‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 87 sur 199 · Décam., Proemio · texte numérisé non relu

Décam., Proemio

porte aucune dédicace — « senza titolo \ dit-il, et cette expression, souvent discutée, ne peut guère signifier autre chose *. Car pour un titre, au sens où nous prenons ce mot, le Decameron en a un, et qui n'est pas exempt d'une certaine affectation érudite. Pour dire que son livre est divisé en dix journées, Boccace a recours à deux mots grecs, d'ailleurs assez gauchement transcrits, comme il sied à un écolier pourvu d'une connaissance très incertaine de quelques mots grecs 2. Et le Décamêron a encore un sous-titre, certainement ajouté après coup, mais peut-être; par l'auteur lui-même3, pour indiquer le caractère immoral du livre — « surnommé Prince Galéhaut », c'est-à-dire « maître enjôleur », par allusion au vers célèbre où la Francesca de Dante dit que le roman de Lancelot, qu'elle lisait avec Paolo, fut son Galéhaut, l'entremetteur qui eut raison de sa vertu, comme Galé-

1. « Le quali (novellette) non solamente in florentin volgare e in prosa scritte ppr me sono, e senza titolo, ma ancora in istilo umilissimo e rimesso quanto il più si possono » (Introd. de la IVe journée). Le sens des mots senza titolo a donné lieu à ^beaucoup d'interprétations;, dont la principale, en dehors de celle que j'adopte, est « sans nom d'auteur » ; mais celle-ci ne répond pas à l'emploi du mot titolo. Toute la discussion et tous les textes utiles à connaître ont été bien résumés récemment par J. E. Shaw, // titolo del Decameron (Glorn. storlco, t. 52 (1908), p. 289 et suiv.), qui conclut en faveur du sens : inscription initiale d'un livre, contenant le nom du dédicataire et de l'auteur. C'est une solution un peu subtile : il faudrait prouver que les trois premières journées (dont parle le texte) ne portaient pas, dès qu'elles furent mises en circulation, les mots « Gomincia il libro chiamato Decameron... », qui, même en l'absenc3 du nom d'un dédicataire et de celui de l'auteur, constituent bien un titolo.

2. 11 aurait fallu dire Decahemeron, ou Dechemeron\ mais un certain nombre de traités, notamment de saint Ambroise, intitulés Hexhemeron, étaient couramment appelés Hexanieron dans les manuscrits qu'avait pu voir Boccace; et Giovanni da Genova, dans son Cathollcoji, expliquait que hexa veut dire six et meros jour — d'où la confusion (voir P. Rajna, au t. XXXI de la Romaula, p. 80-81).

3. Voir Principe Galeotto, dans les Mélanges offerts à M. Emile Picot (1913), t. I, p. 50.").

haut, l'ami du timide Lancelot, obtint pour celui-ci les faveurs de la reine Guenièvre1.

Boccace n'attendit pas l'achèvement de son livre pour en laisser circuler quelques fragments; c'est ainsi que la lecture des trois premières journées provoqua d'après critiques, auxquelles il crut devoir répondre par un plaidoyer en règle, qui sert d'introduction à la quatrième journée. Dans la conclusion encore, comme dans le préambule, l'auteur s'adresse directement à ses lecteurs, et il saisit cette nouvelle occasion pour ridiculiser ses détracteurs, plus encore que pour se défendre lui-même.

Ces interventions personnelles permettent d'apercevoir déjà toute la distance qui sépare Boccace de ses précurseurs italiens, simples collectionneurs d'anecdotes plus ou moins piquantes, d'histoires romanesques ou héroïques, qui charment encore quelques rares lecteurs par leur naïveté, mais dont l'art est singulièrement pauvre et sommaire. Par exemple, ils ne savaient que mettre bout à bout, dans l'ordre où ils les rencontraient, les récits qu'ils recopiaient, traduisaient ou résumaient. Boccace a voulu que ses cent nouvelles se présentassent dans un ordre déterminé, capable de leur donner une certaine cohésion, d'y introduire de la variété, et d'y ménager des pauses, dont le retour périodique fait ressortir la symétrie du plan. Telle est la fonction du cadre, emprunté à la vie de son siècle, dans lequel il a enchâssé ses nouvelles.

