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CHAPITRE XII

Le Pré aux Clercs. — Uii abbé de ce temps-là. — Carina. — Encore l'épée de M. de Gnise. — Le dépôt du comte de Breteuil. — Plus d'énergie à courir qu'à s'escrimer. — Regrets et inquiétudes. — Une rencontre inouïe. — Gianina retrouve le nœud de sa ceinture. — Le couteau de Peppo. — Un mariage en perspective.

Sept heures sonnaient dans Paris, aux clocliers

Moiitiant du doigt le ciel,

comme parle Wordsworlli.

Le Pré aux Clercs était solitaire, et à part l'ombre des grands arbres projetée dans le crépuscule par la lueur de quelques lanternes rangées en ba-

taille devant la porte de l'auberge, on n'apercevait rien. Une brise venant de la Seine frémissait doucement dans le feuillage comme un bruit d'ailes : celles des trépassés, peut-être.

Telle était du moins la pensée mélancolique, mais fugitive, qui traversait en ce moment le cerveau d'un abbé de ce temps-là, qui se délectait à vider sa troisième bouteille à la porte du cabaret, sur une table écloppée, tout en débitant des fadaises à une jeune bohémienne. Depuis un instant, néanmoins, la conversation languissait.

— Ma chère, dit l'abbé, tu ne me divertis plus du tout.

— Vous êtes bien difficile, répartit la bohémienne.

— Je te fais la cour et tu me réponds par des chansons.

— Je pourrais ne pas vous répondre du tout.

— Ce serait aimable... Eh bien, parole d'honneur! j'aimerais encore mieux ça.

— Préférez-vous ceci? s'écria la bohémienne, et elle se mit à bondir sur elle-même, en se donnant des coups de' poing sous le menton à la manière de sa nation.

— Que diable signifie cette extravagance, dit

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l'abbé; as- lu pris cette gymnastique au sabbat?

La bohémienne s'arrêta et répondit avec candeur :

— Vous ne voulez pas que je chante? je danse,

— Elle appelle cela danser ! s'écria l'abbé ; oh ! Terpsycore !...

La bohémienne fronça le sourcil.

— Vous m'insultez, monsieur.

— Moi ?

— Oui, vous m'avez appelée...

— Chut! interrompit l'abbé, saisissant son erreur. Je ne t'ai pas appelée comme ça, du tout. La fin du mot se prononce de même, je l'avoue, mais l'orthographe est différente.

L'explication parut satisfaire la bohémienne, qui fit une pirouette.

; — L'influence belliqueuse du Pré aux Clercs agit jusque sur les femmes, murmura l'abbé en vidant un dernier verre.

— Comment t'appelles-tu ?

— Carina, monseigneur. »

— Carina? Je ne connais pas cette sainte-là. Écoute, en ta qualité de bohémienne, tu sais dire la bonne aventure ?

— La mauvaise aussi quelquefois.

— Ne jouons pas sur les mots. Je suis abbé et veux savoir si je deviendrai ou plutôt si je ne deviendrai pas évêque.

— Ambitieux! dit Carina. Venez à notre camp, à Yincennes; c'est le lieu de nos francliises.

— Yincennes ! fit l'altbé en soupirant. Yincennes! J'en connais le chemin, ma mie, et j'y serai dans trois jours.

— A quelle lieure?

— A midi. Tu t'en vas ?

— Il est tard, dit Carina, en mettant sous son bras gauclie son tambour de basque et dans sa poche ses castagnettes. Je n'arriverai au camp qu'à dix heures ; c'est si loin !

— Et tu n'as pas peur ainsi toute seule?

— Des voleurs, peut-être?

— Allons donc ! fit l'abbé, les loups ne se mangent pas entre eux. Des voleurs, non, mais des galants.

Carina plia sur sa hanche, regarda l'abbé avec ses grands yeux noirs, sourit en montrant ses petites dents blanches, et releva du bout des doigts le bord de sa jupe : à la jarretière de la boliémienne était passé un fin poignard d'acier.

— Vive Dieu l s'écria l'abbé, voilà une jamlje bien gardée.

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Carina s'esquiva d'un l)ond de pantlière et l'abljé resta seul, tout émoustillé de sa rencontre.

