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CHAPITRE XX

Diego et Cariiia. — Le prisonniei'. — Un oclairde boulieur et une minute d'oubli. — Deux comiilices. — Le giimoiie du lieutenant-criminel, l'n aveu mortel. — Péripétie. —Vieux proverbe.

Bientôt Diego entra dans la chambre du chevalier. 11 regarda autour de lui, et, ne voyant personne, alla à pas de loup coller son oreille contre la porte du cabinet ; puis il revint sur ses pas avec la même précaution; il lit un signe et Carina courut à lui.

— Écoute, lui dit-il, je m'en vais. Pour agir légalement, j'en ai tout à l'heure demandé la permission à M. le gouverneur, il me l'a accordée; il m'a dit que tu me remplacerais pour ce soir;

comme il était, à ce qu'il paraît, de ))onneliiimeiir, il y a consenti sans trop de difficulté. Garina, aie de grands égards pour ce jeune seigneur : la Régente est venue lui rendre visite.

— Quoi ! c'était la Régente ?

— Elle-même ! quand on aura amené ici un autre prisonnier, qu'attend monseigneur, tu le préviendras.

— Oui ; mais tout cela ne me fait pas découvrir Peppo.

— Et quand tu le découvrirais, dis-moi ton plan ?

— Je le sauverais ou je mourrais avec lui. Diego haussa les épaules.

— Vois-tu, Carina, dit-il, ce que nous faisons ici, ou rien, c'est absolument identique. J'obéis, car l'abbé n'est pas du tout commode. Mais je suis certain que jamais... J'entends des pas, c'est sans doute le prisonnier. Adieu, et fais l)ien ce que je t'ai dit?

— Sois tranquille.

Diego se délivra de son trousseau de clefs. — Voici les clefs, dit-il en les remettant à l'égyptienne.

Carina les pendit à sa ceinture.

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— Oli! s'il y avait là celle du cachot de Peppo ! s'écria-t-elle.

— Sans doute, dit Diego, mais elle n'y est pas... Et quand elle y serait ?

Carina fit un geste d'impatience. Diego liaussa encore les épaules et partit en grognant. Le caractère du joyeux paria n'était plus reconnaissable.

— Que ferais-je, entlTet? dit Carina demeurée seule. — Oh! cette Bastille est un gouffre!...

On frappa ; Carina ouvrit. Un guichetier poussa dans la chambre un iiomme chargé de chaînes, en disant à Carina :

— Voici le prisonnier qu'on réclame; je le remets entre vos mains, comme j'en ai reçu l'ordre de M. le gouverneur ; ça ne me regarde plus, vous en répondez. Eh bien! continua-t-il en voyant Carina rester clouée à la même place, entrez-vous ou sortez- vous ? Fermez donc la porte.

Carina ferma la porte, mais ne sortit point.

Le nouveau venu promena autour de lui un regard iiél)élé; ce regard terne s'illumina peu à peu, la taille du prisoimier se redressa à mesure, et il se prit à sourire avec un ineffable bonheur aux joyeux rayons qui éclairaient la chambre et la réchauffaient ; puis sa tête se penclia sur sa large

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poilrine. Son nom, doucement prononcé par Carina, le lira momentanément de ses angoisses mortelles. 11 se retourna :

— Carina! s'écria-t-il, Carina!

— Oui, Peppo, moi c{ui de mon plein gré suis venue m'enfermer ici, pour t'en arracher au péril de ma vie.

— Et Gianina ? demanda le cruel Peppo.

— Oublie-la, car elle t'oublie! Ainsi que lu le disais, Peppo, elle est devenue princesse. Oui, elle est, dit-on, toute-puissante à la cour... et elle le laisse à la Bastille!

— Une princesse! murmura Peppo. Oii! alors le chevalier de Guise est son amant ou son époux.

— Non, dit Carina; il s'agit bien du chevalier de Guise! Gianina a retrouvé sa famille, une famille puissante. Je le disais bien, moi, qu'elle avait du sang étranger dans les veines!

— El le chevalier de Guise? fil Peppo, tout à son idée brûlante.

— Qu'a donc affaire le chevalier de Guise dans tout ceci? s'écria Carina imiiatientée. — Ah! ditelle, se méi)renant, tu veux. ]iarler du sort? Je ne sais s'il a réussi ; c'est possible.

Peppo vit que Carina ne savait rien. En lui demandant de jeter un sort au chevalier de Guise, il s'était bien gardé, comme nous l'avons vu, de lui parler de Gianina ; il se tut. La pauvre fille s'approclia de lui, qui ne lui avait pas même tendu la main, et s'appuyant sur son épaule, elle lui dit, suivant à son tour la pensée dévorante de son cœur ardent :

— Moi qui ne suis rien, j'ai pu m'introduire dans cette prison terrible et venir te dire ce que nul autre n'oserait: Espère! C'est que je t'aime, moi, Peppo, poursuivit l'égyptienne, d'une voix qui sifflait pleine de passion à l'oreille du boliémien. Oh ! tu le sais depuis longtemps, et tout le monde l'a deviné, le jour où ma iiaine jalouse jjour Gianina faillit en s'exhalant te faire commettre un crime!