Ce cadre est célèbre. De 1347 à 1349, la peste noire sévit avec intensité en Italie, et dans presque toute l'Europe; elle éclata, au printemps de 1348, avec une violence particulière, à Florence, où les chroniqueurs

1. Dante, Enfer, V, v. 137; cf. Paget Toynbee, Dante studies and researches (1902), p. 2 et suiv.

assurent que le nombre des morts atteignit 50000 l. Boccaee commence par donner du fléau une description extrêmement circonstanciée, précise, dramatique, où le goût moderne découvre pourtant avec regret un certain abus de rhétorique. Le parallèle, souvent exquissé, entre ce tableau et celui que Thucydide a tracé d'un fléau semblable, qui s'abattit sur là Grèce en 430 avant notre ère, met en relief la sobriété toute scientifique avec laquelle l'historien athénien raconte, sans commentaires, ce qu'il a vu par lui-même. Cette page fameuse, Boccaee ne l'a connue qu'à travers le récit de Lucrèce2, qui est déjà une amplification, où la recherche de l'effet pathétique supplée à l'observation personnelle; le Florentin n'a que trop suivi cet exemple du poète latin, et s'il lui arrive de faire appel à sa qualité de témoin oculaire, nous tenons pourtant de lui-même qu'il n'était pas à Florence à ce moment3. Le morceau n'en est pas moins brillant, plein de traits saisissants, qui annoncent chez le conteur une aptitude remarquable pour donner du relief et de la vie à ses peintures. C'est en même temps un prélude sombre, dont les tragiques accords et l'orchestration sinistre font ressortir, par contraste, la grâce et le piquant des couplets ironiques et des mélodies sentimentales, qui se mêlent ensuite aux refrains populaires et burlesques.

1. C'est le chiffre que donne Matteo Villani (1. I, c. 2); voir aussi Perrens, Histoire de Florence, t. IV, p. 388.

2. Voir dans le Propugnatorc, t. XIV (1881), une étude de C. Antona- Traversi, Raffronto Ira la peste di Tucidide, di Lucrezio e di G. Boccaccio.

3. Voir ci-dessus, p. 192. S'il était à Naples comme je le crois, c'est 1 ii qu'il put faire des observations personnelles sur le fléau. De là vient que Boccaee, avec son réalisme habituel, a su accumuler dans sa description quantité de traits pris sur le vif; voir à cet égard l'étude de V. Gian, L'organismo dcl Decameron (Studi su G. Boccaccio, p. 208, et les ouvrages spéciaux auxquels l'auteur renvoie dans sa note 3).

Au milieu des horreurs de l'épidémie, un mardi matin, sept jeunes dames, dont l'aînée pouvait avoir au plus vingt-huit ans, toutes parentes, voisines ou amies, se rencontrèrent à Sainte-Marie-Nouvelle; et là, après avoir entendu l'office, elles s'assirent en cercle pour délibérer sur la situation. Les églises d'Italie furent de tout temps propices à ces entretiens familiers ; les Florentins de la Renaissance appréciaient l'atmosphère égale de leur Dôme, fraîche en été, tiède en hiver ; le parfum de l'encens et la beauté des lignes complétaient l'impression de bien-être qu'ils y venaient chercher. Les dames du Décaméron ne sont pas étrangères à cet épicurisme, car elles aiment passionnément tout ce qui embellit la vie. Or la vie, dans Florence ravagée, est devenue insupportable : tous ces spectacles de mort qui les entourent, qui les encerclent, qui les menacent, provovoquent en elles une espèce de révolte :. « Voulons-nous vivre seulement pour compter les cadavres qu'on enterre? Ne devons-nous pas songer à préserver notre fragile existence? Pourquoi n'allons-nous pas, comme tant d'autres, chercher à la campagne un asile, sinon contre la contagion, du moins contre toutes les tristesses que présente la ville? Aux champs la vie est plus libre, plus aisée, réjouie par des spectacles pleins de fraîcheur et de naïveté; on y peut oublier les deuils qui s'entassent entre les sombres murs de Florence... »

