CHAPITRE XIII
.c donjon de Vincenues. — Magicienne. — Une patte de laiiin et une queue de lézard. — Trois jioils de la barbe d'an prêtre.
Depuis deux jours et trois nuits, Peppo se désolait au fond "d'un cacliol du donjon de Yincennes. Ce qu'il regrettait, ce n'était point la vie que cent fois il avait jouée, un couteau à la main; la vie, il l'aurait donnée pour un sourire de Gianina! il eût tionné l'éternité pour un de ses baisers! Ce n'était donc point la vie qu'il regrettait; d'ailleurs, on ne lai avait point encore parlé de la lui ravir, il attendait son jugement. Ce qu'il regrettait,
BOIIÉMIKNS ET GRANDS SEKIXEIRS 147
c'était le ciel, les arbres, le vent! c'était le soleil à midi, basanant son teint cuivré ; les étoiles à minuit charmant ses insomnies .'...'c'était la li])ertéî Oh ! poLirla liberté, il eût donné Gianinaelle-même, Gianina qu'il eût payée du néant. Deux jours de captivité pour Peppo, c'étaient deux années pour un autre homme, moins l'habitude et la résignation.
Un rayon du jour naissant descendit sur son large front par la meurtrière du cachot. Comme la plante que l'ombre étiole tend à diriger son essor vers la lumière, Peppo se leva du grabat oi^i il se désolait et chercha, en se dressant sur la pointe des pieds, à humer l'air du matin ; mais il eut beau se grandir, aucun souffle n'arriva jusqu'à lui. Bientôt les oiseaux se mirent à chanter, le rayon pale prit un reflet doré. Peppo entendit distinctement la brise dans les grands arbres; une fugitive émanation de bruyère et de savanes l'enivra une seconde fois et se perdit.
Le malheureux prisonnier, moins exigeant aujourd'hui qu'hier, eût volontiers consenti alors à passer le reste dé ses jolirs dans le donjon de Vincennes, pourvu qu'on le laissât jouir une heure de l'airdesboiscl de leurs |)arfums. 11 se coucha désespéré sur la terre froide, et pensa à la mort...
puisa (iianina, sa vie! Brisé par la douleur, il s'évanouit.
Revenu à lui-même, il entrevit une forme humaine del)0ut au fond de sa prison; il se releva, ouvrit tout à fait les yeux, et reconnut le flievalier de Xerlanges.
— Si je l'étranglais? pensa-t-il.
Mais le chevalier avait sans doute soupçonné la possibilité d'une telle idée dans le cerveau de Peppo, car il tenait une épée de main dont il se servait comme d'une canne.
— Pepiio, dit le chevalier, tu peux encore être libre.
— Lil)re! s'écria le l)oliémien, que faut-il faire pour cela?
Peppo, nature vigoureuse et indomptai)]e, avait été sans force contre le malheur. L'esclavage énerve les lions et rend les chiens féroces; la pensée qu'il pouvait réaliser le rêve qui berçait depuis trois nuits ses courts moments de sommeil arrêta la respiration dans sa poitrine.
— Peppo, reprit le chevalier, Gianina appartiendra ce soir au chevalier de Guise.
Peppo pâlit, mais ce fut tout; le souvenir de la liberté l'avait bien autrement ému que celui de sa maîtresse.
KT GRANDS SEIGNEURS iW
— N'cs-lu donc plus jaloux? dit le chevalier surju-is du peu d'effet de ses paroles.
— On n'est plus rien quand on est captif, répondit le ])oliéinien,
— Et si tu étais libre?
— Je les tuerais tous deux ! s'écria Peppo, épouvanté de l'exaltation qui s'empara de lui. Monseigneur, ajoula-t-ij, ne m'ouvrez pas les portes de ce cachot, ou plutôt, tenez, percez-moi le cœur.
Le clievaller tendit la main à Peppo et le releva; Pe])po était tellement déchu qu'il s'était mis à genoux devant un homme.
— Tu ne tueras que le chevalier de Guise, dit Nerlanges, et ce ne sera point au Louvre, où le courage te manque. Ce sera dans le bois de Vincennes; cette fois songe que je n'admettrai point (J'excuses. Tu as commis une faute qui a failli te perdre. Je veux t'arracher d'ici, mais ne recommence plus.
— Et Gianina m'appartiendra? dit Peppo frémissant.
— Je te le promets.
Peppo n'eut pas le temps de suspecter la bonne foi du chevalier, ni de réfléchir que, quoi qu'il fît désormais, il était perdu. Savait-il, d'ailleurs, que la famille de Guise était si i)uissante, que la Ré-
lÔO BOHÉAllEXS
gente de France avait tuul fait pour se l'allaclier, et qu'un crime ])areil soulèverait toute la noblesse du royauKie? Pouvait-il donc se douter de l'immensité du prix que les grands coupables desquels il était l'inslrument attacheraient à son silence? Le fougueux paria ne rétléd lissait à rien de tout cela, et ne réclamait pour toule récompense ■<jue de l'air et de l'amour.
