‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 15 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'abbé jare comme un possédé. — La tête et le cœur. — Complot. —Proverbe oriental. — L'abbé rajuste sa collerette. — Diego s'assomlirit. — L'abbé tire sou épée. — Il rajuste encore sa collerette. — Les lannes effacent le sang. — Carina se trompe. —La collerette de l'abbé en lambeaux.

— Misérable croquant! triple cliien de Jean de Nivelles! Si jamais je te rattrape, aussi vrai que je suis exposé à devenir évêque, je te donnerai de mon épée au beau travers du corps !.,.

Ainsi maugréait l'amoureux, de M'^^ Georgelle, tout en buissonnant dans le bois de Vincennes.

— Fat! disait-il, je t'apprendrai à geindre comme un blaireau pour une égratignure, et à

176 boiii':mik\s

venir caracoler en riant d'une façon immodérée sous la fenêtre de ma mie!

Puis il se mit à fredonner la chanson de Gabrielle :

Si le roi m'avait donné Paris, sa gi'ande ville 1 ..

— Holà! seigneur abbé, cria une voix féminine, où donc allez- vous ?

L'abbé se retourna et n'aperçut personne ; il fit le tour d'un buisson touffu et découvrit, perdues dans les feuilles, assises les jambes croisées, Fredgi et Carina. — Il reconnut aussitôt Carina, s'assit auprès d'elle et voulut l'embrasser.

— Holà! holà! signor cavaliero! comme nous disions en Espagne ! tout doux ! quelle mouche vous pique?

— C'est au moins une guêpe, agaçante Égyptienne, s'écria l'abbé. Comment t'appelles-tu ?

— Je vous l'ai dit l'autre soir au Pré-aux-C!ercs.

— Ce n'est pas une raison.

— Vous l'avez oublié?

— Est-ce ma faute si j'ai le cœur meilleur que la tète.

KT GRANDS SEIGXKURS 177

— El je crois, moi, que l'un ne vaut pas mieux que l'autre.

— Je te jure que si.

— Que me donnerez-vous pour le croire?

— Ce que tu voudras.

— C'est trop.

— Stipule.

— Eh bien...

— Qu'exiges-lu?

— Trois poils de votre moustache.

— Ahhah:

— Vous refusez ?

— Que diantre en veux-tu faire?

— Répondez-moi d'abord, où alliez-vous?

— A l'aventure, répondit l'abbé.

— Vous ne veniez donc i)oint au rendez-vous?

— Au rendez-vous? Au fait, c'était pour aujourd'hui! Mille et mille fois pardon, petite, il est certain que je t'avais oubliée.

— Quel esprit léger! Allez, vous serez un drôle de prélat.

— Un prélat! exclama l'abbé avec effroi, en es -tu sûre?

— C'est pour vous le dire que j'ai besoin de ce que je vous demande.

— Tiens, coupe, coupe vite, ditTabbé en s'agenouillant et en présentant son visage.

Carina tira de sa poche une petite paire de ciseaux, coupa quelques poils de la mazarine de cet étourdi et les plia soigneusement dans un papier,

— Que fais-tu? dit l'abbé.

— C'est un mystère , et le diable me défend de vous le dire.

— Serai-je évêque?

— Vous le saurez; laissez s'accomplir la sorcellerie.

— Ça sera-t-il long ?

— Vous êtes donc pressé ?

— Je crois bien !

— Comme il est devenu soucieux! Allons ! allons! l'abbé, je suis certaine que vous deviendrez non-seulement évêque, mais cardinal.

— Cardinal ! s'écria l'abbé fléchissant.

— Peut-être pape.

— Ah! mon Dieu!

— Eh bien ! qu'est-ce ? calmez-vous! quel effet cela vous produit! Le sort ne m'a point encore parlé. Ce que c'est pourtant que l'ambition!

— Tu dis qu'il n'y a encore rien de bien décidé? demanda l'abbé, se remettant un peu.

— Rien encore, et je puis me tromper. N'allezpas trop vous abandonnera l'espoir. La déception serait cruelle.

— Pas tant que toi, maudite bohémienne! Garina prit ces paroles pour un compliment et

minauda. L'abbé s'en aperçut et revint aussitôt à ses premières idées.

— Tu ne m'as point dit comment tu t'appelles?

— Garina.

— Garina! le drôle de nom! oii l'as-tu pris? Ne saurais-tu t'appeler autrement? Garina! je me souviens. Et tu t'étonnes qu'on oublie ce mo1 barbare... Garina! soit! n'importe! je t'aime. Et toi ?

— Nenni.

— Pourquoi donc alors m'as-tu donné rendezvous ?

