‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE XXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXll

Haut et l'ourt. — Une fête noctiiiue. — Le niaiéclial d'Ancre est plus content que lespiiuces. — Onze heures du soir. —Le cortège. — La corde au cou. — Ce que criait le lieutenant criminel.— Promenade aux llambeaux. — Libéra anima mea. — Les Filles-Dieu. — Le |ain et le vin. -Un lazzi. — Le nez de l'abbé entre deux cierges. — La poire d'angoisse. —La place de Grève. — L'abbé confesseur. — Un personnage à besicles et en toque de velours. — Transfiguration, — Conversion. —Le martyr et le bourreau. — Un tonnerre d'applaudissemeiils. — Quarante mousquetaires et un cavalier noir. — Une traînée de poudre. — Explosion.

La promesse d'élargissement faite à Peppo était un leurre. Mais Peppo, considéré comme le plus grand des misérables, ne méritait aucun intérêt. Le faire pendre pour un crime qu'il aurait pu commettre, ou pour sa tentative d'assassinat au

Louvre, no si|ïnifiait absolument lien ; l'essentiel ét.iit qu'il lADiien et dûment pendu, liant et court, le soir même. M. de Xerlanges s'était aussi laissé tromper; et, sans sa présence d'esprit, il est certain que la Bastille lui eût servi de tombeau. La Régente y tenait pour sa propre satisfaction, et Concinile voulait, afin de se débarrasser à jamais d'un complice exigeant. Pepym, moins beuroux que M. de Nerlanges, allait subir son sort.

A l'éclatante réparation qu'on voulait donner à la noble famille de Guise, il fallait une pompe sans pareille et une publicité immense. Il fallait plus encore! Une exécution en plein jour n'eût point causé cette émotion profonde, cette terreur vague qu'insj»ire la nuit ; et l'on voulait que les imaginations frappées conservassent longtemps le souvenir de cette mort, qui devait être à la fois une expiation pour le coupable, une réliabilitation pour l'innocent.

L'aveu fatal signé par Peppo fut répandu par centaines; mais on garda le silence sur l'beure où devait avoir lieu le supplice, afin que la surprise augmentât, s'il était possible, l'effet du spectacle.

Aussitôt après le coucber du soleil, la grande porte de la Bastille lut tendue de noir, et toutes les

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confréries de la capitale vinrent se ranger, bannicre en tète, à l'entrée du iiont-levis.

Pendant ce temps, des troupes arrivaient, et des tambours, couverts de crêpes, roulaient lugubrement. Un écliafaud, enveloppé de tentures noires à croix blanche, et une potence gigantesque se dressèrent sur la place de Grève. La nouvelle se répandit avec rapidité. A dix lieures du soir, le bourdon de Notre-Dame sonna; toutes les cloches de Paris lui répondirent. L'effet fut prodigieux; la rille entière obéit à cet a|>pel. Deux personnes furent les seules à ignorer ce qui se passait et ce qui se préparait: Peppo d'abord, dont le caciiot allait s'ouvrir dans quelques minutes, et })uis le clievalier de Guise, qui, prisonnier à A'incennes, songeait à se suicider.

La Régente le faisait, heureusement, garder à vue, et on l'avait mis au secret. ^Marie de Médicis désirait sans doute, en lui laissant ignorer sa réhabilitation, prolonger d'une nuit son supplice. N'avait-il pas brisé sa vie, à elle ? Et puis, elle nourrissait des projets pour le lendemain.

. Dans la matinée. Sa Majesté avait fait appeler le maréchal d'Ancre; Goncini, en la quittant, paraissait tout joyeux. Le chevalier de Guise, reconnu pur et sans tache, allait partir pour la Pro-

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vence, et si lo maréchal avait pu espérer un moment un triomphe plus complet, il devait encore s'estimer heureux du tour que prenaient les choses. C'est qu'il avait été à deux doigts de sa perte. Les princes ne se trouvaient pas aussi satisfaits. L'infamie n'allait plus flétrir le noble nom de Guise. Cette famille arrogante reprenait son prestige, augmenté de l'intérêt qu'inspire la persécution ; d'un autre côté, le maréchal d'Ancre ressaisissait son empire ; vaincus sur toute la ligne, leur mécontentement fut profond, amer comme leur déception.

11 était onze iieures du soir, ainsi que nous l'avons dit dans le précédent chapitre ; la nuit était sombre; il faisait un temps lourd, humide, triste, un vrai temps d'agonie. Une coiiorte d'arquebusiers sortit de la Bastille; chaque soldât portait un flambeau de cire jaune allumé. Ensuite parut un tombereau devant lequel marchait un homme habillé de rouge: c'était le bourreau. Dans le tombereau se trouvaient, debout, un religieux et un liomme bâillonné, tête nue, une corde au cou; ses poignets étaient liés derrière son dos. Un peloton de cavaliers fermait la marclie. En tête de ce cortège marchait le lieutenant criminel, criant ceci :

— Cet homme que l'on conduit en Grève est

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l'asscssin du tiès-noble marquis de Saint-Ange!

