Ibid., p
subsiste alors que sou chef et ses ministres font tout ce qu'il faut, par leur dépravation et leur indignité, pour la détruire, est manifestement soutenue par Dieu luimême (I, 2). Cette singulière preuve de la divinité du christianisme avait déjà été signalée par un moine fran- i çais du xitT siècle. Etienne de Bourbon, d'après lequel le Juif justifie ainsi sa conversion auprès de l'empereur Frédéric1; mais le récit ne parle pas du voyage à Rome, et il est douteux que Boccace ait eu sous les yeux le texte même d'Etienne de Bourbon. Un très médiocre roman italien, considéré parfois comme antérieur au Décaméron, X Avventuroso Siciliano*, contient à son tour une remarque analogue, formulée par Saladin lors d'un voyage qu'il aurait l'ait en Italie, mais sans que conversion s'ensuive. Aucune des deux versions ne ressemble donc exact ement à la nouvelle de Boccace; et d'ailleurs, à supposer que celui-ci les eût connues, pourquoi aurait-il rejeté les personnalités célèbres de Saladin oit de l'un des deux Frédéric* chers aux conteurs d'Italie, pour leur préférer deux inconnus, le Juif Abraham et son conseiller, un Français. Giaunotto di Civigni (Janot de Chevigné ou Chcvigny), et pourquoi aurait-il placé la scène à Paris? Français par son cadre et ses personnages, le conte est très italien par l'esprit qui l'anime, par l'absence d'illusions et par l'espèce de sérénité avec lesquelles sont envisagées les mauvaises mœurs de la cour de Rome. Est-il donc téméraire d'admettre que
1. Lecoy de lu Marche, Anecdotes historiques, légendes, p. 287. Pietro Toldo a récemment attiré l'attention sur ce récit du moine français, en le donnant comme la source probable de Boccace (Giorn. storico. t. 42, p. 355 et suiv.). Etienne de Bourbon indique clairement qu'il rapporte une tradition orale : « Audivi quod cura quidam Judœus... ».
2. Longtemps on l'a attribué à Bosone da Gubbio et l'on a admis la date de 1311 ; ces deux données sont aujourd'hui fort ébranlées (G. Mazzatinti, Bosone c(a Gub.bio, dans les Studi di filol, rom., t. I (1884), p. 227.
238 LA iMATURITE
l'anecdote revêtit cette l'orme parmi les marchands italiens fixés à Paris, mais qui restaient en communication continuelle avec Florence et Naples1?
Le cas de la nouvelle, également française, de Ser Ciappelletto (I, 1), n'est pas très différent. L'essentiel de l'histoire — la sépulture d'un brigand devenue un objet de vénération populaire — se serait passé à Tours, d'après Sulpicius Severus dans sa vie de saint Martin. Si ce premier fonds venait des bords de la Loire, le reste avait une origine parisienne ou bourguignonne : voici le notaire Ser Cepparello, personnage réel2, en relation avec le richissime Musciatto Francesi, que tout Paris, au temps de Philippe le Bel, désignait sous le nom de Messire Mouche 3, puis ses démêlés avec les Bourguignons, au milieu desquels la mort vient le surprendre. De lui-même, Boccace aurait difficilement introduit ce personnage dans la légende du bandit tourangeau adoré comme un saint après sa mort. Des « Lombards » revenus de France, comme jadis son père, lui apportèrent ces données toutes prêtes 4, et c'est sur elles qu'il broda une de ses plus étincelantes fantaisies.
Jusqu'à preuve positive du contraire, il y a lieu de rapporter à la tradition orale un certain nombre de
1. L. Di Francia (Giorn. stor., t. 44, p. 102) suppose un modèle perdu qu'aurait suivi Boccace; cela est peu nécessaire, et le conteur dit : « Io già udii raccontare... ».
2. G. Paoli, article cité. Il y a lieu de remarquer, chez Boccace, la précision du portrait physique du personnage : « Piccolo di persona era e afTettatuzzo », et ce renseignement : ce sont les Français qui déformèrent le nom Cepparello en « Chapelet » (Ciappelletto).
3. Parmi les ouvrages nombreux où il est question de ce personnage, je citerai seulement la toute récente Histoire du traçait à Florence, de Georges Renard, t. I (1913), p. 260 et suiv. Le voyage de Musciatto en Toscane avec Charles de Valois, dont parle Boccace, eut lieu en 1301.
4. Les « Lombards » établis, en France jouent un rôle dans la nouvelle ; il est naturel que le thème ait pris consistance parmi eux.
a mots )), que l'on rencontre assez souvent dans les contes orientaux, sans que Boecace ait dû nécessairement les trouver dans les livres : telles sont la réponse de la marquise de Montferrat au roi de France (I, 5), la façon de présenter les femmes comme des oies (IV, introd.)1, la boutade du cuisinier Chichibio sur les grues qui n'ont qu'une patte (VI, 4), la recommandation d'un oncle à sa nièce pour qu'elle ne se regarde pas dans un miroir (VI, 8), ou encore certaines phrases équivoques, comme celle de la jeune fille qui désire entendre chauler le rossignol (V, 4) 2. ou du moine qui remet le diable en enfer (III, 10). On en peut dire autant des simples farces, faciles à résumer en peu de mots, et dont l'art de Boecace a su tirer toute une série de tableaux pleins de vie : celle du facétieux Florentin qui fit semblant d'être guéri miraculeusement sur la tombe d'un saint vénéré à Trêves (II, 1). ou celle de trois autres Florentins qui arrachèrent sa culotte à un juge ridicule, en plein tribunal (VIII, 5). Ici doivent se ranger deux longues séries de farces, les unes dirigées contre le clergé, les moines et les nonnes3, et les autres dont le thème est fourni par les misères de la vie conjugale et par la rouerie des femmes \
1. Dans les contes orientaux et encore dans le Noi ellino (n° 14) elles -sont appelées des démons.
2. Voir Landau, Quellen, 2e éd., p. 124; Lami, Novellc letterarie, t. XV (1755), p. 533, et Sceita di curiosità letterarie, disp. X (Bologne, 1802).