— Mais, dit-il, frappé d'une idée soudaine, ne m'avez-vous pas dit que Gianina appartiendrait ce soir au chevalier de Guise ?
— Sans doute.
— C'est donc aujourd'hui qu'il faut que je le tue?
— Impossible aujourd'hui. M. de Guise, si on le provoquait, se battrait sur place, mais ne viendrait pas courir à Vincennes; tandis que demain, à l'aurore, rien n'est plus facile que de l'atth-er
— En ce cas, monsieur, dit Peppo, mesurant de l'œil l'épaisseur des murailles et la hauteur de la fenêtre, laissez-moi, je ne puis vous être utile à rien.
— Pourquoi?
— Parce que le chevalier de Guise possédera Gianina aujourd'hui. Je n'en voulais à sa vie que
ET GRANDS SEIGNEURS lôl
pour prévenir ce malheur.,. Demain! demain, savez-vous qui je tuerai?... Moi!... moi-même!
Le clievalier admira la candeur de cet homme qui n'avait pas le soupçon qu'on pouvait le tromper. Peppo jouait cartes sur table, lui ; il était facile de le gagner. M. de Nerlanges cherchait dans sa tête quelque gros mensonge qui ])ùt avoir une apparence de vérité, lorsque Peppo s'écria en se frappant le front :
— Il y a un moyen.
— Lequel?
— Mais pour cela, dit Peppo, il faudrait que je fusse libre.
— C'est impossible.
— Que craignez-vous?
— La question est originale.
— Eh, mon Dieu! s'écria Peppo, ne m'avezvous pas laissé libre dans le Louvre?
— Oui, mais alors tu ne pouvais compromettr e que toi; je t'avais pris pour mon valet, non pour mon complice. Frappe notre ennemi , et non-seulement tu es libre, mais ta fortune est faite.
— Eh ! je le frapperai, dit Peppo, mais je vou- «Irais que ce fût aujourd'hui.
— Je n'ai pas pris pour cela mes mesures.
152 BOHÉMIEXS
— Vn m'introduisant cliez lui?
— A l'hôtel de Guise '^ une forteresse!
— Si je pouvais vous laisser quelque chose en gage! ditPeppo, se tordant les mains de désespoir.
Le chevalier réfléchit, et n'ayant sans doute rien trouvé, il dit à Peppo :
— Donne -moi donc ton moyen de tout ti l'heure ?
— Je vous ai déjà dit que pour cela il fallait que je fusse libre.
— Après?
— Après? Eh bien! j'irai trouver Fredgi el Carina!
— Fredgi et Carina?
— Oui, deux de nos camarades ; elles sont sorcières; ne le dites pas au moins!
— Sois tranquille.
— J'irai les trouver el je leur ferai don de mon ame, puisque je n'ai qu'elle pour fortune ; je leur ferai don de mon âme à condition qu'elles jetteront un sort au clievalier de Guise, afin qu'il [soit malade, presque mourant pendant une nuil et tout un jour.
Le chevalier eut envie de rire, il se contint. La gravité de sa position le sauva. Ce dernier trait
ET GRANDS SKIGNEIRS 153
lui prouva à quel point le cœur de Peppo élail loin de toute arrière-pensée; il hésitait cependant en-core à lui rendre la liberté.
— Réfléchissez, dit Peppo, l'àme oppressée et avec une loyauté d'enfant; si vous ne me laissez pas aller trouver Fredgi et Carina, demain je ne vous serai plus utile, demain je mourrai.
Le chevalier de Nerlanges en disant à Peppo que Gianina devait appartenir le soir même au chevalier de Guise, s'était fourvoyé. Son caractère léger l'empêchait de bien mûrir ses plans, et la certitude du succès l'emportait, toujours plein de confiance et d'étourderie. Maintenant, il ne pouvait plus revenir surce qu'il avaitavancé (espérant augmenter l'ardeur homicide de Peppo) sans crainte d'éveiller ses soupçons. 11 possédait un ordre qui lui donnait tout pouvoir dans les prisons, dont il venait d'être nommé inspecteur ; ses pouvoirs étaient sans limites. Il les tenait de Concini. Ouvrir à Peppo son cachot était donc chose facile, il prit enfin une décision.
— Eh bien ! dit-il, je consens à ce que tu désires; pour plus de sûreté, je ne te quitterai point, lu parleras devant moi à Fredgi et à Carina ; puis, jusqu'à demain à l'aurore, tu seras de nouveau incarcéré.
loi BOHÉ>IIE\S
— C'est convenu, dit Peppo ; mais demain, dès que j'aurai frappé, je serai libre tout de bon?