Un roulement de tambour succéda à la \oix du magistrat, et le convoi sinistre s'ébranla tout entier. Une grande multitude accourait sur son passage ; les fenêtres se garnissaient de spectateurs, qu'éclairait une illumination improvisée. Et les tambours roulaient, et les cloches tintaient, et la voix du lieutenant criminel redisait par intervalles:

— Cet homme que l'on conduit en Grève est l'assassin du très-noble marquis de Saint-Ange !

Cette scène était terrible; l'effroi sourdait. Afin de mieux montrer le condamné au peuple, on fit un long détour. Au lieu de descendre par les quais ou i)ar la rue Saint-Antoine, on se dirigea vers la porte Saint-Martin. Arrivé à l'entrée de la rue Saint-Denis, où il s'engagea lentement, le convoi s'arrêta.

Le fatal tombereau fit halte en même temps; il se trouvait en face du couvent des Filles-Dieu. On obligea Peppo à descendre de son pilori roulant, et on le conduisit à la porte du monastère. Des chants religieux retentirent, et le condamné tressaillit. Le Libéra anima mea le pénétra d'une crainte superstitieuse ; un charme mystérieux se mêla pourtant à son émotion, car c'étaient d'iiarmonieuses voix de femmes qui priaient pour lui.

Était-ce un rayon de la grâce qui pénétrait ainsi son pauvre cœur, ou un effet nerveux? Qu'on pense à ce sujet ce que l'on voudra: le fait est que Peppo eut envie de pleurer et de s'agenouiller. La porte s'ouvrit ; les recluses, vêtues de blanc, tenant chacune un cierge allumé, vinrent recevoir le condamné. Elles conduisirent Peppo devant un christ suspendu au chevet de l'église, et le ramenèrent ensuite processionnellement au bourreau, qui lui enleva la poire d'angoisse. L'abbesse alors, suivant une ancienne et naïve coutume, offrit à Peppo trois morceaux de pain et un verre de vin. Peppo, altéré par le bâillon, but le vin, et mit machinalement le pain dans sa poche.

— Le drôle est prévoyant! s'écria une voix dans la foule; il fait des provisions de voyage.

Ce lazzi provoqua un rire homérique; Peppo se retourna courroucé, et vit une impertinente figure d'abbé montrant son nez entre deux cierges.

Peppo ouvrit la jjouclie ; le bourreau profila de l'occasion pour lui remettre son bâillon. " Le moine qui assistait Peppo remonta avec lui dans son tombereau ; mais Peppo le repoussa lorsqu'il lui présenta son crucifix.

Il y eut dans la foule un murmure de réproba-

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tinn. Le roiiégo ip[)rit sa niaiclie el suivit la rue Saint-Denis clans toute sa longueur; enfin, il déboucha sur la place de Grève. Un chuchotement, (jui siffla comme un vent d'orage, l'accueillit à son entrée, et une multilude immense s'agita au loin, comme la mer dans l'obscurité. Le tombereau s'arrêta au pied de l'échafaud. Au même instant la Grève s'illumina. Des trépieds funèbres s'allumèrent aux angles de la place; une fumée noire s'échappa de ces flammes sinistres, et forma de sombres nuages ciui s'amoncelèrent au-dessus de l'échafaud, comme les miasmes du Tartare, et semblèrent y attendre l'àme du supplicié pour l'emporter dans leurs ténèbres cimmériennes.

Le moine tenta un suprême effort, et présenta une dernière fois le crucifix à Peppo. Peppo le repoussa encore, et, sur un geste du bourreau, monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud.

— Excusez-moi, mon révérend, dit l'abbé, en prenant le christ et s'élançant à la suite de Peppo.

Le moine, reconnaissant un abbé et un gentilhomme, se soumit volontiers; il désespérait d'ailleurs du salut de cette âme dépravée ; un autre, avec la grâce d'en haut, pouvait être plus heureux. Nul ne s'aperçut de cette substitution, excepté

quelques soldats et quelques lionmies du i)euple. Le bourreau enleva à Peppo son bâillon.

— Vous avez dix minutes, lui dit-il.

Peppo garda un silence farouclie : l'aspect de cette foule accourue pour le voir mourir, cette potence dont l'ombre fatale était projetée au loin par les lumières, l'impressionnaient vivement.

— Tu as de mauvais sentiments, lui dit l'abbé ; si je t'avais connu aussi endurci, aussi peu repentant, j'aurais refusé tout net à Garina de m'employer à te sauver.

— Me sauver? me sauver? dit Peppo défaillant.

L'abbé le soutint d'une main vigoureuse.