— A présent qu'elle est partie, pensa-t-il, et que je n'ai plus soif, je vais fort m'ennuyer. Ah! que ne possédé-je assez de vertu pour me distraire, ou assez de vices pour oublier tout à fait la vertu. Et pas le moindre petit duel pour me distraire!... C'est fait exprès pour moi. Le Pré aux Clercs est désert, ce soir; ses beaux jours sont passés; on ne s'y bat plus ; j'affirme qu'on ne s'y bat plus.

En ce moment parurent le comte de Breteuil et le chevalier de Nerlanges.

— Nous arrivons les premiers, dit le comte.

— Espérons que les premiers seront aussi les derniers, répartit le chevalier.

— Ah ! je me trompais, se dit l'abbé ; on s'y bat encore, mais sans moi... Ah ça, mais j'y songe, ces gens-là viennent de m'offenser de la façon la plus grave. Oui, j'ai beau vouloir me persuader le contraire, je suis insulté. Il se leva, salua gravement le comte et le chevalier, qui lui rendirent courtoisement sa politesse: — Messieurs, dit-il, je ne suis point querelleur; mon caractère est d'une mansuétude infinie, et je ne me bats guère que cinq à six fois par semaine; m'^is il n'y a pas

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modération qui tienne devant certaines injures. Vous venez, messieurs, de me désobliger beaucoup.

— Vous désobliger? dit le chevalier ébahi. Le diable m'emporte si, pour ma part, je vous avais seulement aperçu.

— Suis-je donc si polit? s'écria l'abbé. Ah! bravo ! vous me narguez, à présent.

— Pas du tout.

— Si fait ! si fait! vous dis-je, l'intention est formelle. Je suis moins grand que vous, c'est vrai 5 mais les perches ne règlent pas la longueur des Ijàtons.

— Perche! klton ! dit Nerlanges ébouriffé ; mais c'est à devenir hydrophobe.

— Très-bien, monsieur, dit l'abbé en s'inclinant, et je n'attendais pas'raoins de votre sagacité. La réparation que je vous demande est d'ailleurs trop juste, pour qu'un homme de votre qualité la refuse à un homme calme et paisible, dont le seul tort a été de se trouver sur le passage de deux enragés de votre espèce.

Le c(>mte de Breteuilneput s'empêcher de rire. M. de Nerlanges ne l'imita pas ; il était prodigieusement vexé.

— Je ne demande pas mieux, monsieur, dit-il à

l'abbé, que de me couper la gorge avec vous; cependant une explication peut tout arranger.

— Arranger! s'écria l'abbé, ce n'est certes pas moi qui m'y opposerai ; mais vous avez dépassé toutes les bornes, et votre fureur homicide ne me laisse d'autre espoir d'échapper à la mort que celui de vous tuer raide.

Xerlanges frissonna.

— Mais, dit-il encore, faudrait-il savoir...

— A quoi jjon? interrompit l'abbé, en souriant avec bonhomie. Enfin, si vcus y tenez!... moi je n'y tiendrais pas... Cliacun a ses idées, et je n'ai jamais été curieux... Voici : Je me soutenais à moimême qu'on ne se battait plus au Pré aux Clercs, et vous arrivez; j'ai donc menti, la cliose est claire.

— C'est trop fort ! s'écria le chevalier.

— X'est-ce pas? dit l'abbé, un démenti ainsi gratuit! Je pensais bien que vous seriez de mon avis. Tenez , nous allons nous mettre sous ces arbres, où l'on suspend des lanternes ; un endroit fait exprès et que vous devez connaître... c'est charmant...

— Enfin, dit Nerlanges, i)uisque vous le voulez...

— Un instant, interrompit le comte de Breteuil,

monsieur l'abbé daignera Ijien attendre que nous en ayons fini avec nos adversaires.

— C'est juste, dit l'abbé, ils sont premiers en date. Je vais faire des vœux pour vous. Et se frottant les mains, il ajouta : Je savais bien que je finirais par m'amuscrau Pré aux Clercs.

— L'heure est passée, songeait M. de Nerlanges. Le chevalier de Guise serait ici déjà... et maintenant, si ce démon d'abbé allait le venger !... car il est mort, il est bien mort !

