CHAPITRE IX
Scrupules de conscience. — Raison d'État. — Patriotisme. — Ce qui se jiassait dans l'esprit de Pcppo. — Apparition. — Tue bcte fauve.
L'étrange conduite du comte de Breteuil était le résultat spontané des mille sentiments qui s'agitaient en lui : poussé par une irrésistible antipathie et un mouvement irrélléclii de mauvaise humeur, il s'était violemment jeté au milieu d'un différend qui ne le regardait point.
Le chevalier de Nerlanges, peu soucieux de tirer
l'épée ce soir-là, pensa que Peppo pouvait aisément le décliarger de cet ennui. Un tel attentat lui répugnait bien ; mais la raison d'Éiat calmait ses derniers scrupules, celle éternelle raison à l'abri de laquelle tant de crimes avaient épouvanté déjà ce vieux Louvre, morne et discret témoin ! Deux souvenirs, deux exemples terribles achevaient de le décider : la Saint-Bartliélemy et le meurtre de Blois; Charles IX et Henri 111, tous deux rois, tous deux chrétiens. Il se persuada ainsi que son ambition personnelle n'entrait pour rien dans ses calculs, mais que la France était menacée des plus grands malheurs, si la famille de Guise arrivait au pou\oir. C'est donc avec un sentiment tout patriotique dans l'àme qu'il fit venir Peppo.
— Le moment est arrivé, lui dit-il. A sept heules moins quelques minutes, M. de Guise sortira du Louvre, guette-le bien ; il traversera le pont Barbette pour se rendre au Pré-aux-Clercs, suisle, à la faveur des ténèbres;... il te sera ensuite facile de t'échapper ; personne d'ailleurs ne songera à te poursuivre ; sur le quai, tu trouveras un carrosse ; le cocher m'est tout dévoué ; il te remettra un paquet : tes habits de bohémien. Tu les revêtiras pendant le trajet ; on te déposera à l'entrée du bois deVincennes ; tu rejoindras aussitôt
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tes compagnons, et tu pourras ainsi prouver ton alibi en cas de soupçon. Courage donc, et la main ferme! Nous nous reverrons dans huit jours, pas avanl, ce sérail dangereux ; alors, nous nous occuperons de ta fortune. Sois prudent !
Peppo répondit par un signe de tête, et le chevalier le laissa.
Peppo resta donc seul en face des pensées que suggérait à son esprit le crime qu'il allait commettre ; retiré dans l'ombre, au fond de l'embrasure d'une porte, il méditait. Au moment décisif, mille hésitations l'obsédaient. Pour rappeler son courage, il rechercha l'image de Gianina, qui, pareille à l'ange gardien qu'emportenT; ses ailes lorsque viennent à l'homme de mauvaises pensées, s'envolait devant ses préoccupations funestes. Peppo frémissait, lui qui n'avait jamais connu la crainte ! '11 s'avança au milieu de l'immense salle où il se trouvait ; l'obscurité se faisait autour de lui ; le bruit de ses pas retentissant sur le parquet sonore l'inquiéta. Étonné de sa faiblesse, il s'arrêta, jetant autour de lui des regards de défiance. Peppo en costume de paria, le cou et la poitrine nus, son bonnet rouge sur l'oreille, sa mandoline sur l'épaule et son bàlon ferré à la main, eût rempli celte salle à lui seul ! Mais ce n'était plus ce fier bohé-
mien confiant dans sa force et dans sa liberté. C'était un homme comme tous les autres ! Gauche et timide, avec sa livrée raide de Ijroderies , le cœur lui manquait et il se trouvait comme perdu, sous ces lambris d'or !
Un combat terrible, et c'était pour la seconde fois déjà, commençait à se livrer entre son orgueil et sa conscience. 11 se sentait profondément humilié de n'être que l'instrument de la haine ou de l'ambition d'un autre liomme qui, sans lui permettre de réfléchir, lui avait arraché le secret de son cœur, l'aveu de ses désirs de vengeance, et venait de l'envelopper dans une sombre intrigue
Désolé de la position fatale où il s'était mis, furieux contre sa brutale et slupide violence , il pleurait derage, et se comparait, dans son désespoir, aux loups féroces que la soif du sang a précipités dans un piège.
Peppo se faisait trop d'honneur encore : l'Iiomme qui s'abandonne aveuglément à ses passions est bien au-dessous de la brute qui satisfait ses besoins.
Un In'uit de pas interrompit les réflexions du violent Peppo ; il vit d'abord paraître un page portant un flanûbeau; un homme le suivait : c'était le chevalier de Guise. Le chevalier et le page qui
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l'éclairait passèrent sans voir le bohémien, et disparurent par la porte dans l'ami^rasure de laquelle Peppo rêvait quelques instants auparavant. Cinq minutes après, le page, revenant sur ses pas, traversa encore la salle sans remarquer Peppo.
— 11 est là, pensa le bohémien ; à sept heures, il en sortira le suivrai- je?
Un quart d'heure s'écoula pour Peppo dans les angoisses d'une incertitude croissante. Un nouveau bruit de pas attira son attention. Le page qui avait accompagné le chevalier de Guise, reparut avec son flambeau, mais cette fois c'était une femme qu'il conduisait. Au moment où tous deux allaient disparaître par la même porte qui s'était ouverte tout à l'heure au chevalier de Guise, Peppo hasarda un regard curieux ; frappé comme d'un coup de foudre, il voulut crier, la voix lui manqua ; le bruit de la porte en se refermant le rappela à luimême. Un rugissement sortit de sa poitrine, et ses yeux comme ceux du tigre durent lancer des flammes dans les ténèbres :
Gianina était au Louvre, enfermée avec le chevalier de Guise !
Peppo, haletant, tenta de réfléchir quelques secondes sur le parti qu'il devait prendre. H n'hésitait plus maintenant. L'idée lui vint comme un
éclair qu'après cette porte, s'il la brisait, il en rencontrerait d'autres, sans doute, et qu'il ne nkissirait probablement qu'à se perdre dans ces immenses galeries, labyrinthe inextricable. Un cri de rage allait lui échapper, il le contint en se déchirant la poitrine avec la pointe de son couteau. Des pas avaient pour la quatrième l'ois frappé son oreille. Il écouta... c'était le page qui revenait; il attendit, étouffant de fureur, de jalousie.
La porte se rouvrit enfm, et le page reparut; Peppo renversa d'un coup de poing le flambeau qui s'éteignit, s'élança par la porte restée ouverte. Le page épouvanté cria au secours. Peppo courut devant lui, se heurtant à tous les obstacles, mais avançant toujours dans l'obscurité, poussé par le déses[)oir, guidé par l'instinct de la bète fauve qui flaire sa proie et qui finit toujours par la trouver.