— Pour vous dire si vous seriez...

— De grâce, tais-toi ! écoute-moi plutôt.

— Nenni.

— Encore.

— Et que dirait Peppo ?

— Quel est cet animal ?

— Un homme que j'aime, monsieur l'abbé, re- [)ondil Garina en rougissant de colère.

— Saint Boniface ! comme tu t'entlammes, dit l'abbé, et il se leva. Adieu donc, adieu, Garina.

— Adieu, monsieur l'abbé.

Carina dit ces mots d'une voix. émue. L'abbé la regarda plus attentivement et vit qu'elle pleurait.

— Pour qui ces larmes? dit-il.

— Pour lui, monsieur, pour lui qui me hait et que j'aime! pour lui qu'on retient prisonnier dans le donjon de Yincennes.

Ces mots rappelèrent à l'abbé l'histoire du père Kigobert, et il ne douta pas qu'il ne s'agît du bohémien que fréquentait M. de Nerlanges.

— Beau sujet de chagrin! s'écria-l-il, un misérable!... nest-ce pas lui qui a voulu assassiner le chevalier de Guise ?

— Par amour pour Gianlna.

— Quelle est cette autre ?

— Une Egyptienne plus belle que nous.

— Cela me paraît difficile, dit le galant abbé.

— Oui, reprit Carina, à force d'amour pour elle, et transporté sans doute d'une furieuse jalousie, il a voulu tuer ce noble seigneur dans le Louvre même.

— Le scélérat!

— Ah! monsieur l'abbé, s'écria Carina, ce n'est jiointàmoi de l'excuser. Mais malgré sa tendresse pour Gianina, je l'aime toujours, je l'adore.

Pauvre Peppo! je n'ai pas su lui plaire, mais je mourrais volontiers pour lui. Je mourrais pour le sauver. Je vous jure, monsieur l'abbé, que je mourrais !

L'abbé sentit quelque chose s'agiter au fond de son cœur, et sa nature légère, mais généreuse, s'émut profondément.

— Ah! voilà bien les femmes! s'écria-t-il. Nous ne connaissons que la vengeance , nous autres! Elles, non contentes de pardonner, songent à se dévouer encore pour l'ingrat... Carina, tu es un ange.

Ces mots furent prononcés presque solennellement, et Carina éprouva de l'orgueil. L'abbé n'eut plus envie de riie des larmes plus abondantes qu'il lui vit répandre. 11 s'intéressait déjà au sort de Pep[)o, tout en détestantson action.

— Je suis désolée, dit Carina, mais pourtant depuis une heure j'espère.

— Et que peux-tu espérer?

Carina se taisait^ Fredgi allait répondre; Carina lui lança un regard et dit à l'abbé :

— J'espère que le donjon de Yincennes s'ouvrira pour lui.

— Et tu ne te trompes point, pauvre fille! dit

l'abbé. Oui, le donjon de Vincennes le rendra, mais ce ne sera ni à loi, ni à sa Gianina, ce sera à la Bastille, qui s'ouvrira à son tour devant lui pour le vomir à la Grève et à Montfaucon.

— Qu'en savez-vous? dit Carina.

— Je le sais; on doit le transporter cette nuit.

— Alors il est perdu, et je m'étais trompée! Mais peut-être, ajouta-t-elle, peut-être le sait-il, et c'est pour cela. .. Tiens, Fredg;i, ma bonne Fredgi, va-t'»^n vite préparer le maléfice.

Elle remit à Fredgi le papier qui contenait la barb» de l'abbé; celui-ci ne put s'empêcher de sourire, et presque en même temps il frémit en songeant qu'il allait bientôt connaître son sort. Mais on ne pensait guère à lui en cet instant ; et il est probal)le que, s'il se fût douté de ce dont il s'agissait, il eût de grand cœur pardonné à Carina sa superclierie. Sans doute, même, eût-il excusé la gaieté de M. de Nerlanges, celte gaieté nerveuse qui l'avait tant choqué. Fredgi s'en alla, et l'abbé resta seul avec Carina.

— Monsieur l'abbé, dit-elle, venez avec moi, j'ai à vous entretenir : venez avec moi.

En cheminant, Carina lui parla de la sorte :

— Je vous ai rencontré au Pré-aux- Clercs; vous

m'avez dit que vous m'aimiez, je n'en ai rien cru ; vous m'avez demandé de vous dire la bonne aventure, je vous ai donné un rendez-vous. Je vous plais, mais j'aime Pe[i[)0. Pejipo est en danger; sauvez-le et je suis à vous.

- L'abbé tomi)ait des nues; il ne répondit pas.

— Voulez-vous sauver Peppo ? dit Carina. L'abbé toucha terre.