Ainsi s'exprime, mais avec plus d'abondance, la sage Pampinea, la doyenne, devant ses compagnes angoissées; et sa motion, conforme aux préoccupations générales, rencontre le meilleur accueil. Cependant « la discrète Filoména » met en garde ses amies contre toute résolution précipitée. « Réduites à leurs seules forces, sans le concours d'aucun homme, des femmes ne sau-

raient mener aucune entreprise à bonne fin... » A cet instant précis, entrent dans l'église trois jeunes gens, et chacun d'eux retrouve justement sa bien-aimée parmi les sept jeunes femmes, en sorte qu'ils se montrent fort empressés à se joindre à elles pour contribuer à la réalisation de leur projet. Séance tenante, les plans sont arrêtés; et le lendemain matin l'aimable caravane, accompagnée de serviteurs et de servantes, va prendre possession d'une villa, située sur une des riantes collines qui dominent Florence au nord. Là, sous l'autorité bienveillante et éphémère d'une reine ou d'un roi, désigné chaque soir pour la journée suivante, toutes les précautions sont prises pour que le temps s'écoule aussi doucement que possible, sans qu'aucun écho du dehors vienne rappeler les tristesses de l'heure présente. Tout se passe d'ailleurs avec la plus grande honnêteté : les dix exilés volontaires se lèvent avec le jour, se promènent par groupes, en devisant, jusqu'au premier repas, servi vers neuf heures ; ensuite on chante, on danse, et chacun se retire dans sa chambre pour la sieste. A trois heures, on se retrouve sur un gazon que d'épais ombrages garantissent contre les ardeurs du soleil, et comme la température est encore trop élevée pour inviter à la promenade, on s'assied et chacun raconte une histoire, à tour de rôle. Après deux ou trois heures de liberté, suivant le temps qu'ont pris les nouvelles, on se réunit pour le souper, au moment où le soleil atteint l'horizon; on danse, on chante encore, après quoi on va prendre un repos bien gagné. Le séjour aux champs dure en tout deux semaines, dont dix jours sont exclusivement consacrés à ces réjouissances hygiéniques et raisonnables, de façon que chacun à son tour ait les honneurs et les responsabilités de la royauté, chante sa

ballade à la fin d'une journée, et raconte en tout dix nouvelles. Ensuite, l'épidémie ayant diminué d'intensité, le cortège regagne Florence. Boccace passe rapidement sur les menues occupations de chaque jour, sans éviter d'ailleurs la monotonie; mais il rapporte intégralement les dix nouvelles quotidiennes et la ballade du soir,

L'idée de relier ainsi une série de contes par une trame un peu lâche, mais suffisante pour y introduire un certain ordre et des proportions limitées, n'était pas entièrement nouvelle; les littératures orientales en offrent de nombreux exemples, dont le plus connu est le livre des Mille et une Nuits. Tout le moyen âge latin a connu, par de multiples rédactions, le Roman des sept sages de Rome qui n'est qu'une variante abrégée du même thème : pour sauver le fils de l'empereur, injustement accusé par une jeune marâtre, et condamné par son père, chacun de ses sept précepteurs raconte à tour de rôle au monarque une histoire destinée à démasquer la perfidie des femmes; l'empereur, convaincu, pardonne à son fils; mais la mégère accourt, et par un autre conte ranime la défiance du souverain à l'égard des sages : la condamnation est alors maintenue et l'exécution fixée au lendemain. Ce jeu de bascule dure exactement une semaine, au bout de laquelle le jeune prince réussit à confondre définitivement la femme impudique qui le persécutait. Certes, il y a loin de cette aventure invraisemblable au cadre si naturel et si simple diiDécaméron; aussi ne la rappelle-t-on que comme un exemple très connu de la méthode qui consiste à enchaîner des contes. Les véritables antécédents du cadre du Décaméron \ doivent être cherchés dans l'œuvre juvénile de Boccace, dans ÏAmeto1, où l'on voit, au milieu du même décor 1. Voir ci-dessus, p. 118 et suiv.