Celte conviction le fil frémir. Déjà le fantôme sanglant de sa victime lui apparaissait, se dressant entre lui et son adversaire , ouvrant son pourpoint et montrant ses*plaies béantes. L'Iiorreur le saisissait, et le comte de Breteuil s'apercevait de son trouble, lorsqu'une voix sonore cria :

— Bonsoir, messieurs.

C'était de Guise.

Le désappointement fit place à la terreur dans l'esprit de M. de Xerlanges ; il njaudit Peppo, il se maudit lui-même, et finit par prendre son parti de ses mésaventures.

— Tout seul? dit M. de Breteuil.

— Tout seul, répondit .M. de Guise; craignant d'être en retard, et je le suis, j'ai pensé qu'au Pré aux Clercs je trouverais dix seconds pour un.

L'abl)é s'avança vivement.

— Je vous en offre un qui en vaut dix.

— Quelle présomption! dit Nerlanges, qui, no pouvant plus reculer, s'armait de tout son aplomb.

— Vous allez voir! dit l'abbé, plein d'entrain. M. de Guise le salua.

— A qui ai-je l'iionneur de parler? lui dit-il,

— A ral)bé de Montaran, monsieur; et moi, au cbevalier de Guise. Je m'estime fier, monseigneur, fier et beureux de vous pouvoir prouver mon dévouement. De ces deux messieurs, lequel est votre adversaire !''

De Guise désigna le comte de Breteuil.

— Cela se trouve à merveille, s'écria l'abbé enclianté; voici le mien.

L'abbé, alors, imitant le geste un peu liant et les grandes manières de M. de Guise, salua le cbevalier de Nerlanges, en lui disant :

— A qui ai-je l'bonneur de parler?

— Au cbevalier de Nerlanges. Et le cbevalier, serrant les poings, ajouta tout bas : — Damné Peppo, gredin d'abbé!

L'abbé rayonna en caressant le .pommeau de son épée.

— Monsieur, dit-il, je vais vous tuer.

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Nerlanges ne comprit pas bien la raison d'être d'un tel acliarnement, mais le feu qui jaillissait des prunelles de l'abîmé, l'averlit qu'il allait combattre un implacable et inexorable ennemi.

Les épées sortirent du fourreau en jetantvquatre «clairs, et l'on se mit face à face sous les lanternes, <leux par deux, à une longueur de lance, comme c'est la règle.

M. de Guise, qui se battait sans baine, dit à ces messieurs :

' — i\vant de passer outre, ne serait- il pas con Tenable de décider de la mesure du combat?

— 11 me semble, dit Nerlanges, que la querelle n'exige que le premier sang.

M. de Breteuil ne souffla mot, quoique le clie- \alier de Guise semblât s'être adressé plus spécialement à lui.

— En garde donc, messieurs, cria l'abbé, et au premier sang !

Les champions se mirent à ferrailler. M. de Nerlanges eut aussitôt les côtes labourées d'un coup <l'épée à le traverser d'outre en outre s'il avait donné en pleine poitrine. '

Le clievalier de Guise et le comte de Breteui^ s'arrêtèrent.

— Saint Bonavenlure ! dit l'abbé au clievalier

en reiigaÎRanl sa rapière, il faut convenir que vous êtes lieureux de cette infernale obscurité ; si j'y avais vu, vous étiez mort.

— Au fait, dit M. de Guise, nous nous sommes laissés emporter par la colère ; nous pouvions bien attendre à demain. Faire allumer des lanternes pour se battre au premier sang, c'est presque une gasconnade.

— Je n'y vois qu'Hun remède, s'écria l'abbé;. battons-nous à mort.

El il remit aussitôt flamberge au vent.

M. de Breleuil semljla donner raison à l'abbé en retombant en garde. De Guise en fit autant, et le combat recommença.

L'abbé fit siffler son épée dans l'air et résonner le terrain sous son pied.

Mais M. de Nerlanges proposa de remettre, pour sa part, le combat à un autre jour, prétextant la douleur que lui causait sa blessure. L'abbé, toujours prêt à satisfaire son monde, fit, pour la seconde fois, rentrer son épée au fourreau, et suivit avec intérêt le jeu des deux tireurs, dont les lames étincelaient comme des éclairs au reflet rouge des lanternes. Tout à coup de Nerlanges s'écria :

— Hàtez-vous, messieurs, bàtez-vous, voici le

guet.