— Le sauver? croyez-vous donc que cela soit fuCile?Ces petites fdles ne doutent de rien... Prenez la lune avec les dents, et je suis à vous! Sauver Peppo! mais je décrocherais jilulot les astres.

— Donnez-moi un moyen ; je ne vous demande que cela.

— Demandez-moi un poème épique I

— Alors, adieu.

— Un moment !

— Non, non, adieu.

— Laissez-moi cherclier ?

— Je vous accorde cinq minutes.

Les cinq minutes s'écoulèrent, l'abbé n'avait rien imaginé.

— Je vous quille, adieu, dit Carina, et celle fois c'est pour la dernière.

— Attendez... mon oncle est l'ami du gouverneur de la Bastille.

18i BOHÉMIENS

— Ah ! je vous disais bien qu'avec un peu de bonne volonté... Après?

— Après! mais, dame ! après ? je ne sais pas...

— Alors je m'en vais.

— Oli ! la folle; encore cinq minutes au moins?

— .Je vous en laisse di\.

— Merci, dit l'ablté.

Ces dix minutes s'écoulèrent comme les autres.

— Que de temps perdu! s'écria Garina. Monsieur l'abbé, je vous croyais plus malin que ca.

L'abbé, exaspéré, allait répondre avec impertinence, lorscjue enfin une idée tardive passa dans son esprit comme un éclair.

— J'ai trouvé! dit-il.

Carina bondit de joie, et, s'appuyant sur l'épaule de ral)bé, elle joignit ses mains et demeura là comme suspendue à ses lèvres. L'impressionnable jeune homme réprima la tentation de baiser au moins la joue de la bohémienne, h qui l'émotion donnait mille charmes de plus.

— .J'ai trouvé, répéta-t-il, mais c'est, bien chanceux, bien fou, bien extravagant.

— Dites toujours !

— Il faudra que Dieu ou le hasard fassent le reste.

— Le hasard, c'est Dieu! dit Carina.

— Merci de la leçon, rei)artit l'abbé en souriant ;

i:t gram>s ?Kir.M-:rRS 185

oui, Dieu seul fera le reste, car Dieu est f^rand, connue disent les Oiicntaiix, et ce proverbe vaut tous les sermons. Ecoute, Garina, connais-tu parmi Icsboliémiens, tes compagnons, un solide gaillard, prêt à tout affronter pour de l'or?

— Tout ? c'est beaucouj) dire ; mais Diego a de l'amitié pour Peppo, et cette considération, jointe à l'appAt dont vous parlez...

— Cela me suffit; allons, fillette, présente-moi ce Diégo-là.

Carina, leste et pimpante, l'espoir au cœur et le sourire sur le front, courut devant l'abbé, qui se vil forcé (le courir derrière elle. Au train dont ils allaient, ils firent l)eaucoup do chemin en peu de tem|)s, et arrivèrent en quolqaes minutes au camp des parias.

Carina aperçut de loin Diego, et rai)pela de toutes ses forces; mais l'heureux lézard de Bohème songeait, le regard perdu dans les profondeurs de ce Iialdaquin d'azur et d'or qu'on appelle le ciel; rudement secoué par Fredgi , qui passait justement à côté de lui, il se leva, désolé de renoncer à son doJce farniente , mais désireux avant tout de plaire à sa bien-aimée.

— Allons donc! s'écria Carina, qui avait couru à sa rencontre, et le poussant par les épaules.

— Allons donc ! cria aussi l'abbé.

Son geste iniiiérieux amena Diego jusqu'à lui. Le bohémien ôla son jjonnet de laine.

— Excusez-moi, monsieur l'abbé, dit-il, je n'entendais pas; et sans Fredgi, ma fiancée, je serais encore là-bas; mais cette aimable enfant m'a appliqué un coup de pied...

— Où ça ?

Diego remit son bonnet avec dignité.

— Pas de soupçons humiliants, dit-il; j'étais couché sur le dos.

— Diego, s'écria Carina avec impatience, écoule religieusement monsieur l'abbé; il y và de la vie de Peppo.

Diego ouvrit des yeux énormes.

— Mon ami, dit l'abbé, il faut sauver ton camarade. 11 est ou il va être à la Bastille. J'ai appris, par hasard, ce malin, qu'il y manquait un geôlier. Tingt demandes sont déjà déposées; il faut que la vingt et unième soit faite par loi, je l'appuierai; j'irai même trouver le gouverneur en personne, et tu seras agréé, je te l'assure. Une fois introduit dans la place, libre d'y entrer ou d'en sortir à toute lieure, ce sera à toi d'imaginer ce que lu pourras faire pour délivrer ton ami.