Les lèvres de Carina eftleuraient la joue de Peppo ; son haleine brûlante et l'étincelle électri(]ue de son regard forcèrent le bohémien à lui prêter son attention.

— Tu m'aimes? Carina, dit-il, tu m'aimes? et son regard s'illumina, et sa main pressa la main de l'égyptienne.

Le clievalier de Nerlanges troubla celte scène où Carina était parvenue à faire oublier Gianina à

Peppo pendant une minute. A son aspect, elle s'éloigna du bohémien. Le chevalier, préoccupé de ce qui allait se passer, ne remarqua point ce mouvement; il fil signe à Carina de se retirer, elle obéit; alors, prenant l'allure la plus dégagée, il dit à Peppo, qui ne l'avait point encore reconnu :

— Eli bien ! on a donc déjoué nos projets?

— .le ne m'attendais plus à vous revoir, dit Peppo, dont le cœur se ranima à une étincelle d'espérance.

— C'est mal d'avoir douté de moi. Je suis prisonnier comme toi, et malgré ma lâcheuse position, je peux encore te rendre laliberté.

— Toujours à condition que je tuerai le chevalier de Guise?

— Il s'agit bien du chevalier de Guise! Écoulemoi, et suis mon raisonnement. Tu as été pris un poignard à la main, en plein Louvre, sous les yeux de la Régente , menaçant un des plus grands seigneurs de France ; tu es inévitablement perdu. Le moins qu'il te puisse arriver, c'est d'être roué vif.

Peppo pensa tout bas que M. de Nerlanges avait raison.

— Tandis que si tu acceptes le marché que je

vais le proposer, et que je te lue pour m'assurer de ton silenôe, ce sera d'un seul coup, je le le promets ; encore, en ce cas, aurais-tu la chance de le défendre; mais je te jure, foi de gentilhomme! que ce n'est point là mon intention. De pressantes raisons d'État m'ont fait désirer la mort de M. de Guise, je ne suis point pour cela un scélérat. Je viens donc l'offrir une seconde fois la liberté. Mais il me faut une garantie, non pas pour moi, pour la personne qui s'intéresse à notre salut commun; car celte garantie qu'on exige m'assure comme à toi la délivrance.

Peppo, décidé à tout plutôt qu'à demeurer en prison, soutint sans pâlir le regard de M. deNerlanges, qui probablement allait lui proposer quelque chose de terrible.

Le chevalier parla.

— Il y a cinq ans, dit-il, le marquis de Saint- Ange fut assassiné ; on n'a pu jusqu'à ce jour décou-

'vrir le conpable. Eh bien! pour des raisons qu'il serait trop long de l'expliquer, il est utile que ce coupal)le existe. Signe l'aveu du crime, cela suffira, et demain tu sortiras de la Bastille.

— C'est là votre garantie?

— Oui.

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— Fori bien! mais quelle sera la mienne?

— Un ordre de grâce et de mise en liberté signé de la main de la Régente; tu n'auras qu'à y mettre ton nom, et à le dater; il te sera livré en retour de ce grimoire approuvé et signé par toi.

— Cela demande réflexion ; donnez-moi un quart- d'heure ?

— Dix minutes, c'est tout ce que je puis t'accorder.

Nerlanges étala le grimoire fatal sur son lit, mit à côté une écritoire et une plume, puis se retira, laissant Peppo dans la plus cruelle per])lexité. Mais Carina, qui était aux aguets, entra doucement et, prenant Peppo parle bras, elle lui dit :

— Peppo ! que te voulait-on ?

Le bohémien tressaillit, et prit les deux mains de Carina dans les siennes.

— Ce que l'on me voulait, dit-il, le voici. On me propose designer l'aveu d'un crime qui n'est pas le mien. On me promet en retour la liberté.

— Et tu bésites?

— Si c'était un piège du chevalier de Nerlanges pour se débarrasser de moi?

— Se débarrasser de loi?

— Oui , car il y a un terrible secret entre nous.

— Voyons cet aveu?

Carina prit le grimoire el lut: « Je déclare avoir frappé démon couteau, il y a cinq ans, le marquis de Saint -Ange, qui, dans l'obscurité de la nuit, me prit pour le chevalier de Guise, et m'être enfui ensuite, laissant au mourant son erreur. Que réhabilitation soit accordée au très-noble et trèshaut seigneur, le chevalier de Guise. Justice soit faite au vrai coupable ! »

— On ne te trompe pas, Peppo, dit Carina, et je crois que tu peux signer cela. On doit attacher un prix énorme à la réhabilitation d'un nom comme celui-ci.

