Voir ci-dessus, p. 1G
précise de Boccace, l'endroit est parfaitement reconnaissable1.
Un autre trait de vérité, dont on s'avise moins, est l'exactitude psychologiqne de la donnée fondamentale. Qu'au milieu de tous les deuils accumulés par la peste à Florence, des hommes et des femmes aient éprouvé un impérieux besoin de se soustraire l\ toutes ces tristesses, de s'isoler, de créer pour leur usage personnel une sorte d'oasis de paix et de joie égoïste, c'est une idée que Boccace n'a empruntée ni à la pure convention ni à l'imitation littéraire, mais bien à la vie : il avait observé cette disposition chez ses contemporains; peut-être l'avait-il reconnue en lui-même, car elle fut assez générale à cette époque. On en trouve une curieuse confirmation dans un poème de Guillaume de Machaut composé en 1349, c'est-à-dire au moment même où Boccace commençait il rédiger son livre. Le rimeur français, après avoir décrit en une centaine de vers l'effroyable épidémie, dont les effets lurent tels « Que mil trois cent quarante etnuef. De cent n'en démolirait que nuef », raconte que « Quand il vit ces. aventures, Si diverses et si obscures », il fut saisi d'une grande frayeur, il se confessa dévotement et s'enferma chez lui, bien résolu à n'en sortir que lorsque tout danger aurait disparu; pendant ce temps, ses amis pouvaient mourir : il réussit à l'ignorer, car, ajoute-t-il, « je ne savais rien
De ce qu'on faisoit en la ville; Et s'en morut plus de vint mille Cependant que je ne sceus mie, Dont j'eus moins de merenoolie 2. »
1. E. Hutton, G. Boccaccio, p. 303, n. 2; Baldelli dans sa vie de Boccace, et E. Hutton après lui, ont reproduit une gravure de la « Valle délie Donne », un peu arrangée, mais exacte dans les lignes générales.
2. Le jugement du Roy de Navarre de Guillaume de Machaut se lit au
C'est précisément la psychologie des interlocuteurs du Décaméron; et le rapprochement est d'autant pins instructif qu'assurément aucune imitation ne saurait être soupçonnée de part ni d'autre. On admet volontiers que la description de la peste est, chez Boccace, un simple artifice, destiné à produire un violent contraste entre le contenu du livre et son frontispice : en réalité le contraste put être observé journellement par ceux qui réussirent à traverser sains et saufs cette redoutable période.
Les avantages que ce cadre offrait au conteur sont évidents; il faut souligner celui qui lui permettait de classer ses nouvelles par genres, en donnant à chaque journée une sorte de tonalité particulière. Si Pampinca, le premier jour, et Emilia, le neuvième, laissent chacun libre de raconter ce qui lui plaît, les autres souverains imposent à leurs sujets un thème général auquel ils doivent se conformer : aventures s'achevant contre toute attente par un dénouement favorable (II), entreprises couronnées de succès (III), amours tragiques (IV), histoires romanesques heureusement terminées (V), bons mots (VI), farces jouées par les femmes à leurs maris (VII) ou par les hommes aux femmes et réciproquement (VIII), actes de courtoisie et de magnificence (X). D'ailleurs un des interlocuteurs, le plus facétieux et le plus libre en ses propos, Dioneo, obtient dès le second jour le privilège de s'affranchir, s'il lui plaît, du thème indiqué par le roi, à charge pour lui de parler toujours
1. 1 des Œuvres de ce poète (Collection des textes français anciens, 1908); la description de la peste occupe les vers 347-458; un parallèle minutieux avec le prélude du Décaméron mettrait en relief de bien curieuses ressemblances, depuis la mention initiale de la colère céleste, désireuse de punir « dou monde la corruption », jusqu'à la description des propriétés restées en déshérance,*et sans omettre l'intention artistique du contraste, car la suite du poème est toute gracieuse.
le dernier. De celte façon, la répartition des nouvelles n'a pas Un caractère de rigidité mécanique, qui serait déplacé ; le principe d'ordre n'exclut pas celui de variété.
Cependant il tant reconnaître que Boccace ne parait pas avoir tiré de son cadre tout le parti qu'il aurait pu : quelques-unes de ses descriptions sont charmantes, tel ou tel incident, comme la baignade, puis la journée dans la vallée des Dames, est fort agréable; tel autre, comme la querelle des domestiques au début de la sixième journée, forme un intermède d'une bouffonnerie toute populaire. Mais en général on s'intéresse peu aux interlocuteurs eux-mêmes, ainsi qu'à leurs faits et gestes, parce que leur personnalité manque de relief, et quel leur activité apparaît dans un cercle trop limité, nécessairement monotone; au total ils sont peu vivants. On voudrait au moins fixer les traits les plus saillants de leur physionomie, en constituant à chacun son dossier, formé des nouvelles qu'il raconte, de la ballade qu'il chante, des ordres qu'il donne pendant sa courte royauté, des propos qu'il fait entendre dans les fragments de dialogue qui suivent les récits; mais ce travail n'aboutit qu'à un résultat décevant.
Seul le rôle de Dioneo est à peu près cohérent : ce joyeux drille, impertinent, taquin, ami des propos salés, ce mauvais sujet, auquel on pardonne beaucoup à cause de son esprit, est considéré, avec raison, comme une incarnation du jeune et voluptueux Boccace, auquel la cour de Naples s'était montrée si indulgente1. Aussi n'est-ce pas de sa bouche qu'on s'attendrait à entendre" exalter la fidélité conjugale de (Triselda (X, 10); et l'on
1. Dans une des lettres de sa jeunesse (Mauortis miles), Boccace se dénigrant lui-même se désigne sous le nom de spurcissimus Dlonxus (G. Traversari, Lettere edit. éd. ined., p. 64).
comprend mal pourquoi la ballade qu'il chante est un simple pastiche de la poésie amoureuse la plus froidement conventionnelle. Une mention particulière est due à Neifile, dont le nom doit signifier « jeune amoureuse », d'après une étymologie chère à Boccace1, et qui, par ses rougeurs subites, sa réserve exempte de pruderie unie à une certaine hardiesse et à quelques indices d'une sensualité très éveillée, constitue un type savoureux de jeune fille avide d'amour : la ballade qu'elle chante à la fin de la neuvième journée est une des plus parfaites du livre, et des mieux adaptées au personnage. Mais qui aime-t-elle? Quelles sont les trois femmes courtisées par les trois jeunes gens? Il est tout à fait impossible de le dire avec certitude, en sorte que Boccace a mis ses lecteurs sur une fausse piste en les avertissant de ce commerce amoureux, dont il n'y a plus trace ensuite; et il ne les a guère moins mystifiés en leur parlant du sens allégorique des noms qu'il donne a ses héroïnes, car ces noms « se rapportent aux qualités dont chacune est pourvue2 ». Mais quel est ce sens? S'il s'agissait des hommes, l'embarras ne serait pas grand : Dioneo est le luxurieux, le serviteur de Dioné, mère de Vénus; Pànfilo, le « tout amour », le héros de la Fiammetta, représente assez bien, au moins dans la ballade qu'il entonne (VIII), un moment de la vie amoureuse de Boccace, celui où l'heureux amant de Maria d'Aquino exulta dans l'ivresse du triomphe ; quant à Filostrato, son nom seul évoque le souvenir de l'infortuné Troilo3, et il le justifie par une ressemblance réelle
1. On a vu (p. 76) que le mot grec philos exprimait pour lui l'amour.
2. « Per nomi aile qualité di ciascuna convenienti o in tutto o in parte, intendo di nominarle » (Introd. de la première journée).