CHAPITRE XI
Le 17 septeiubie. — La bomie aventure. — Le médaillon de la Régente. — Ce qae c'était. — Slystére..
Dès que le clievalier de Guise lut sorti, la Régente agita une sonnette ; deux de ses femmes se présentèrent.
— Faites entrer la Ijoliémienne, dit 3larie de Médicis; et s'accoudant sur la table près de laquelle se trouvait le fauteuil oii elle était assise, elle enfouit sa tète dans ses mains.
A cette époque, Marie de ^lédicis n'avait guère plus de quarante ans. C'était une fort belle femme
encore, un peu forte, mais d'un teint éclatant de blancheur; elle découvrait volontiers ses épaules et ses bras, qui étaient magnifiques. Lorsqu'elle releva son front, Gianina, la bohémienne, était auprès d'elle.
Marie de Médicis, dont les mains avaient fait monter le sang aux joues, perdait en ce moment beaucoup de ses avantages; sa royale majesté ne valait ]ioint la grâce d'un seul mouvement de Gianina.
La bohémienne, debout, dans une attitude respectueuse, mais qui n'avait rien de servile, attendait que la Régente daignât lui parler.
— Eh bien, Gianina, ce jour est-il plus favorable que celui d'hier aux révélations du destin?
— C'est du moins un jour ordinaire, répondit la bohémienne. Plus d'un parmi nous eût préféré le vendredi, et le 13, chiffre cabalistique; mais' moi, je m'adresse aux bons esprits.
— Alors, commençons.
Gianina regarda les draperies derrière lesquelles il lui semblait toujours voir remuer quelqu'un.
— Ne crains rien auprès de moi, dit la' Régente.
— Bien souvent, reprit Gianina avec une res-
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peclueuse énergie, on tint ce langage à mes pareilles; et quand elles annoncèrent un avenir sinistre, pour les punir de n'avoir pas menti, on les fit conduire aubùclier.
La Régente leva la main.
— Nous te donnons notre royale parole, que, quoi que tu dises..»
— Je vous crois, madame, interrompit la sauvage enfant; et puis, ajouta-t-elle, n'est-ce pas dans trois jours le 17 septembre?
— Si, vraiment; mais qu'importe ?
— C'est qu'alors. Dieu aidant, j'aurai atteint le terme fixé.
— Le terme fixé?
— Oui, par un serment fait sur une tombe. — Gianina demeura pensive, mais se souvenant tout à coup qu'elle était devant la reine, elle dit- — Plaît-il à Votre Majesté de me donner sa main?
— Laquelle?
— La droite.
Gianina se mit à examiner attentivement les lignes de la main royale. Marie de Médicis la regardait faire avec un mélange d'inquiétude et de curiosité. Ayant vu tressaillir la bohémienne, elle retira vivement sa main.
— Tu sais, dit-elle, que ce n'est que du présent
et de raveiiii que lu dois l'occuper? Malheur à toi si je te vois lire dans le passé !
— C'est l'avenir qui m'a épouvantée, ré|)ondil Gianina.
— Épouvantée! Achève.
Gianina suivit des yeux avec attention les hgnes de la vie au creux de la main de Marie de Médicis, et dit à mesure :
— Deux sentiments Irès-vifs occupent, l'un votre cœur, l'autre votre imagination : une affection sincère et une fantaisie. Le premier sera violemment détruit par la mort, une mort terril.de. Le second...
— Assez, dit la Régente, assez!
— Votre Majesté ne veut-elle pas savoir ce que deviendra l'autre? demanda la bohémienne avec une naïveté un peu Ijrusque.
— Laissez-moi, reprit Marie de Médicis, j'ai besoin d'être seule.
Gianina se préparait à se retirer, lorsque ses yeux rencontrèrent par hasard le médaillon que de Guise admirait un instant auparavant sur le sein de la reine, ce médaillon qu'Élie avait vendu à Sa Majesté, après l'avoir acljelé à Diego dans le bois de Vincennes. La bohémienne ne put retenir un
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cri ; elle s'élança aujjiès de la Régente et se [)encliant vers elle :
— Pardon, madame, dil-elle d'une voix toute tremblante, mais d'où tenez -vous ce portrait que vous portez là, monté en broclie?
La Régente lui lança un regard à la faire rentrer sous terre. Gianina ne vit point ce regard; ses yeux ne quittaient pas le médaillon; elle n'osait pourtant y toucher.
— De grâce, madame, s'écria-t-elle, j'ose en su{)plier à g(?nou\ Votre Majesté, laissez-moi voir de plus près celle peinture.
La Régente étonnée détacha la broche de son corsage et la donna à Gianina, qui, pâle d'émotion, retourna le médaillon en tous sens.
— Ce médaillon s'ouvre, dil-elle, les lèvres frémissantes.
— Je ne sais pas s'il s'ouvre, répondit la Régente.
— Oh! j'en suis sûre î s'écria Gianina. En effet, un ressort secret céda à la pression des doigts de la jeune fille, qui bondit délirante de joie. — Tenez! fit-elle avec un cri, c'est lui! lui! Oh ! voyez plutôt cette bouclé de cheveux blonds... puis ces six lettres gravées aulourL. S. A. S. F. E. Etpourm.ieux voir, elle essuyait ses yeux qui s'inondaient de larmes.
