Voir ci-dessus, p
LES SOURCES DU « DECAMERjON )) 225
histoires n'étaient pas de son invention1. Dans l'état actuel de la critique des sources, des études de littérature comparée et de folk-lore, on en est venu à sel demander si une seule nouvelle deBoccace est. de toutes! pièces, la création de son esprit. La même observation s'applique d'ailleurs à plusieurs autres grands poètes, à l'Àrioste notamment, dont les emprunts à la littérature tant classique que chevaleresque ont été magistralement relevés2; et Dante lui-même, dont la prodigieuse imagination a donné la vie à la construction la plus complexe et la plus imposante que connaisse la poésie moderne, n'a guère travaillé que sur des matériaux d'emprunt, dont le catalogue s'allonge de jour en jour. Faut-il en conclure (pie l'invention proprement dite n'est. qu'une des moindres fonctions du poète, et que l'œuvre souveraine du génie consiste à ordonner, à vivifier, à parer de beauté une matière qui appartient ii tous? Beaucoup hésiteront, avant d'approuver une proposition aussi absolue; mais c'est un fait que le génie poétique de l'Italie n'a pas créé un très grand nombre de thèmes ni de légendes3; son rôle a été d'introduire de la clarté, de la raison, de l'esprit, de l'harmonie, dans le patrimoine commun que l'Europe avait reçu de l'antiquité et des civilisations orientales, plutôt que de l'accroître. De là le rôle prédominant, éclatant, que les Italiens ont joué dans tous les arts, et dans les formes
1. « Ma se pur presuppore si volesse che io fossi stato di quelle (novelle) e lo 'nventore e lo scrittore (che non fui), dico.... » (Conclus, du Décaméron). Dans l'introduction de la quatrième journée, Boccace parle aussi de ceux de ses critiques qui lui reprochaient de ne pas reproduire exactement ses modèles \gli originali).
%. Pio Rajna, Le Fonfi delV Orlando furioso, 2e éd., 1900; A. Romizi, Le fonti latine deW Orlando furioso, 1896.
3. Voir la conférence de À. Graf intitulée // Tramonto délie leggende, dans le volume La Vita italiana nel Trecento, 1892,
HAUVETTE. — Bocpace, 15
purement artistiques de la littérature. Conter des histoires, même empruntées, est justement une de ces formes; et Boccace y a déployé une maîtrise incomparable.
Cependant la question subsiste : où Boccace a-t-il puisé la matière de ces contes, qu'il a triés avec tant de soin et polis avec tant d'amour? Le premier qui ait essayé de résoudre systématiquement ce problème, au xvme siècle, est Domenico Maria Manni, dont Ylstoria de/ Decamerone (1742) reste la base indispensable de toute critique relative à Boccace. Malheureusement l'honnête Manni s'était mis en tète que les nouvelles du Décaméron ont presque toutes un fondement historique, exception faite pour les fables empruntées aux anciens, à Apulée par exemple : pour le reste, ce seraient des récits véridiques ou vraisemblables; et, par ce dernier terme, il faut entendre que la fantaisie du poète, ou une tradition erronée parvenue jusqu'à lui, ont mêlé un élément légendaire aux faits réels, qui demeurent l'essentiel de sa narration. Singulière thèse! Elle révèle chez son auteur, avec une ignorance très naturelle et excusable des littératures où se rencontraient déjà la plupart des sujets traités par Boccace, une assez forte dose de naïveté : parce que le conteur florentin a excellé dans / l'art de situer ses nouvelles dans un cadre réel, le plus souvent dans des localités qui lui étaient familières et qu'il a décrites avec précision, de les rattacher fréquemment à des circonstances historiques célèbres, et d'y faire paraître des personnages portant des noms connus, Manni s'est imaginé que les thèmes ainsi mis en œuvre étaient inséparables des circonstances extérieures, qui sont au contraire, le plus souvent, la contribution originale de Boccace!
Mais cette erreur n'a pas été sans profit, et les recherches de Manni restent d'un inappréciable secours pour le commentaire historique qu'appellent les nombreuses allusions aux personnes et aux événements, contenues dans le Décaméron. Son œuvre a été complétée depuis, et le sera sans doute encore : il n'y a pas si longtemps, par exemple, qu'un éminent historien de Florence a exhumé toute une série de documents relatifs au notaire Ser Cepparello da Prato. dont Boccace a fait le héros de sa première nouvelle1. Il existe donc réellement une question des sources historiques du Décaméron, et. si elle est loin d'avoir la portée que lui attribuait le patient érudit (pie fut Manni, Boccace a pourtant écrit plusieurs contes qui sont des fragments, non pas d'histoire, ni même de chronique locale, mais bien de commérages, qui nous font entrer dans l'intimité parfois peu édifiante de ses contemporains.
