‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 91 sur 199 · J. Bédier, Les Fabliaux, Paris · texte numérisé non relu

J. Bédier, Les Fabliaux, Paris

2. Letterio Di Francia, Alcune novelle del Decamerone illustrate nelle fonti, deux longs articles insérés dans les tomes 44 et 49 (1904 et 1907) du Giorn. stor. délia lett. italiana; les nouvelles étudiées sont au nombre de treize; une quatorzième est l'objet d'un article dans le volume de Mélanges offert à V. Cian par ses élèves (Pise, 1909). La même protestation contre l'abus de l'hypothèse de la transmission orale est contenue, dans quelques-unes des récentes études de B. Zumbini sur le Décaméron, notamment dans la Biblioteca délie Scuole Ual., t. XI (1905), p. 65-66.

3. Marcus Landau, Die Quellen des Dekameron, 2e éd., 1884 (la première éd. est de 1869).

4. Ad. Bartoli, / Precursori del Boccaccio e alcune délie sue fonti, Florence, 1876; la question a été reprise par le même auteur dans la Rivista Europea de 1879 (vol. XIV et XV) sous ce titre : // Decamerone nelle sue attinenze colla novellistica europea, et enfin dans son volume / primi due secoli délia letteratura italiana (Milan, 1880).

5. Dans les notices qui précèdent chaque journée, pour la réimpression du Décamcron dans la Bibliotheca Romanica. Ces notices viennent dêtre réunies en un volume : Ueber die Quellen von Boccaccios Dekameron, Strasbourg-, 1913.

la transmission orale seule permet de sortir d'embarras. Soit; mais c'est un mol oreiller pour endormir notre ignorance.

Il convient d'abord d'observer que. très opportune lorsqu'il s'agit de conteurs populaires, cette hypothèse s'applique moins bien à Bocoaoe, qui lut avec passion autant de livres qu'il put s'en procurer. De quel droit va-l-on admettre, a priori, contre toute vraisemblance, qu'il s'inspira uniquement delà tradition orale et jamais de ses lectures? En second lieu, les solutions que fournil l'hypothèse de la transmission orale sont purement provisoires; un homme de loi dirait qu'elles ont un caractère essentiellement précaire et révocable. En effet, dans l'exemple déjà étudié de X Oraison de saint Julien et dans beaucoup d'autres, il suffirait qu'un heureux hasard fit découvrir une adaptation occidentale, antérieure à 1350, de l'histoire du « prédestiné », pour renverser tous nos raisonnements. Le cas peut se présenter; il se présente. Voici notamment une série de tours pendables qu'une femme joue à son mari pour donner à son amant des preuves éclatantes de son amour, et parmi lesquels figure la farce célèbre de l'arbre enchanté [ ; c'est un conte dont les éléments se trouvaient largement répandus dans la littérature orientale — on en a fait connaître il y a quelques années un texte khmer — et aussi en France, avant qu'il eût pris place dans le Décaméron (VII, 9). Il semble que la réunion de ces éléments divers, dans la rédaction qu'a connue Boccace, ait été opérée par une série de ces croisements et contaminations, dont la tradition orale était coutumière2;

1. Ce dernier épisode est inséré par La Fontaine dans La Gageure des trois Commères.

.2. Pour les antécédents de cette nouvelle, je me réfère à L. Di Francia,

mais nous avons conservé un poème* en distiques latins, intitulé Comœdia Lydiœ, qui renferme tous, ces éléments et même où les noms de deux des personnages, Lydia et Pyrrhus, sont les mêmes que dans le Décaméron. On a fort discuté sur l'auteur de ce poème, qui paraît être décidément Mathieu de Vendôme (xne siècle); cependant M. Landau s'est hasardé à supposer que le poème latin ne serait qu'une imitation tardive de la nouvelle du Décaméron l. Or toute incertitude cesse en présence du fait que nous possédons une copie de la Comœdia Lydiœ de la main même de Boccace, dans un de ses manuscrits parvenus jusqu'à nous2; dans ces conditions, ce texte offrant au conteur toutes les données dont il avait besoin, il devient entièrement superflu, au point de vue strict des sources de son récit, de soulever le problème de la tradition orale antérieure.

La tâche des érudits est donc toute tracée : il leur* reste à rechercher et souvent à découvrir, parmi les rédactions d'un même conte, celle que Boccace a pu connaître, et à examiner si elle lui fournissait les éléments nécessaires à la confection de sa nouvelle — recherche difficile, en l'absence de tant de textes du moyen âge qui ont disparu, ou qui n'ont pas encore été déchiffrés, mais nécessaire, et qui, heureusement cora-

Glorn. storico, t. 49, p. 201 et suiv.; p. 2k0, on trouvera un tableau des diverses formes auxquelles elle a donné lieu.

1. M. Landau, p. 82. Cette opinion de M. Landau a été accueillie dans la compilation de À. G. Lee, The Décaméron, ils sources and analogues (Londres, 1909), p. 241 : « It seems more likely that the poem was derived from the Décaméron than the reverse. »

2. Florence, Bibl Laur., cod. XXX11I, 31, f. 71-73; voir Mil. d'archcol. et d'histoire, publiés par l'Ecole française de Rome, t. XIV (1894), p. 135 et suiv. Ce détail a échappé à L. Di Francia, qui a discuté minutieusement l'attribution du poème à Mathieu de Vendôme (G. Stor.. t. 49, p. 202-219).

mencée, ne peut manquer de conduire a des résultats positifs ; elle réduira peu à peu le nombre des contes du Décaméron dont on admet si facilement qu'ils dérivent de la tradition orale.

Au reste, il ne faut pas s'imaginer que l'on arrivera jamais à tracer une délimitation bien nette entre les contes d'origine littéraire et ceux qui remontent à une tradition purement populaire : beaucoup de ces anecdotes, en effet, ont été mises par écrit d'après les récits anonymes qui passaient de bouche en bouche, et dans bien des cas, assurément, il sera impossible de savoir si Boccace en a connu la forme écrite plutôt que la forme orale. D'autre part, un conte d'origine littéraire pouvait fort bien être transmis oralement, et puisqu'il s'agissait de compositions frivoles, on croira sans peine que le conteur n'a pas cru devoir toujours se reporter au texte : le souvenir d'une lecture, peut-être ancienne, ou de l'analyse qu'il en avait entendu faire oralement a dû lui suffire plus d'une fois. C'est l'impression que l'on a, par exemple, en comparant sa nouvelle du Cœur mangé (IV, 9) avec la source provençale qu'il indique1,* et qui est nécessairement la biographie du troubadour Guilhem de Gabestaing : le contenu en est exactement le même; cependant de légères omissions et surtout des confusions dans les noms propres2 indiquent que Boccace n'avait pas le texte sous les yeux en écrivant ; peut-être même ne l'avait-il jamais lu. Cela n'empêche aucunement sa nouvelle d'avoir une origine littéraire.

On arrive à une conclusion analogue dans des cas assez différents. Si par exemple, on accepte la théorie formulée par G. Paris, dans un de ses derniers écrits,

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