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— Que signiûent ces initiales ? demanda la Régente essayant de reprendre le portrait.
Gianina recula en serrant le médaillon contre sa poitrine qui se soulevait aux battements précipités de son cœur.
— Ce qu'elles signifient? dit-elle, vous me le demandez?... Elles signifient que c'est le portrait de ma mère.
— Quel hasard assez grand ?
— Ah ! je l'ignore, répondit Gianina, oubliant le lieu où elle se trouvait et à qui elle parlait. C'est lui ! cela me suffit ! Oh ! mun Dieu! mon Dieu !
— Je comprends ta joie, dit la Régente, mais explique-moi cette énigme. Tu n'es donc pas une pauvre bohémienne, puisque ta mère portait des robes de velours et d'aussi belles parures ?
Gianina sembla embarrassée.
— C'est étrange! reprit avec défiance Marie de Médicis. Au fait, ce médaillon est très-beau, entouré de rubis et de perles fines ; et quand il ne serait pas le portrait d'une mère, il vaudrait bien la peine d'être regretté si on le perdait, ou d'être convoité s'il appartenait à un autre. Il y aurait là de quoi acheter plus d'un tambour de basque.
Gianina fut frappée du ton de la Régente, de
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ses paroles arriéres, de l'expression de son sourire. Elle devint pourpre , et ses narines se dilatèrent.
— Oh ! madame, dit-elle, reprenez ce portrait. Demain je reviendrai... Souvent dans ces longues journées de désœuvrement, ou lasse enfin d'admirer la nature, noire palais à nous autres boliémiennes, je dessinais grossièrement sur les marges d'un vieux livre, ou le rocher qui m'abritait, ou les brunes et expressives figures de mes compagnons; j'étais parvenue à en esquisser d'assez ressemblantes; je ne puis donc manquer d'imiter parfaitement les traits de ce visage, qui depuis quinze ans sont gravés, là et 15, dans ma tête et dans mon cœur. Oh! il sera ressemblant! et comme il n'y aura autour, ni or, ni rubis, je pourrai, si je viens à le perdre, le réclamer comme mon bien sans qu'on me soupçonne d'infamie. Au contraire, on me rira peut-être au visage; mais à ceux-Ui, comme à vous. Madame, qui avez froncé le sourcil, je dirai : C'est le portrait de ma mère î
La Régente fit taire le soupçon.
— Je te crois, Gianina, dit-elle; c'est que, vois-tu, nous autres, nous sommes si souvent trompés !
— C'est vrai, répartit la bohémienne, et par des gens cousus d'or! Ces riches seigneurs, [)lus discrets que moi, si vous aviez le portrait de leur mère, ne vous réclameraient que la monture-,
— Tu es sévère. Allons, reprends ce portrait et dis-moi ton histoire. Elle doit être romanesque.
— Romanesque? ré|)ondit Gianina, je ne sais pas. Une bohémienne qui venait de perdre sa fille me recueillit, pleurant sur une tombe isolée au fond d'un bois. J'avais huit ans; elle trouva que je ressemblais à son enfant mort, elle m'em])orta et fut consolée. Sa tendresse pour moi ne se démentit jamais. Un jour où nous n'avions plus de pain, elle s'agenouilla devant moi et me demanda en pleurant le sacrifice du portrait de ma mère que je portais au cou. Je refusai: pendant mon sommeil, hélas ! on me le ])ril. 11 fallait vivre, pourtant ! — Une larme vint aux yeux de la bohémienne, elle reprit : — Depuis une année que j'ai fermé les yeux à cette pauvre femme qui m'avait ravi à une tombe pour avoir un enfant, je sentais plus que jamais la perte que j'avais faite. C'était l'unique souvenir de jours bienheureux pour moi, sans doute, et puis c'était aussi comme une douce et vague espérance dans l'avenir que ce sourire de ma mère, qui s'épanouissait là chaque fois que.
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pour calmer une heure de tristesse sombre, je tirais ce médaillon de mon sein.
Marie deMédicis prit le médaillon des mains de Gianina et le contempla quelques minutes.
— Et, dit-elle enfm, qui donc reposait sous cette tombe où te trouva la ])obémienne?
— Ma mère, morte depuis trois jours.
— Comment se nommait-elle?
11 y eut un court silence interrompu par un soupir, après lequel Gianina répondit :
— Je ne m'en souviens plus.
— Quel mystère! réprit la Régente rêveuse en examinant le médaillon. Que peuvent signifier ces lettres? De quels mots sont- elles les initiales?... N'importe, ajouta-elle, à dater de ce jour, je te prends sous ma protection. Fasse le ciel que je ])uisse te rendre un grand nom, peut-être, et une fortune dont jouit sans doute une autre qui n'y a aucun droit. Confie-moi ce médaillon, je te prie, mon enfant. Dans quelques jours je le le rendrai en t'apprenant quelle fut ta mère.
La Régente sortit en emportant le médaillon de Gianina, et laissant la jeune fille en proie à tout un monde de pensées.