Lorsque fut exhumée notre littérature du moyen âge, et en particulier le vaste répertoire de nos fabliaux, les premiers historiens qui reconnurent chez nos vieux rimeurs gaulois des anecdotes identiques, ou très semblables ii celles qu'à reprises Boccace un peu plus tard, ne se firent pas faute d'accuser les conteurs italiens d'imitation indiscrète, sinon de plagiat2. Rarement on fit un usage plus abusif du dangereux principe : post hoc crgo profiter hoc; et depuis lors, ceux qui se sont adonnés à ce genre d'enquêtes passionnantes se sont difficilement gardés de la même erreur. Cependant, à
1. Gesare Paoli, Documenli di scr Cia/>pclletto, dans le Gioruale storico délia letleralura ilaliana, t. V (1885).
2. Par exemple Victor Le Clerc au t. XXIII de VHistoire littéraire de la France, p. 81 et suiv., où on lit que l'Italie « a été l'écho de nos trouvères », et qu'elle a ressenti « l'influence de cette imagination ironique, dont le caractère lui est resté »; voir aussi p. 136, et passim.
ggg LA MATURITE
mesure que les domaines explorés s'étendaient, et que des horizons inconnus s'ouvraient à de nouvelles recherches, on trouvait, non sans surprise, dans les pays les plus divers, d'innombrables variantes des mêmes contes : on en découvrait, non seulement en français, mais en latin, en espagnol, en grec, dans les pays slaves, chez les Arabes, en Perse, dans l'Inde, au Cambodge et en Chine! On s'apercevait que L'humanité s'amusait toujours des mêmes histoires, et l'embarras ne faisait que croître; il croissait d'autant plus que les versions les plus voisines des contes italiens étaient bien souvent les plus éloignées dans l'espace ou dans le temps, et il devenait impossible de prêter à Boccace des -lectures aussi vastes! L'étude de toutes ces variantes et les efforts tentés pour les classer, et en déterminer les rapports, amenèrent à formuler deux théories, soutenues en France avec une rare autorité par Gaston Paris, et assez généralement admises : l'une est la théorie de l'origine orientale de ces fables, et l'autre est celle de leur transmission orale.
L'hypothèse de la transmission orale permet seule de résoudre certains problèmes d'une complication inextricable, et elle est la plus vraisemblable en soi. Voici, pour prendre un des exemples les plus simples, l'aventure de Rinaldo d'Asti (Devant., II, 2 *), bien connue en France par le conte de La Fontaine intitulé Y Oraison de saint Julien; elle concorde avec une surprenante précision, dans sa partie essentielle et dans plusieurs détails, avec un récit hindou, contenu au second livre du Pantckatantra. Le fils d'un marchand achète pour cent rou-
1. Pour abréger les renvois, je citerai toujours les nouvelles du Décaméron, par deux chiffres, l'un (romain) indiquant la journée, l'autre (arabe) la place du conte dans cette journée.
pies un petit livre où se lit une seule stance, exprimant la force irrésistible de la destinée : « L'homme obtient ce qu'il doit acquérir; un dieu même ne peut outrepasser cela; aussi je ne m'afflige pas, je n'ai pas d'étonnement; ce qui est à nous n'est pas à d'autres. » Pour un aussi ridicule achat. !c porc met le jeune homme à la porte, et celui-ci erre à travers le monde. A ceux qui lui demandent d'où il vient, et quel est son nom, il répond par la formule magique : « L'homme obtient ce qu'il doit acquérir... » Sa foi dans son étoile ne le trompe pas : un soir, il passe sous une fenêtre d'où pend une corde; c'est la fille d'un roi qui, par cette voie, attend son amant; mais l'amant, peu empressé, n'a pas profité de l'invitation. Le « prédestiné » s'attache à la corde, et est accueilli avec tous les égards et toutes les prévenances — bain, bon repas, riches vêtements — qui étaient réservés à l'absent1. Cette bonne fortune du« prédestiné » est suivie de plusieurs autres, dont Boccace ne parle pas et pour cause : rien ne permet de supposer qu'il ait connu le Pantchatantra, auquel il n'aurait pas manqué de faire bien d'autres emprunts. Comment donc cette unique historiette du recueil sanscrit est-elle arrivée jusqu'à lui, et comment se fait-il surtout qu'aucune littérature occidentale, en dehors du Décaméron et de ses dérivés, ne nous laisse apercevoir la moindre trace de la diffusion de ce récit en Europe2? Une seule expli-