— Sans doute, mais pour étouffer à jamais ce mystère, on m'ensevelira dans un cachot.

— Il faudrait donc également frapper le chevalier de Nerlanges, repartit Carina, puisqu'il est comme toi dans la confidence ? Peppo, la Régente était ici tout à l'heure.

— La Régente!

— Elle-même; le chevalier était prisonnier comme toi, on a dû mettre une condition à sa liberté.

— Mais lui, c'est un grand seigneur.

— Raison de plus. Ce que tu pourrais dire serait

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taxé de calomnie, ce qu'il dirait aurait une portée plus haute.

— Tu me conseilles donc de signer? dit Peppo, dominé par l'intelligence supérieure de l'égyptienne.

— Eh bien! n'es-tu pas perdu? d'ailleurs, n'astu pas voulu tuer le chevalier de Guise?

Peppo se souvint, à ces paroles de Carina, du raisonnement trop clair, hélas! du chevaUer de Nerlanges. Oui, il était perdu dans tous les cas, inévitahlement perdu.

— Si l'on te trompe, reprit Carina, je suis libre, moi ; je me rendrai à la cour des Miracles, où, depuis leur exil du bois de Vincennes, se sont retirés nos frères; je les appellerai aux armes, et nous viendrons te délivrer. •

— Me déhvrer! enfant, que dis-tu là? Mais, voyons, oij faut-il que je signe ?

Peppo signa l'aveu mortel. Carina se jeta dans un coin de la chambre, car elle avait entendu résonner les éperons du chevalier. M. de Nerlanges parut, en effet.

— El) bien! dit-il à Peppo, t'es-tu décidé? Peppo présenta au chevalier le papier qu'il ve

nait de signer.

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— Voici votre garaniie, donnez-moi la mienne.

— Un instant, Ht le chevalier. Et s'adressant à Carina : Prévenez, luidil-il,M. le gouverneur que je suis à ses ordres.

Bientôt le gouverneur, suivi du guichetier et de quelques soldats, entra dans la prison ; il tenait à la main une lettre dépliée et une autre cachetée. 11 remit au chevalier celle qui était cachetée ; ce dernier s'empressa d'en déchirer le pli. C'était bien l'ordre de mise en liberté, avec le nom et la date en ))lanc, tel que la Régente le lui avait promis. H était en bonne forme ; alors, le chevalier le présenta à Peppo, et Peppo lui livra son aveu. Le gouverneur prit le grimoire des mains de M. de iNerlanges et le donna à un officier qui l'attendait en dehors, poi^ le porter à la Régente.

— Maintenant, mon garçon, dit le chevalier à Peppo, je vais écrire ton nom dans cet espace resté en blanc ; ici dessous, je mettrai la date que tu vas m'indiquer, et M. le gouverneur ne pourra plus dans vingt- quatre heures te refuser la liberté; après quoi je te souhaiterai le bonjour, car je pourrai sortir, n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?

Vaï disant ces mots, le chevalier tremi)ait sa plunïe dans l'encre, et étalait sous sa main le pa-

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pier libérateur, l'unique espérance de Pe.ipo qui ne le perdait pas de vue.

— Il est vrai, monsieur le chevalier, re[)artit le gouverneur, aux condilions de Sa Majesté, vous deviez être libre, aussitôt que le papier qu'on vient de lui porter serait entre ses mains.

Le chevalier, qui s'était baissé pour écrire le nom de Peppo, se redressa :

— Certainement, dit-il.

— Malheureusement pour vous , reprit le gouverneur, un rapprociiement subit vient d'avoir lieu entre la maison de Lorraine elle parti des princes, et je viens de recevoir un ordre, signé du maréchal d'Ancre et conlre-signé de la Régente, qui m'enjoint de vous retenir prisonnier à la Bastille.

Et il montra au chevalier la lettre décaclietée. Le chevalier, sans s'émouvoir, se baissa de nouveau, et tout en faisant grincer sa plume :

— De quelle lieure, je vous prie, est daté cet ordre ?

— De dix heures.

— En ce Cas, rejiril Nerlanges mettant son chapeau, en voici un autre qui le révoque, car il est daté de dix heures et demie.

Le gouverneur regarda.

— C'est juste, monsieur de Nerlanges, vous êtes libre.

— Et moi? s'écria Peppo avec l'accent du désespoir.

— Mon ami, dit le chevalier, j'en suis désolé, mais charité bien entendue commence par soimême.

Et il sortit.

Peppo chancela et s'évanouit ; Carina, muette d'horreur, le vit tomber sans songer à le secourir.

— Emportez cet liommedans son cachot, dit le gouverneur.

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