CHAPITRE XXI
La cour du roi François. — Droit d'asile. — Regrets des bohémiens. — La fête de l'argot. — Capons, fraucs-mitous et rifodés. — Diego regrette la Bastille. — Un ange aux enfers. — Humiliation de Margaillou. Bohême et liberté! — Eslher et Assuérus. — 31ots barbares. — Frénésie. — Alerte. — Le bourdon de Notre-Dame. — Unechose inouïe.
La cour du Roi-François, petite succursale de •la grande cour des Miracles, était, comme elle, un immonde fouillis de maisons, faites de boue et de poutres, soutenues par des soliveaux croisés en tous sens comme des signes cabalistiques, avec des toits surplombants à demi défoncés ; bouges ventrus, borgnes, hideux, taillés sur le patron de
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leurs liabilants infâmes et contrefaits. D'étroites venelles conduisaient, après mille détours, à ce cloaque impur, où nul n'aurait osé s'aventurer après le coucher du soleil. Celieu jouissait de franchises; il avait droit d'asile. Quiconque s'y réfugiait, échappait à la justice. Ce droit devait bientôt être violé. C'est dans ce réceptacle de la gueuserie de Paris, que les bohémiens avaient trouvé une retraite pour se soustraire aux plus cruelles ])erséculions, car la Régente furieuse leur avait retiré sa protection puissante. Sans être fort honnêtes gens, ils valaient, à coup sûr, mieux que leurs nouveaux compagnons. Aussi regrellaient-ils amèrement le bois de Vincennes. l'air pur et l'herl.te fleurie, ruais entre la cour du Roi-François et le pilori, il n'y avait guère à hésiter; les truands les reçurent, du reste, avec les égards qu'on se doit entre gens de moralité proldémalique, et grâce à une assez cordiale hospitalité , les compagnons de Peppo promirent de devenir bientôt les plus dignes coquins de la corporation de l'argot. C'était une nuit de grande solennité parmi les truands, que celle oîi les adeptes recevaient leur initiation aux mystères des capons, des francs-mitous et des rifodés. Ils convinrent donc, qu'afm de mieux honorer leurs hôtes, ils choisiraient pour cette fêle fraternelle, le
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jour de la célébration du mariage de Diego avec Fredgi. Au jour convenu, et dès que le soleil eut disparu derrière la vieille tour Saint-Jacques, on vit donc, entre chien et loup, défiler dans la rue Saint-Denis, en débouchant de la rue Sainte-Catherine, autre vomitoire de tourbe infecte, une multitude étrange d'êtres écloi)j)és, grouillant pêlemêle comme des larves immondes, vers la cour du lloi-François, dont ils encombrèrent les ruelles adjacentes.
La nuit était venue, et comme le ciel était chargé de nuages, de profondes ténèbres enveloppaient la fourmilière bruyante qui envahissait la cour du Roi-François. L'ne fusée partie d'un coin de la place, jeta une lueur bleue qui éclaira un instant l'effrayant spectacle d'une laideur universelle, et s'éleva vers le ciel, où elle plana un instant comme une étoile, puis s'éteignit. A ce signal, cent torches s'allumèrent, et leur flamme rouge aux reflets sanglants illumina d'une façon terrible ce gouffre de damnés.
Perdus au sein de ce cauchemar, les bohémiens étaient mal à l'aise; ils se réfugièrent auprès d'un tréteau de planches de sapin, soutenues par des tonneaux, et formèrent alentour comme une guirlande d'anges déchus, présidant aux tortures
de Tenfer. Sur le théâtre s'évertuait un personnage fabuleux, qui soufflait à pleins poumons dans une cornemuse; des brocs de \in l'entouraient; près de lui gisait une béquille usée. Il avait sur la tête un bonnet fabriqué avec une peau de chat, dont la queue pendait par derrière ; sur ses épaules flottait un vieux manteau troué de garde-française ; une cliemise noire tombait en loques autour de ses membres contrefaits ; ses hauts-dechausses n'étaient plus que deux sacs en guenilles; des lisières de drap de toutes couleurs lui servaient à la fois de bas et de chaussures.