florentin, sept nymphes conter d'assez longues histoires, terminées chacune par une poésie, et plus encore dans les « Questions d'Amour » du Filocolo ! : sous les ombrages enchanteurs de Mergellina, Fiammetta déjà présidait en reine aux ébats d'une brillante société de nobles jeunes gens et de gracieuses dames; si le jeu consistait plutôt à discuter des problèmes de casuistique amoureuse, à plusieurs reprises pourtant les plaidoyers affectaient une forme narrative, et c'est là que se lit déjà une première rédaction de deux nouvelles du Décaméron. On a pu le dire avec une exactitude rigoureuse : le chefd'œuvre de Boccace est le développement de l'épisode du Filocolo — il est donc aussi le développement de scènes vécues et d'usages que l'auteur avait trouvés en vigueur dans la société napolitaine. Ainsi sa fantaisie ne perd jamais de vue la réalité : elle se nourrit d'expériences personnelles.

Ces souvenirs de sa vie napolitaine, Boccace les localise cette fois dans le décor des coteaux florentins; mais il ne se départit pas pour cela de son goût de réalisme, et l'on a pu, d'après ses descriptions, identifier avec une très grande vraisemblance la position des deux villas qui abritent tour à tour l'aimable société du Décaméron : l'une, où se déroulent les deux premières journées, parait située dans la région de Settignano. peut-être au Poggio Gherardi2; mais quand le soir du second jour, un jeudi, est arrivé, la reine fait remarquer que le lendemain

1. Voir ci-dessus, p. 123-125, où j'ai simplement résumé les conclusions du bel article de Pio Rajna sur les « Questioni d'Amore », dans la Romania, t. 31, particulièrement p. 69-81. Le même cadre champêtre apparaît dans le sonnet de Boccace : Intorno ad una fonte in un pralelto.

2. G. Mancini, Poj™iu^GTîetrardi primo ricetto aile nocellatrici del BoccactHo^J£l*rtT5ncc]l8ï}8; E. Hutton, Country walks about Florence

IrésTÏÔoB), ch. i, et du même G. Doccaccio (Londres, 1910), p. 299.

doit être réservé au jeûne et à la prière, le surlendemain au jeûne encore et aux soins de propreté1. Aussi les distractions profanes ne sont-elles reprises que le dimanche, et dans un nouveau cadre : cette seconde résidence est située à deux milles environ à l'ouest de la première, dans la vallée du Mugnone. Une tradition ancienne identifie ce « riche palais qui se dresse sur une petite élévation au-dessus de la plaine », et qu'entoure un parc magnifique, avec ce qui est devenu depuis la villa Palmieri2. A une faible distance de là, on gagne assez vite la « vallée des Dames », sorte de cirque presque complètement fermé, au pied même des coteaux de Fiesole, où les eaux de l'Affrico formaient jadis un petit lac; un jour que les nouvelles ont été particulièrement courtes (6e journée), les sept dames y font une promenade, et charmées par la solitude de ce site enchanteur, elles ne résistent pas — nouvelles Nymphes de Fiesole 3 — h la tentation de se baigner dans le lac, tandis qu'une de leurs suivantes monte la garde à l'entrée du vallon. Ravies de leur équipée, elles font partager à leurs compagnons leur enthousiasme pour la vallée des Dames, et le roi Dioneo décide que l'on y passera toute la journée du lendemain, la septième. Aujourd'hui le lac asséché a cédé la place à des vergers; mais, grâce à la description

1. Cette toilette hebdomadaire est un trait de mœurs à retenir : « Il sabato, usanza è délie donne di lavarsi la testa e di tor via ogni polvere, ogni sucidume che, per la fatica di tutta la pa-sata settimana sopravenuto fosse >» (concl. de la 2e journée).

2. Un curieux article de W. Stillmann sur les Villas du Décameron {Mneteenth Century, août 1899) cherche à exclure la Villa Palmieri; la thèse aurait plus d'autorité si l'auteur ne témoignait çà et là d'extraordinaires ignorances (comme de prendre P. Fanfani pour un contemporain de Boccace!)

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