3. A cette série se rattachent le cas cité de Martellino à Trêves (II, 1) et celui du moine Rustico (III, 10); il faut ajouter les aventures de Masetto (III, 1), du confesseur entremetteur sans le savoir (III, 3), de don Felice et de frate Puccio (III, 4), de Ferondo (III, b)-, de frate Cipolla (VI, 10), de frate Rinaldo et de sa commère (VII, 3), du curé de tiesole (VIII, 4), de l'abbesse qui met par distraction la culotte d'un prêtre en guise de voile (IX, 2), de la jument du compère Pierre (IX, 10). On doit nécessairement faire figurer ici l'aventure de ser Giappelletto et de son confesseur (I, 1).
4. Voir les contes de Paganino da Monaco (Le calendrier des vieil-
On peut avec plus de confiante encore tenir pour étrangères à toute tradition littéraire les anecdotes ayant un caractère strictement local, où survivent quelques échos d'histoire anecdotique, ou de joyeux propos que les bonnes langues échangeaient sur leur prochain; la plupart de ces nouvelles nous reportent à la fin du xiiic siècle ou aux premières années duxive. Sans doute, Boccace poussait si loin l'art de localiser ses récits que le caractère historique de ses personnages ne saurait garantir la réalité des aventures auxquelles il les a mêlés; encore faut-il distinguer les cas de ce genre, et ceux où l'anecdote, très simple, n'a guère d'intérêt que par la personne du héros. Lorsque celui-ci était mort depuis moins d'un demi-siècle avant la composition du Décaméron, il est improbable que le conteur ait fait de lui le protagoniste d'une aventure tout à fait étrangère au souvenir qu'il avait laissé. Cette remarque s'applique à la nouvelle où Boccace met en scène le régénérateur de la peinture à Florence, Giotto, en compagnie du juriste Forese da Rabatta (VI, 5), à celles où il rapporte diverses plaisanteries, véritables farces de rapins, jouées par le peintre Buonamico, dit Buffalmacco, et ses compères, au naïf Calandrino, ou au médecin Simone (VIII, 3, 6, 9; IX, 3, 5). Les traits relatifs à Guido Gavalcanti (VI, 9), à Giacco et à Filippo Argenti, auxquels se joint la figure finement esquissée du parasite Biondello (IX, 8), aident à commenter cer-
lards; II, 10), du mari avare et de l'amant magnifique (III, 5), de l'amant déposé tout endormi dans un coffre (IV, 10), et de cet autre coffre au moyen duquel un mari trompé tire une vengeance raffinée de son offenseur (VIII, 8), celui de Gianni Lotteringhi (VII, 1), de la femme avare (VIII, 1) et du curé de Varlungo (VIII, 2), de la femme de Talano dévorée par un loup (IX, 7), et des conseils de Salomon sur les femmes (IX, 9). Plusieurs de ces nouvelles rappellent quelques-uns de nos fabliaux.
tains épisodes célèbres de Y Enfer de Dante, en ce qu'ils présentent les mêmes personnages dans l'attitude où l'imagination des Florentins conservait leur souvenir1. Guglielmo Borsiere, un de ces « hommes de cour » dont les saillies divertissaient les grands, et parfois démasquaient leurs vices (I, 8), est encore un personnage dantesque 2, et le Bergamino, qui n'était pas un inconnu dans l'entourage de Can Grande délia Scala3, seigneur de Vérone (I, 7), appartenait à la même classe sociale. L'aventure de l'abbé de Cluny, tombé entre les grilles du brigand siennois Gliino di Tacco '", généreux pour cette fois (X, 2), pourrait bien refléter une tradition locale, comme celle d'un autre Siennois célèbre, le poète Cecco Angiolieri (IX. 4). Pour émaner de personnalités moins en vue, les mots du boulanger Cisti (VI, 2), du Florentin naïf et finaud à la fois qui démasque, sans en avoir l'air, l'hypocrisie d'un frère inquisiteur (I, 6), de Michèle Scalza (VI, 6), de Nonna dei Pulci (VI, 3) et de Madonna Oretta (VI, 1), ont une saveur uettement locale; et peut-être le verbe net et abondant de la gaillarde Madonna Filippa de Prato (VI, 7) avait-il acquis une légitime célébrité entre le Bisenzio et l'Arno.
Moins nombreux que les souvenirs de la vie florentine, ceux de la vie napolitaine méritent une mention spéciale : en admettant que la nouvelle d'Andreuccio (II, 5) n'appartienne à Naples que par une localisation extrêmement habile 3, il reste dans le Décaméron quelques
1. Giacco, /«/*., VI, 34 et suiv. ; Filippo Argenti, ibid., VIII, 31 et suiv. ; Guido Gavalcanti est rappelé au chant X, 58 et suiv.