Quant à sa physionomie, elle n'existait véritablement pas :
Un large bandeau cachait son front et une partie de son visage. Son œil, car on n'en voyait qu'un, se perdait sous des paupières gonflées; son nez crochu cachait sa bouche, et son menton touchait son nez. Ce que l'on pouvait entrevoir de son teint avait la couleur du bistre. C'était pourtant là un homme, et cet homme commandait à cette mulitude, et il s'appelait Margaillou. Son âge, impossible de l'apprécier ; sa voix, [dus impossible encore de la définir! c'était un son rauque, qui pouvait ressembler au grognement d'un animal que l'on n'a jamais en
lendu. Diego et Fredgi, les deux héros de la fête, étaient assis à côté de lui ; leur consternation avait quelque chose de risihle. Fredgi possédait une multitude de raisons pour s'ennuyer mortellement : son dégoût pour le voisin Margaillou, son épouvante des truands, dont le cercle se rétrécissait de plus en plus autour du tréteau, son regret de ne plus voir le bois de Vincennes, son inquiétude sur le sort de Peppo, et enfin sa répugnance pour Diego. C'était là ce qu'il y avait de j)lus grave ; mais il fallait qu'elle se mariât, la vie de bohème ne lui plaisait point. Fredgi rêvait un avenir réglé, occupé surtout. Celte tille, ordinaire d'esprit et de cœur, aurait eu la sagesse en partage, si elle tut née dans toute autre condition. Elle aurait fait une bonne mère de famille, une épouse tidèle, qui sait ! Mais a-t-on jamais ici-bas ce que l'on ambitionne ardemment? Fredgi pensait pouvoir décider Diego à renoncer à son existence nomade, elle espérait adoucir celte nature sauvage, rasséréner ce cœur qui avait plus d'un remords, et, à force de soins, luer ses instincts funestes. Diego était riche, il pouvait devenir fermier. Fredgi soignerait les poules, et tout irait iiassablement au bout de quelques années.
Telles étaient les pensées de cette pauvre (ille
si méprisée, si niéi)ri?al)lt', et qui, sans le savoir, dans ses projets vulgaires, n'aspirait pas moins qu'à rélial)iliter un criminel peut-être, à relever son ûme de l'abjeelion où le vice l'avait l'ait tomber, et à se renouveler elle-même, pour ainsi dire, dans l'atmosphère d'une vie différente. Fredgi avait l'instinct du bon et du bien. Or, cet instinct était plus fort que sa répugnance pour Diego. De quelle œuvre était-elle l'instrument en agissant ainsi?.,. C't^st le secret de Dieu! \'ous avons tous, forts et faibles, grands et petits, une lâche mystérieuse à accomplir. « L'homme s'agite et Dieu le mène, » a dit un religieux el illustre auteur.
Diego, lui, regrettait même la Bastille; tant d'abjection lui répugnait! Une telle dégradation de son espèce lui soulevait le cœur! 11 faisait une étrange grimace chaque fois qu'il échangeait un regard avec Fredgi, ou avec un de ses camarades.
Cependant deux ou trois tonnes venaient d'être défoncées. Truands et truandes se ruaient sous les robinets. On commençait à vociférer, el l'ivresse allait bientôt chunjer celle scène déjà si repoussante. Des groupes s'étaient formés; on jouait avec les dés et les caries, ce qui faisait pressentir le
tour des couteaux. Quelques lames scintillaient déjà, et plus d'un flot de sang se mêlait aux flots de vin. On trépignait, on dansait, on cliantait, c'était à ne plus s'enlen<]ri' ; une joie terrible transportait ces créatures maudites. Les bohémiens seuls ne jouaient, ne buvaient, ne criaient ni ne dansaient. Quelques voix menaçantes se firent entendre, quelques imprécations tonnèrent sourdement. Les parias comprirent ([u'il fallait se mêler à tout ce bruit et prendre part à l'orgie. Tout à coup une immense acclamation retentit, Margaillou cessa son effroyable musique, et se retourna impélueusement en voi.issant une gorgée de jurons. Mais presque aussitôt il se calma. Un ange venait de descendre dans le séjour des réprouvés: Gianina, en costume de bohémienne, traversait la cour du Roi-François, et on lui faisait passage avec des sourires grimaçants qui l'eussent épouvantée sans l'état d'exaltation où elle était parvenue.
