‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sa gracieuse majesté Marie de Médicis, régente de France. — Le jeu de ramoiir. — Un ruhan et un médaillon. — In secret. — Le U septemlre. — Confidence terrible. — Seid heures! — Un aldic de ce temps-là.

— 0 inadame, disait le cliovalier de Guise à Marie de Médicis qui semblait l'écouter complaisamment, une parole affectueuse tombée des lèvres de Votre Majesté, me dédommage amplement de mes cliagrins. Mais si vous ne me conservez votre faveur , que deviendrai-je au milieu de mes ennemis calomniateurs et ^riécliaiils?

— Vous vous plaignez toujours, dit la Régente, en donnant sa main à baiser au clievalier.

— Déjà ! reprit deGuise, déjà Votre Majesté veut m'éloignor d'elle, en m'octroyant la lieutenance générale de Provence. Cette faveur qui me suscite tant de jaloux, je mets depuis un mois toute mon éloquence à la repousser, et c'est en vain.

^Dans quelques jours vous' me renvoyez, madame, au bout de la France, au bout du monde, en des contrées presque .fantastiques, où les bruits de Paris n'arrivent jamais, où votre souvenir, bêlas! me suivra pour me rendre plus insupportables encore les privations de l'exil.

La Régente accommoda les plis de sa robe de velours grenat, où ruisselait une cordelière de perles, passa les doigts sur son diadème, puis sur ses cheveux crêpés, leva ses yeux expressifs sur le chevalier, et lui tendit de nouveau la main.

— De Guise, dit-elle en souriant, je vous destitue... Restez.

Le chevalier tomba aux genoux de Marie de Médicis, et demeura longtemps incliné devant elle, s'enivrant tout bas de projets ambitieux plut(jt que doux, et s'abandonnant sans réserve à la vivacité de ses espérances d'avenir.

— Et maintenant, dit la Régente, parlons d'autre

chose. — Le dievalier se redressa. — Votre mise est d'un goût parfait, clievalier ; vous seul, àla cour, possédez l'art de tant de reciierclie unie à une si élégante simplicité.

Marie de Médicis promenait un regard complaisant sur M. de Guise ; ce regard s'arrêta sur le ruban de Gianina.

— Oiil le charmant ruban! c'est oriental^ n'est-ce pas ?

Le chevalier se sentit rougir, • — Unie semble l'avoir vu ailleurs, reprit Marie de Afédicis.

— A mon tour, balbutia de Guise inquiet de son imprudence, permettez-moi, madame, d'admirer ce médaillon entouré de rubis; le fin travail ! la délicieuse peinture ! cela vient d'Italie , de Rome ou de Florence, sans doute?

De Guise, pour mieux admirer le médaillon que la Régente portait en broche sur son sein, rapprocha tellement son visage que Marie de Médicis fut obligée de se pencher en arrière.

— En effet, répondit-elle, c'est une emplette nouvelle. Je l'ai acheté hier à mon joailler, mon antiquaire, Élie, le tavernier de la cour,

— Mon Dieu! fit de Guise, en levant les yeux

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au ciel, comme dans un élan d'irrésistible tendresse ; je voudrais lire dans l'avenir.

— Je compte, moi, dit la Kégente , intérieurement ravie, me faire dire la ]»onne aventure.

— Vraiment? Au fait, Votre Majesté croit aux sorciers.

— Beaucoup! Je désirais me la faire dire hier, mais la bohémienne que j'ai fait appeler m'a dit qu'un vendredi et le treize du mois, elle se garderait bien...

De Guise, frappé d'un souvenir, s'écria :

— C'est aujourd'hui le 14 septembre?

— Oui, répondit la Réiienlo; qu'avez -vous donc?

— C'est que le 14 septembre est un triste anniversaire pour moi.

Le chevalier s'assit aux pieds de la Régente, sur un tabouret.

— Un triste anniversaire! Aliî confiez-moi votre secret, Paris; il est si doux de pouvoir épancher ses chagrins dans le sein d'une amie qui les comprend et vous console.

Ces paroles singulièrement encourageantes triom]>hèrent du chevalier.

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— C'était, il y a cinq ans, dit-il, le 14 septembre ; il était sept lieures, comme il va l'être bientôt. Je marchais vite, ramenant avec peine autour de moi les plis de mon manteau qu'emportait le vent, et la tête baissée, pour éviter la pluie qui me fouettait le visage, lorsqu'un homme me heurta. Poussé par je ne sais quel démon, je tirai mon épée. L'homme s'arrêta, se retourna et me dit : « Pardon, monsieur, c'est sans le vouloir. — Il n'est plus temps! m'ccriai-je. Il y a sur mon épée une devise espagnole que je respecterai toujours : « Xe dégaine pas sans raison, ne rengaine pas sans honneur. » — Mais vous avez dégainé sans raison, reprit-il d'une voix douce. — Vous mentez! «Alors il tira lentement son épée et il murmura d'une voix triste : « J'avais pourtant juré que tu te rouillerais dans ton fourreau ! » Nous nous battîmes sans témoins comme sans sujet, et j'eus le malheur de tuer mon adversaire. C'était le marquis de Saint-Ange.

La Régente tressaillit.

— Eh quoi ! dit-elle, le marquis de Saint-Ange dont la fin mystérieuse ?...

— J'eus horreur de moi-même, poursuivit de Guise. 0 madame, ajouta-t-il en tombant à genoux devant Marie de Médicis , il ne me fau-

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drait rien moins que l'amour d'une reine pour calmer mes ennuis. Pardon! pardon, pour ce rêve insensé !

Si Concini, les ducs de Nevers et de Bouillon avaient pu voir alors par le trou de la serrure l'expression qui anima les traits de Marie de Médicis h cet aveu passionné, ils se seraient grandement félicités d'avoir mis dans leurs intérêts M. de Nerlanges.

— Paris, dit la reine en tendant la main au chevalier pour le relever; vous serez mon conseil, mon appui. Voulez-vous?

On devine aisément la réponse de l'ambitieux. Il parla comme un amoureux, mieux qu'un amoureux, car il ne l'était pas. Déjà Marie de Médicis sentait comme à vingt ans une pudique rougeur lui monter au visage, une émotion pleine de cliarme lui surgir au cœur. De Guise était beau, ardent... Sept heures sonnèrent.

De Guise pâlit.

— Sept iieures ! sept heures déjà!

— Qu'avez-vous ?

— Marie, répondit de Guise désolé, Marie, oh! de grâce, laissez-moi revenir ici dans une heure !

— Où donc allez-vous?

— Je vous le dirai, s'écria de-Guise, je vous le dirai dans une heure.

— Au revoir donc! dans une heure, Paris! Oh ! je suis bien inquiète!

— Au revoir, madame, au revoir... ou adieu!

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