— Oui, c'est moi qui avais introduit Diego à la Bastille; mais Diego était une brute; Dieu l'eût éclairé peut-être, si tu avais prié au lieu de maudire. Pourquoi as-tu refusé ce crucifix?

— Ah! s'écria Peppo, pleurant de rage, embrasser ce christ et écouter ce moine qui ne parle que de l'enfer , cela m'empêchera-t-il d'être pendu? Et pourtant, j'en atteste le ciel, je suis innocent du crime dont on m'accuse!

— 3Ialheureux! dit l'abbé, tu as assassiné le marquis de Saint-Ange.

— Ce n'est pas moi ! je vous le jure, ce n'est pas moi.

— Tu l'as avoué.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Peppo, les yeux au ciel et avec une expression inouïe de désespoir, oui. je l'ai avoué, et pourtant je suis innocent!

— Innocent?

— Oui, oui, ohl oui!

L'abbé s'émut de cette voix déchirante.

— Eh bien, dit-li , je me doutais qu'il y avait là quelque mystère. Parle, je t'écoute; ne mens pas, si tu veux qucDieu te pardonne! car il y a un Dieu! vois- tu? un Dieu qui a bien souffert pour racheter ton âme près de monter vers lui.

Peppo se mit instinctivement à genoux et commença sa confession. Les plus rapprochés de l'échafaud admiraient comme cet infurtuné se montrait docile. Le moine, témoin de ce changement inattendu, fit mentalement un acte de grâce. Cet abbé si jeune, si élégant, n'inspirait rien d'analogue à sa mission, mais cela même le rendait intéressant ; d'ailleurs, à mesure que le pénitent avançait dans ses aveux, l'abbé avait pris un air grave qui lui allait à merveille et le rendait imposant.

Cependant un personnage à besicles et à toque de velours bordée d'iiermine, lisait tout au long rarrêt qui condamnait à être pendu l'assassin du marquis de Saint-Ange, et réhabilitait le noble chevalier de Guise. La foule, impatiente du dénoiïment, boulait el hurlait, ce qui n'empêcha point riiomme de justice d'acliever sa lecture aussi solennellement qu'il l'avait commencée. Il termina enfin. Peppo finit en même temps sa confession et se releva. Le visage de l'abbé s'était petit à petit empreint d'une douceur angéiique, et comme transfiguré.

— Peppo, dit-il, je te salue ! je te salue, martyr !

Un éclair illumina le front du bohémien et des larmes coulèrent de ses yeux.

— Peppo, reprit l'abbé , du courage ! le bonheur est là-liaut qui t'attend.

— Vous ne me parlez pas de l'enfer, vous? dit Peppo.

— L'enfer, répondit rabl)é, lu le quittes!

Le bourreau frappa un léger coup sur l'épaule de Peppo, qui frémit. L'abbé lui présenta le crucifix et Peppo le baisa; un tonnerre d'applaudissements couvrit le bruit «les tambours, qui firent un roulement.

l.e bourreau monta l'éclielle de la potence et Peppo le suivit.

C'était l'instant terrible; la multitude fixait seâ regards avides sur celte échelle de mort, à laquelle grimpaient, l'un après l'autre, l'exécuteur el la victime. C'était un silence profond, mais haletant, oppressé, prêt à se rompre violemment dans un cri d'iiorreur.

Soudain une voix lointaine retentit.

— La grâce ! la grâce! cria celte voix.

Un murmure, pareil à celui de la marée montante, gronda dans la foule.

— La grâce! la grâce ! répéta encore la voix.

Elle fut suivie d'une mulitlude d'autres auxquelles mille échos répondirent, et ces paroles : « La grâce! la grâce! » éclatèrent au pied même de l'échafaud, dont la garde plia un instant sous la masse puissante qui se pressait derrière elle.

Alors arriva par le quai une brillante cavalcade, éclairée de torches portées par des pages : quarante m.ousquetaires entouraient un cavalier vêtu de noir, qui chevauchait fièrement au milieu d'eux, le front découvert. Un écuyer venait derrière lui, portant sa bannière, comme au temps des croisades.

Le grand prévôt, en costume de cérémonie, marchait en tète. On sonna une fanfare, et le prévôt cria d'une voix forte :

— Au nom de Sa Majesté le roi, grâce est octroyée au condamné. Le marquis de Saint-Ange n'est pas mort.

— Vive le marquis de Saint-Ange ! crièrent les mousquetaires.

— Vive le marquis de Saint-Ange! répéta la foule, sans savoir pourquoi.

Et le cavalier noir~salua profondément.

La nouvelle circula et se répandit avec la rapidité d'une traînée de poudre ; il y eut aussitôt une explosion terrible. L'écliafaud fut renversé, la garde refoulée, et ce peuple, qui un instant auparavant venait se repaître de l'agonie de Peppo, l'enleva et le porta en triomphe.

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