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— Le guet ! le guet I cria l'aljbé à son tour.

Au même insiant le comte de Breteuil tomba à la renverse, après avoir inutilement essayé de se retenir à un tronc d'arbre.

L'abbé sauta au bras du clievalier de Guise et l'entraîna. Nerlanges se penclia sur M. de Breteuil, arracha du pourpoint du comte les papiers qu'il lui avait recommandés, et s'en alla de toute la vitesse de ses jambes.

L'abbé, qui de loin le vit courir, ne put s'empêcher de faire cette réflexion, que ce gentilhomme manquait moins d'énergie à s'esquiver qu'à s'escrim.er ; il se promit de le rattraper un jour ou l'autre. M. de Nerlanges avait eu le talent de singulièrement lui déplaire.

Le chevalier de Guise serra amicalement la main de cet abbé ferrailleur, et le remercia d'avoir bien voulu se mettre à son service. 11 rentra au Louvre dix minutes avant l'instant où il devait se trouver de nouveau auprès de la Régente. Ses préoccupations, interrompues par son duel avec M. de Bretueil, lui étaient revenues. Ce rapprochement d'heure et de date qui l'avait frappé aux genoux de la Régente et l'avait ému au [loint de lui faire ouvrir tout son cœur, comme pour se soulager d'un secret trop lourd pour lui seul, revint à son

esprit. Il s'inquiéta de s'être laissé entraîner si loin; il se reprocha son abandon, et maudit la douce folie des épanclienients de l'âme. De Guise, au sein de l'amour, perdait aisément la tète ; toute prudence l'abandonnait, et son cœur, son imagination redevenaient ce que la nature les avait créés. 11 ne possédait alors plus de secrets et se livrait tout entier.

Un démon malin lui fit justement rencontrer Gianina. Elle sortait de chez la reine et se trouvait seule. De Guise crut rêver à cette rencontre inouïe.

Gianina ne l'aperçut pas; toute à ses espérances, elle tomlja dans un fauteuil, abandonnant au hasard le soin de la poser. Le hasard s'en acquitta merveilleusement. Après l'avoir admirée quelques minutes, de Guise s'avança. Gianina se leva au bruit et reconnut aussitôt de Guise. Confuse, elle baissa d'abord les yeux, puis les ayant reportés sur le chevalier, 'elle aperçut son ruban.

— Toi, ici! s'écria enfin de Guise ; toi, au Louvre !

— Pourquoi pas, monseigneur ? répondit Gianina un peu troublée.

— Au fait, reprit de Guise, agréablement impressionné, par ta beauté lu serais digne d'y briller au premier rang ; mais le sort est injuste. Aussi,

je l'avoue, ta présence m'étonne autant qu'elle me rend heureux.

— Vous êtes aimable, monseigneur, pardonnezmoi une question : Comment se fait-il que ma ceinture?...

De Guise Ht semblant de ne point entendre.

— Toi, Gianina, tu esangélique ; mais([ue fuislu ici à pareille lieure?

— Cela vous intrigue?

— Oui.

— Eb bien ! Monseigneur, vous ne le saurez pas. C'est un secret. Mais, reprit-elle, comment sefaitil que ma ceinture?...

— Ab ! j'y suis, la Régente à voulu...

— Silence !

— Tu devrais bien me dire aussi, à moi, ma bonne aventure.

— Silence ! répéta d'un air mutin Gianina en frappant du pied.

— Dix louis pour toi, Gianina, si tu devines dans mes yeux ce que je pense.

— Baissez-les, Monseigneur, baissez-les; je vous volerais votre argent. •

— Tu as de la conscience.

— 11 faut bien avoir quelque chose ; c'est une iortune qui n'est pas lourde à porter.

— Et qui en vaut bien une autre.

— Oui, soupira Gianina ; mallieureusement, elle ne fait pas rouler carrosse, au contraire.

— Si tu n'as qu'un regret, dit le chevalier, et que ce soit celui-là, je te jure que demain tu seras au comble de tes vœux.

— Non, oh ! non, dit Gianina en rougissant un peu, je ne regrette pas... mais je crois sentir là que je désire...

— Et moi, dit de Guise le cœur palpitant, que j'espère...