Dans ce moment, hélas! Gianina était folle, véritablement folle! Son cœur venait d'être brisé, ses idées s'étaient troublées, et son impressionnable nature avait fléchi sous li.s coups de ses derniers mallieurs. Dans le suprême baiser de sa mère infortunée, Gianina avait recueilli le serme d'un dés-
ordre iiienlal ([uc devait leconderles excentricités de son inin.^inalion volcanique, et les puissantes facultés de son organisation merveilleuse. Serait-ce un ju'ivilége divin que la folie? et celte fièvre inconnue donnerait-elle des hallucinations qui rapprochent éphéraèrement la créature du Créateur? (iianina, d'une beauté éclatante, s'avançait comme un génie de lumière ; et, ainsi que nous le disions, tous s'écartaient devant elle. La magique enfant fit entendre sa voix pénétrante; la multitude se tut comme si l'archange du Jugement eût parlé. Les bohémiens, fiers de Gianina et contents de la revoir, s'empressèrent autour d'elle. Diego et Fredgi elle-même s'élancèrent à sa rencontre. Margaillou, séduit, voulut en faire autant; mais il eut la vexation de se jeter par terre en descendant de son perchoir. Pour comble d'humiliation , il creva avec le dos sa cornemuse, qui rendit un son grotesque. On se mit à rire, le diable sait avec quels éclats! Margaillou ne se déconcerta point, et salua Gianina, qui s'inclina devant cette béte liuMiaine.
— Ne me demandez pas, s'écria-t-elle mélodieusement, ne me demandez pas pourquoi je suis revenue; ne me demandez pas non plus ce que je suis allée faire à la cour. Les esprits sont
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nos m.'iîtres; ils nous poussent et nous marchons! Camarades, je vous promets de joyeuses cliansons; nous danserons encore au clair de la lune nos rondes de sorcières. A nous l'air pur, les prés, les montagnes et le ciel! Bohême et liberté!...
Ce cri retentit comme un immense écho rejeté par les truands eux-mêmes.
— Reine de beauté, dit l'absurde Margaillou, je te salue et t'admire.
On rit encore, et Margaillou conduisit triomphalement Gianina jusqu'à son tréteau. 11 y grimpa le premier, et saisissant sa crosse, il la tendit à la bohémienne en aboyant ces mots :
— Tel que le roi Assuérus présentant son sceptre à Kstlier, je te tends ma béquille ; empoigne-la l
Gianina obéit, et l)ondit sur le tréteau à côté de l'orgueilleus. Margaillou.
L'étonnement que causa cette radieuse apparition ])roduisit un silence de quelques secondes, puis une acclamation spontanée s'éleva delà cour du Roi-François et retentit jusque dans les quartiers voisins. La laideur rendait hommage à la beauté.
Gianina s'inclina avec celle grâce qui n'appartenait qu'à elle, et les cris redoublèrent.
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Une telle ovation, de si bas qu'elle partît, flatta l'amour-propre de la bohémienne, qui, saisie d'une inspiration capricieuse et pleine de verve, entonna cette boutade improvisée :
Baucrochcs el loitiis, Kclop|iés et co.nus, Dégingandés, ventrus, (irotesques et crochus, Gambadez à la ronde !
Secouez ces lambeaux De nobles oiipeaux Que la vermine inonde 1 Dansez, jeunes et vieux!..
Vos blessares.
Vos tortures S' eu trouveront mieux.
Jetez là vos béquilles, Faites sauter les flUes, Dansez, mes sncnx!