— Jeté l'ai dit.
— Hàtons-nous donc, Fredgi et Carina pourraient ne plus être au cannp.
Le chevalier ouvrit la porte du cachot, Peppo s'avança vivement. Le chevalier l'arrêta, en tirant un pistolet de sa poche :
— Souviens-toi , que si tu fais mine de vouloir m'échapper...
Peppo tit un geste dédaigneux.
— J'ai juré, dit-il.
Tous deux sortirent bientôt du donjon de Vincennes, et se dirigèrent vers le camp des bohémiens, Peppo bondissant par-dessus les broussailles, abandonnant tour à tour son àrae violente à la joie et à l'inquiétude , le chevalier de Nerlanges bravant les buissons avec ses bottes, et ne perdant pas de vue son compagnon.
Peppo s'arrêta tout à coup.
— J'aperrois Fredgi, s'écria-t-il, Fredgi et Carina !
— Les sorcières?
— Oui.
En effet, Fredgi et Carina s'avançaient en causant, s'arrètant de temps à autre pour herboriser.
— Qui j30urrail nous apprendre, disait Fredgi, ce que sont devenus Gianina et Peppo ?...
— Ali ! dit Carina avec un soupir, je pense souvent à Peppo, et je suis inquiète. Quant à Gianina...
— Je soupçonne fort notre maléfice d'avoir pleinement réussi, dit Fredgi; Peppo doit avoir rencontré (iianina boiteuse et bossue, et il se sera tué de désespoir. Quant à elle, elle ne doit plus oser se montrer.
Carina chancela.
— S'il était vrai, dit-elle, que Peppo fût mort!...
— Eh bien ?
— Je mourrais.
Fredgi embrassa Carina avec effusion.
— Petite", nous ne tirerons pas à la courtepaille, et j'épouserai Diego.
— Mais si Peppo est mort ?
— Allons donc! et justement le voici.
Carina poussa un cri de joie et s'élança comme une folle à la rencontre du paria.
— Carina, dit Peppo haletant, ma petite Carina, sauve-moi la vie!
— La vie! juste ciel, je ne demande pas mieux.
— Approche également, Fredgi, reprit Peppo; écoutez -moi bien toutes deux. — Jaloux de
15G BOIlÉ.\ilEXS
Gianioa, j'ai voulu tuer dans le Louvre même le dievalier de Guise. Je me suis perdu une heure dans ce Louvre, me heurtant partout dans l'obscurité ; sans cela... — On m'a conduit au donjon de Vincennes, et ma liberté dépend de vous, mes sœurs. Le temps presse, je ne saurais vous confier les motifs... Mais, si vous avez pour moi quelque attachement , exécutez de point en point mes volontés.
Fredgi et Carina firent un signe de tête qui promettait beaucoup de choses.
— Voici ce que je désire, reprit Peppo, il faut que vous jetiez à M. le chevalier de Guise... Paris de Guise, souvenez-vous bien de ce nom!... un sort qui le rende pendant quinze heures, à dater de ce soir, pas plus de quinze heures, remarquezle ])ien l incapable de rien entreprendre.
— Fort bien ! dit Carina.
— Fort bien! s'écria [Fredgi. Il faut qu'il ait une migraine à n'y point voir.
— Des coliques à se tordre.
— Un mal de reins à ne pouvoir se remuer.
— Des douleurs de dents à donner la rage.
— Et des maux de cœur.
— Et des vomissements.
— Et des hallucinations.
— Et des convulsions.
Les sorcières se mirent à psalmodier des mots barbares avec des gestes extravagants, dansèrent en rond, sautèrent l'une devant l'autre en se faisant des signes m.ystérieux, et tombèrent entin épuisées au milieu d'un l)uisson, oii elles s'ensevelirent dans les feuilles et les hautes herbes.
Peppo et le chevalier étaient partis depuis longtemps.
Revenues de leur égarement diabolique, Fredgi et Carina se mirent à causer.
— Que nous faut-il pour cela? disait Carina.
— 11 nous faut encore une patte de lapin, une queue de lézard et... Mais ceci sera bien difficile à se procurer.
— Qu'est-ce donc?
— Trois poils de la barbe d'un prêtre!
— D'un prêtre?
— Oui.
— Et c'est indispensable?
— Indispensable.
— Trois poils... attends donc !
— De la barbe d'un prêtre.
— Si c'était un abbé?
— Cela ne fait rien.
— Alors j'ai notre affaire.
— Vraiment ?
— L'autre jour, au Pré-aux-Clercs, j'en ai rencontré un qui m'a donné rendez-vous ici, afin que je lui dise s'il deviendra cardinal.
— Il faut lui affirmer que oui.
— Pour qu'il nous donne trois poils de ses moustaches?
— Sans doute.
— 11 (;n a de charmantes !