‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 85 sur 199 · LA COMPOSITION DU L I V K E ET SES SOURCES · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION DU L I V K E ET SES SOURCES

Lorsqu'il s'agit d'un livre comme le Décaméron, où sont réunis cent contes détachés, indépendants, inégaux de longueur, très différents de caractère et d'origine, on ne peut prétendre découvrir avec certitude l'époque précise où son auteur a entrepris de l'écrire. Peut-on même penser qu'il ait été composé tout d'une haleine, tel que nous le possédons? Que de réminiscences n'y rencontre-t-on pas : souvenirs de lectures, de légendes populaires, de récits entendus au milieu de cercles aristocratiques et galants, dans les ateliers d'artistes facétieux, parmi les marchands grands voyageurs ou dans les bas-fonds de Naples, traditions historiques et locales, expériences personnelles? Comment croire que Boccace ait attendu la trente-cinquième année, « le mi-chemin de notre vie », pour se complaire à toutes ces histoires romanesques ou impertinentes, pour se mêler à ce grouillement de personnages pittoresques, légers ou

violents, passionnés, cupides ou q^ts? Sa verve de beau parleur, abondant et malicieux, s'était sans doute exercée plus d'une fois à débiter tel ou tel de ces contes et à en essayer l'effet, pour la plus grande joie de ses auditeurs, napolitains, florentins ou romagnols; et l'on sait qu'il en avait déjà mis au moins deux par écrit : la quatrième et la treizième « Question d'amour » du Filocolo con-n tiennent des nouvelles qui se retrouvent dans le Déca-l* méron (X, 4 et 5), avec des variantes en somme légères l. Aussi est-on fondé à penser que, si la réalisation du chef-d'œuvre appartient à la maturité de Boceace, l'éclosion en a été préparée de longue main.

Le moment, où ces matériaux lentement accumulés prirent corps et s'organisèrent, fut sans doute celui où l'auteur s'avisa de réunir par un lien ces récits dispersés, de les grouper en recherchant entre eux des similitudes ou des contrastes, de façon à les présenter en pleine valeur, c'est-à-dire le moment où il conçut le cadre qui donne l'unité à son oeuvre. Or ce cadre porte une date, celle de la peste de 1348, qui en a fourni le motif initial ; ainsi les années qui suivirent immédiatement l'apparition du fléau virent Boceace au travail, repassant tous ces souvenirs joyeux et les fixant sous une forme définitive, avec la maîtrise à laquelle son talent de narrateur s'était graduellement élevé. Il semble qu'avant de tourner ses pensées vers de plus graves sujets, il ait tenu à évoquer toute cette comédie sentimentale et bouffonne, dont s'était divertie sa jeunesse rieuse.

L'occasion qui lui inspira l'idée d'entreprendre cette œuvre de longue haleine se laisse malaisément discerner, bien que, tout à la fin de sa vie, il ait donné à entendre

1. R. Fornaciari, Dal Filocolo al Decameron (p. 196 et suiv. des Studi su G. Boccaccio. 1913).

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qu'il y avait été formellement invité par un personnage haut placé : « Je voudrais, disait-il alors en déplorant l'immoralité de ses contes, que mes lecteurs aient toujours assez d'indulgence pour se dire : 11 était jeune, en écrivant cela, et il obéissait aux ordres d'un supérieur1. » La vérité est que ce supérieur est difficile à reconnaître : on a nommé, Lieu à la légère, Jeanne de Naples 2 ; mais lorsque celle-ci rentra dans sa capitale, à la fin d'août 1348, Boccace n'était pas au nombre de ses courtisans, et la reine avait bien d'autres préoccupations que de se faire conter des nouvelles"; et puis comment, dans cette hypothèse, ne lui aurait-il pas formellement dédié son œuvre? — On a parlé de Fiammetta ; mais tout justement les premières périodes du préambule, dont Boccace a fait précéder le Décaméron, sont consacrées à expliquer que le temps l'a guéri du grand amour qui avait été la joie et le tourment de sa jeunesse; il n'en conserve qu'un agréable souvenir; Fiammetta n'est déjà plus pour lui qu'un passé lointain v. — On pourrait penser à ces seigneurs de Romagne, un Ostasio da Polenta, un Francesco degli Ordelaffi, protecteurs éclairés des gens de lettres, dont Boccace fréquenta les cours de 1346 à 1348 ; mais ici encore on s'attendrait à trouver leur nom au frontispice du livre, et d'ailleurs c'est comme humaniste, comme commentateur et continuateur des anciens, non en qualité de conteur facétieux, qu'il s'appliqua à mériter leur bienveillance. Manifestement cette recherche est vaine. Lorsque, vingt ans plus tard, Boccace allégua, pour excuser la frivolité de son livre, sa jeunesse et

1. « Juvenis scripsit, et majoris coactus imperio » {Lctterc di G. Boccaccio, éd. Corazzini, p. 287).

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