Ce bizarre couplet, jeté sans raison et presque sans rimes entre un éclat de rire et un sanglot, truands et truandes se mirent à en répéter l'air monotone. Gianina le recommença ensuite en se dandinant sur le tréteau un gobelet à la main, tandis que Margaillou, entraîné dans sa contemplation, se démenait en cadence, un broc de vin entre les bras. Truands et truandes redirent de nouveau la folie de Gianina, en y mêlant celte fois
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l'agi éiheiil d'une ronde immense. On se lut [)our écouler encore ; mais ce fut Margaillou qui chanta. La foule stupide ne songea point à réclamer; depuis un instant, elle n'admirait plus la bohémienne; étourdie par son propre entrain, elle ne s'était tue que pour écouter une voix quelconque qui lui donnât sujet de recommencer à tourner en criant.
Elle accepta donc Margaillou, qui iiurlaces mots barbares sur un air plus l)arbare encore :
Cabin,calia,
Ah ! ah !
Dansez la ronde,
Immonde.
A cloche-pied,
Hé! hé!
Que tout 5,'rouilie.
Se débrouille Et s'embrouille!
Cahiul calia!
Ah ! ah !
Clopin-clopant, sautez, manants !
Sautez, bohèmes et truands 1
Un cltœùr universel répéta cette extravagance, et l'on gambada furieusement. Margaillou transporté sauta dans la mêlée, où il roula et se perdit.
A peine achevé, le chant impossible recommença.
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Alors ce ne fut plus une danse, mais un délire frénétique, un tourbillon furieux. Tout criait, tout se tordait, tout l)ondissail; on se pressait, on s'étouffait, on se foulait aux pieds, et la ronde diabolique annonçait ne devoir finir qu'avec le jour.
Tout à couj), le son funèbre d'une cloche fêlée retentit comme un signal de détresse. Un certain calme succéda aussitôt au désordre. C'était Carina qui venait troubler les ])laisirs de la îruonderie.
— Alerte! alerte ! s'écria-t-elle d'une voix déchirante en traversant la foule.
Elle avait conservé son costume d'Iiomme; mais son bonnet était tombé et ses longs cheveux ondulaient sur ses épaules.
— Alerte ! alerte ! cria-t-elle encore.
On l'entoura. Les bohémiens l'enlevèrent dans leurs bras pour la protéger, et l'emportèrent à colé de Gianina.
— Pourquoi ces cris d'alarme? demanda brutalement Margaillou grimpant sur le tréteau.
Sa hideuse figure n'effraya point Garina.
— Alerte! alerte! cria-t-elle plus fort.
Toute l'attention se porta sur elle; c'était l'instant qu'elle attendait.
— Truands, s'écria-t-elle, vous nous avez donné asile, vous nous avez initiés à vos secrets ; nous sommes des vôtres. Or, vous nous devez aide et protection, comme nous vous la devons.
— Oui ! oui ! liurla-t-on de toutes parts.
— Sauvez donc notre frère Peppo, condamné à mourir en Grève cette nuit.
— Son crime? cria la foule.
— On l'accuse d'avoir tué, il y a cinq ans, le marquis de Saint-Ange, et, il y a cinq ans, nous étions en Espagne,
Un grognement confus rugit sourdement.
— C'est une horrible calomnie! s'écria Gianina. Peppo est innocent, je le jure!
— Knlendez-vous le bourdon de Notre-Dame! dit Carina.
En effet, le bourdon sonnait le glas des morts. A ce bruit lugubre, le grognement confus rugit de nouveau, mais plus fort.
— Ab! reprit Carina avec un cri, ils veulent donner une grande pompe à cette exécution parce qu'elle doit emporter un terrible secret !
Gianina, plus morte que vive, entoura Carina de ses bras en la suppliant de se taire; puis, se tournant vers la multitude :
— Amis! cria-t-elle, courez tous au-devant du
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corlége; que votre masse relarde sa inarclie ; entourez l'écliafaud! brisez -le I Moi, je vais me jeter aux genoux de la Régente, et j'obtiendrai la grâce de Peppo.
— A la Grève! à la Grève! vociférèrent deux mille voix.
Le bourdon de Notre-Dame sonnait toujours. Les truands s'élancèrent en foule; mais, chose inouïe! toutes les issues étaient gardées par les troupes, et la cour du Roi-François venait d'être envaliie par les arcliers de la prévôté.