1. Pantchatantra, trad. Lancereau, 1871, p. 170 et suiv. (cf. la trad. T. Benfey, 1859, t. II, p. 183 et suiv.).
2. Une traduction latine due à un Juif converti, Jean de Capoue, a été faite de ces contes dès la fin du xmc siècle, d'après une version hébraïque (publiée et trad. par J. Derenbourg-, Paris, 1881); mais cette traduction semble avoir eu très peu de diffusion et être restée sans influence sur les conteurs italiens. J'ajoute que, ni dans l'édition de Jean de Capoue, ni dans la publication de J. Derenbourg, je n'ai trouvé trace du récit qui nous intéresse. Sur la diffusion du Pantchatantra au
cation se présente à l'esprit : celle*de la transmission orale.
Les côtes de la Méditerranée étaient incessamment visitées par des bateaux venus du Levant; les marchands italiens, sans parler des marins de profession, des pèlerins et des croisés, se rendaient constamment en Egypte en Syrie, en Asie Mineure, s'enfonçaient dans la mer Noire jusqu'à Trébizonde : de là ils gagnaient la Perse et l'Inde1. Pendant ces voyages, que d'histoires n'entendait-on pas raconter, en mer, les jours de calme plat, dans les ports, lorsqu'il y fallait relâcher? Et tout cela était ensuite rapporté en Sicile, à Naples, à Gênes, à Venise; une ville de commerce comme Florence n'était pas la dernière à en recueillir les échos, et les relations que son trafic lui assurait avec la Provence, Lyon, Paris et les Flandres, lui permettaient de s'approvisionner en contes aussi bien du côté du Nord que du côté de l'Orient. Cette transmission orale est un fait incontestable; et l'un des caractères des nouvelles qu'elle a contribué à répandre est une grande instabilité dans la détermination des circonstances accessoires, sans que le thème fondamental se trouve sensiblement altéré.
Dans un cas simple, comme celui de Y Oraison de saint Julien, on a un exemple typique de la fixité du thème, alors que les circonstances du récit ont dû toutes s'adapter à une civilisation nouvelle : le livre-talisman du « prédestiné » a fait place à une prière, et la mieux appropriée de toutes est assurément celle qu'on adressait à saint Julien l'Hospitalier chaque matin, avant de
moyen Age, voir M. Landau, Die Quellen des Dekameron (2e éd. 1884), p. 12 et suiv. ; G. Amalfi a publié une courte brochure sur 11 Panciatantra in ltalia (Tram, 1893).
1. W. Heyd, Histoire du commerce duLevant au moyen âge (Leipzig, 1886) t. II, p. 95, 122, 132-133.
se mettre en route1; il ne s'agit plus d'un fils chassé de la maison paternelle, mais d'un commerçant qui voyage pour ses affaires, entre Ferrare et Vérone, et la scène se passe au temps du marquis Azzo, c'est-à-dire dans les premières années du xive siècle2; l'attaque des brigands et le piteux état où ils laissent Rinaldo, après l'avoir dévalisé par une nuit d'hiver, sont une heureuse addition, qui fait mieux ressortir, par un piquant contraste, le charme de la confortable hospitalité que saint Julien procure à son fidèle. Plusieurs de ces détails sans doute, en particulier la localisation si précise de l'aventure, et le spirituel enchaînement des circonstances, sont attribuables au conteur florentin; mais il n'est pas moins certain que celui-ci n'a pas reçu le conte tel que nous le lisons dans le Pantchatantra : l'adaptation en avait commencé depuis longtemps. Ne disons pas que Boccace en a refondu toute la rédaction; il y a seulement mis la dernière main — la main du maître.
Lorsque, au contraire, il s'agit de contes ayant eu une très grande diffusion, la transmission orale a eu pour effet de favoriser des contaminations, des croisements, des amalgames, au milieu desquels on se perd. Si l'on suppose un voyageur qui a recueilli à Alexandrie un récit (A), et qui l'entend raconter ensuite d'une façon assez différente (B) à Païenne, il est naturellement amené à fondre les deux versions en une seule (C) ; si le narrateur est intelligent, il arrange, il élague, il ajoute; s'il est lourd et inattentif, il n'altère pas moins ses modèles, mais par simple maladresse. Le résultat est le même : G a des traits communs avec A et avec B, mais il diffère de l'un et de l'autre, et il peut devenir
1. Voir A. Graf. Miti, leggende, etc., t. II, p. 205 et suiv.