— Vraiment... Depuis quand?

— Depuis un instant»

— Moi, hasarda timidement la bohémienne, c'est depuis hier.

De Guise tressaillit de plaisir, et lui prenant la main :

— Gianina... fit-il.

Gianina tremblait.

— '■ Monseigneur... murmura-t-elle.

— Je t'aime!... Et il tomba à ses genoux.

Le bonheur de Gianina n'eut qu'un éclair, la Régente apparut tout à coup à la porte de sa chambre. De Guise fut foudroyé. Au même instant, des pas précipités et le i)ruit d'un meuble

qu'on renverse retentirent sur le parquet sonore delà salle voisine ; une lourde portière de brocart se gonlla sous la pression d'un ]corps qui fit soudain irruption dans l'appartement. Peppo, qui sortait des ténèbres, entrant ainsi tète baissée dans la lumière, eut un éblouissement qui ne lui permit pas de distinguer tout d'abord ce qui l'entourait ; mais il devina de Guise dans le pourpoint de soie et d'or qui brillait auprès du jupon écarlale de la bohémienne, et tandis que la Régente appelait au secours, il se précipita, le couteau levé, sur son rival. Gianina se jeta entre eux. Le meurtrier hésita une seconde. Gianina le reconnut alors, et l'entoura de ses bras pour mieux rarrêtQ.r- Une lutte s'engagea ; le clievalier saisit Peppo à la gorge et le poussa avec tant de violence, que le bohémien, malgré sa vigueur, alla rouler entre les jambes des gardes qui accouraient. On s'empara de lui et on l'entraîna. La Régente fit signe à M. de Guise de la suivre. Gianina resta seule, anéantie.

Le regard de la Régente éblouissait ; elle souriait et se mordait les lèvres tour à tour; elle était humiliée et furieuse.

— Remettez-vous, monsieur, dit-elle à M. de Guise fort embarrassé de sa contenance, n'ayez pas la prétention de croire que je vous en veux :

l)ienez garde seulement; il est dangereux d'aller sur les brisées des valets ; ces sortes de gens sont jaloux. Vrai Dieu ! je n'aurais jamais cru qu'un gentilljomme fût capable de cacher son ambition sous le masque d'une pareille hypocrisie. Admirez pourtant comme le hasard me sert! Je voulais me faire plus belle encore pourvous recevoir, et voilà qu'aucune de mes femmes ne répond à mon appel; je sors... et je vous trouve aux pieds d'une bohémienne, lui adressant le mêmes hommages qu'à moi. Eii, mon Dieu! oui, mon sieur, les mêmes hommages. S'il y a cent manières de montrer à une femme qu'on l'aime, il n'y en a qu'une de le lui dire, qu'elle soit reine ou mendiante. Allons, remettez- vous, vous dis-je; je me contenteraid'une petite vengeance. La petite vengeance inquiéta beaucoup le chevalier.

— Monsieur, dit la Régente,. d'un ton de persiflage qui dissimulait mal une effroyable colère, je pourrais vous exiler de la cour, sous un prétexte quelconque, vous envoyer à la Bastille, ou bien encore... Mais je serai clémente autant que j'ai été crédule, je vous fais grâce.

De Guise s'inclina et ne répondit rien. ~

— Seulement, reprit la Régente, et ce sera la

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petite vengeance, comme Gianina est sous ma protection, que je m'y intéresse prodigieusement... vous l'épouserez, monsieur.

De Guise s'attendait si peu à une telle conclusion, que dès l'abord il fut comme étourdi ; ensuite il se mit à rire.

La Régente reprit :

— A moins, et cela vous regarde, que vous ne préfériez attendre dans une prison d'État le jugement qui vous condamne à expier sur l'échafaud la mort du marquis de Saint-Ange, tué par vous, la nuit, sans témoins.

De Guise comprit que la Régente ne plaisantait pas; il frémit d'indignation.

La Régente rit à son tour; elle- rit comme une femme qui se venge.

— L'orgueilleux chevalier de Guise, s'écria-(elle, si fier de sa noblesse et de son nom, épousera Gianina la bohémienne, la chanteuse des rues... aussi vrai que je m'appelle Marie de Médicis... et que tu es un perfide, mon beau gentilhomme !

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