Carina jeta un cri de joie, et embrassa l'abbé à

l'étouffer. Tandis que celui-ci rajustait sa collerette, elle sauta au cou de Diego.

La physionomie de ce dernier, bien loin de s'épanouir, s'était considérajjlement rembrunie; ne répondit ni aux paroles de l'abbé ni à l'étreinte de Carina.

— Tu hésites? dit la bohémienne ; Diego, est-ce que vraiment tu hésiterais?

— J'hésite à me faire pendre; j'avoue que cela me répugne considérablement.

— Lâche! s'écria Carina.

— Lâche ! répéta Diego ; — comme s'il y avait du courage à se faire étrangler.

L'abbé saisit Diego par le bras.

— Écoute bien ce que je vais te dire : Si tu m'obéis, je te donne cent livres.

— Oh ! s'écria Diego en ouvrant à la fois ses yeux et ses oreilles.

— Si tu sauves Peppo, continua l'abbé, je t'en donne trois cents.

— Oh! s'écria encore Diego ravi.

— Et si tu t'insurges, ajouta son interlocuteur, je te tue, aussi vrai que tu n'es pas clirétien et que voici mon épée.

Diego bondit en arrière devant la pointe que l'abbé venait de lui appuyer sur la poitrine.

i88 BOHÉMIENS

— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit le bohémien.

Carina étouffa de nouveau l'abbé et embrassa encore Diego.

— Diego, dit l'abbé après avoir remis son épée au fourreau et en rajustant une seconde fois sa collerette, procure-toi un costume d'homme, car tu as quasi celui d'un sauvage; demain, nous irons ensemble trouver mon oncle; chemin faisant, je te donnerai mes instructions.

— Dieu vous assiste! dit Diego ; et il se retira intérieurement fort contrarié, en répétant tout haut : Dieu vous assiste ! et en ajoutant tout bas : Que le diable t'emporte !

Carina resta avec l'abbé, qui, voulant jouir un peu du bonheur de la bohémienne, la regardait sans lui parler.

— Suis-je coupable, se disait-il en lui-même, ou fais-je une bonne action ? Dieu le sait! mais je suis content de moi. Je risque la fortune de mon oncle et ma liberté pour sauver un gueux. Maudite sensibilité, voilà bien de tes tours! A tes veux, les larmes effacent le sang.

Carina avait caché ses prunelles sous ses longues paupières; elle tremblait, mais elle restait là; la pauvre fille interprétait faussement la persistance

KT (.RANDS SKK.NKIUS 189

que l'abbé mettait à la contempler. L'abbé devina sa pensée.

— Carina, dit-il, ta reconnais bien mal ce que je viens de faire pour toi.

Carina se méprit d'autant y)lus et frérnit ; son amour pour Peppo lui donnait de la pudeur, presque de la vertu.

— Petite ingrate! s'écria l'ajjbé, comprenant soudain la pensée de Carina, tu me ])rends donc pour un misérable ?

Cette fois, Carina ne se trompa point, et s'élança avec l'agilité d'une chatte à la gorge de son bienfaiteur. Puis, elle se laissa tomber à terre et s'évanouit de joie.

L'abbé voulut encore remettre sa collerette en place; mais il ne la retrouva plus: elle était en .lambeaux.

Carina se mit à deux genoux devant Montaran.

— Votre épée, s'il vous plaît, monseigneur? dit-elle.

— Pourquoi faire ?

— Vous allez voir.

L'abbé donna son épée nue à Carina, qui la planta en terre devant elle.

— Monsieur l'abbé, dit la bohémienne, voici

une croix, et cette croix est aussi la garde de votre

épée; elle rei)résenle Dieu et l'honneur? Jurezmoi de ne ]ias revenir sur la promesse que vous m'avez faite de tenter le salut de Peppo.

— Sur Dieu et l'honneur, je le jure! dit l'abbé. Ah! petite, petite, ajouta-t-il, tu fais de moi tout ce que tu veux? A quand la réponse à ce que je t'ai demandé?

— A demain.

— Oùçà?

— Au Pré-aux-Clercs.

L'abbé n'avait pas fait cent pas liors du bois de Vincennes, qu'il s'arrêta court.

— 0 tête volatilisée!... s'écria-t-il. Peppo!... Nerlanges î . . . complices!... et je n'y songe qu'à présent. — 11 eut envie de s'arracher les cheveux, mais il changea aussitôt d'idée. — Allons! rien n'est perdu encore. Sauvons Peppo, soit ! mais sauvons aussi M, de Guise, en exterminant M. de Nerlanges. On ne manque pas son homme deux fois, morbleu !

Page 1