lui communiqua les détails sur lesquels travailla sa très vive imagination. En admettant qu'il en eut connaissance à l'insu de Boccaccino et contre sa volonté, on comprendra sans peine à la fois son insistance à évoquer ces souvenirs, et la précaution qu'il prit de les déguiser, pendant la courte période où sa mauvaise humeur fut très vive contre un père peu indulgent, mais qui pouvait avoir aussi des griefs contre un fils peu docile. Dans la suite, une réconciliation eut lieu, et Boccace ne cessa plus d'entourer de respect la mémoire de son père1. Quelle raison aurait-il eue dès lors pour faire parade d'une naissance qui n'avait pas été publiquement divulguée? 11 avait bien pu, en badinant avec des amis, se parer du nom fantaisiste de « Jannetto di Parisse dalla Ruoccia »; mais en réalité, quels liens, quels souvenirs l'attachaient à ce lointain Paris, qu'il ne revit jamais, et à une famille qui ne le reconnut pas? Son éducation fit de lui un pur Italien; malgré le dédain qu'il professa pour elle, Florence fut sa vraie patrie. Trop bourgeois et trop sincèrement modeste pour se parer d'une noblesse douteuse, dont il n'avait essayé de tirer vanité que dans
1. Il le représente sous les traits de IJAsylas de la XIVe églogue, qui a gagné le Paradis « par sa douceur et le bel exemple de sa foi » (v. 231-233); voir Bull ital, XI, p. 208-209. Ailleurs [De Geneal. Deor., XII, 65), Boccace rend hommage à la foi très catholique de son père.
des conjonctures très particulières, il s'attacha de tout son cœur à la bourgade de cultivateurs ignorants, mais simples, qui était le berceau de sa famille, et à cette maison paternelle où, vieillissant, il se retira si volontiers. Il fut donc bien réellement « Johannes de Ccrtaldo ». Mais il n'est pas indifférent de savoir que de sa mère il put tenir un peu de verve gauloise et de gaminerie parisienne.
Rien n'autorise à penser que le petit enfant, ramené de Paris à son père, ait été accueilli avec joie. Peut-être Boccaccino avait-il pris son parti de ne plus revoir ce témoin d'une erreur de jeunesse; peut-être aussi sa femme témoigna-t-elle peu d'intérêt à cet intrus. Nous savons que Margherita apporta quelque argent à son mari1, et qu'elle lui donna au moins un fils. Francesco, vers 1320 2; sans don le se mon lra-l -elle mal disposée à partager son affection, cl les revenus du ménage, entre ses enfants et le bâtard. On verra par la suite que Boccace n'appril guère à respecter l'institution du mariage et les liens de la famille; il a conçu en particulier de l'humeur des femmes I idée la plus désavantageuse. Ses impressions d'enfance y furent apparemment pour quelque chose. Parmi les portraits variés qu'il a tracés d'épouses acariâtres ei lyranniques, il en est un où l'on est bien tenté de reconnaître certains traits d'un
1. Dans le passage de YAmeio cité p. 12, n. 1 : « privatolo (Boccaccino) fli grnn parte de' béni ricevuti da lei... »
2. Voir ci-dessus, p. 10. Boccace parle toujours au pluriel des enfants que Margherita donna à Boccaccino; un « Guccius filius Boccacci, pop pli sancte Felicitatis » apparaît dans un document de 1329 (Crescini, Ras», bibliogr. Ictt. it., I, p. 245).
hauvkitk. — Boccace. 2.
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modèle qu'il eut tout jeune sous les yeux : « Crois-tu donc, fait-il dire à une « mulierddtata », crois-tu m 'avoir ramassée dans le ruisseau? Dieu sait s'ils sont nombreux ceux qui auraient été fiers de me prendre sans dot, et j'aurais été reine et maîtresse de tous leurs biens; mais toi, toi à qui j'ai apporté tant de centaines de florins d'or, tu ne m'as jamais laissée disposer à ma guise seulement d'un verre d'eau, sans m'exposer aux remontrances de tes frères et de tes serviteurs ! Passe encore si j'étais leur servante! Ah! c'est bien pour mon malheur que je t'ai connu; puisse-t-il se casser les reins le premier qui a parlé de cette union! — Et voilà comment elles ne cessent de traiter leurs infortunés maris, sans avoir d'ailleurs l'ombre d'un grief légitime; aussi beaucoup se résignent-ils à chasser de chez eux un père ou un fils, à se séparer de leurs frères, à ne plus recevoir sous leur toit ni père ni mère, pour laisser le champ libre à leur épouse triomphante1. » Nous hésitons à croire que cette « MonnaCotalede' Cotali » du Coi'baccio2 ressemble trait pour trait à « Monna Margherita di Gian Donato dei Mardoli » ; mais un détail au moins s'applique bien à elle : le fils dut s'éloigner de la maison de son père. En effet, le personnage du Filocolo, en qui on reconnaît ici Boccace, raconte la scène que voici : « Enfant naïf et folâtre, je me mis à suivre les traces du parjure qu'était mon père (c'est-à-dire, je devins berger, à un âge où l'on s'occupe plus de jeux que de travail); or voulant un jour entrer sous le toit paternel, deux ours terribles se dressèrent devant moi avec férocité, en roulant des yeux où je lus, une menace de mort. Épouvanté je m'enluis, et à partir de ce jour je craignis toujours