‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 24 sur 27 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Comiueiitil se lil que le père Picobert égara sa jambe. — Les carrosses . — La fanfaie d'Ivry. —Le salut de la France. — luquictodes . — Mail t'ÉlJeest à la fois page et daraed'honnear.— Le roman. — Vieillir, mourir... rt'gnerl — Reine et femme. — Adamastor. — Ce que l'abbe a vu sur le pont Neuf. — Combat.

Le temps étnit sombre, presque menaçant. Le bois (le Yincennes ne faisait entendre d'autre bruit quelajîbinte monotone de ses arbres agités par la brise Le \ieux donjon dessinait sa noire et imposante silhouette sur les nuages errants. Les cours se trouvaient désertes, et rien à Yincennes ne léhioignait le moindre changement. Toujours le même calme, la même solitude et la même

Iristesse. Le pèr-e Rigobert avait bien ouvert la grande porte à un lourd carrosse, mais il ignorait ce que contenait ce carrosse et ne s'en souciait guère, ma foi ! puis, il avait refermé la porte à triple tour et s'était retiré dans sa loge, où il s'assit en sifflant une marclie guerrière. A quoi bon d'ailleurs s'émouvoir? Rigobert en avait vu tant d'autres!

Un second 'Carrosse pareil avait fait son entrée à Yincennes pendant la nuit, ce qui avait contrarié Rigobert , car il dormait profondément à cette lieure indue. En s'éveillant au bruit des coups que l'on frappait à la porte, il ne trouva plus sa jamhe de bois. Eiitin,illa reconquit et alla ouvrir. Nulle idée curieuse ne l'avait tourmenté , et il s'était recoud lé en maugréant seulement avec force contre sa maudite jambe, qui s'égarait sans cesse. L'invalide, en s'asseyant dans sa loge, n'interrompit donc l'air rempli de glorieux, souvenirs qu'il sifflait, que pour faire cette réflexion :

— Décidément, il doit y avoir belle compagnie dans les prisons.

11 se remit à siffler celte marche que jouait la fanfare de sa troupe à la bataille d'ivry, en prenant sa position de combat, et resta stoïque.

Dans le château, cependant, l'appartement royal

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s'était ouvert, les fenêtres avaient permis au jour d'illuminer leurs embrasures; meubles, dorures, porcelaines, semblaient se réjouir de l'absence momentanée des ténèbres et de l'isolement.

La Régente, violemment agit'ée, venait de sortir d'un appartement voisin où quelqu'un causait sans doute avec elle.-

— Monsieur de Saint-Yves, dit-elle à un gentilhomme qui s'était levé en la voyant paraître, faites de suite, je vous prie, seller un cheval, le premier venu ; un ofticier de la garnison vous prêtera le sien, je le veux ; courez, ou plutôt volez à Paris ! Rendez-vous place Royale, vous savez, chez le chevalier de Nerlanges. Ne le demaiulez

, pas, c'est inutile, il est à la Bastille ; entrez de force chez lui ;^ il faut absolument que vous me rapportiez des papiers qui sont pour moi de la plus haute importance. Cherchez partout, enfoncez les serrures, brisez tout! Voici un ordre par écrit qui vous autorise.

Le marquis s'inclina et [irit l'ordre que lui pressentait la Régente. 11 y jeta un rapide coup d'ccil.

— Allez, monsieur, dit Marie de Médicis ; il s'agit du salut de la France.

Le marquis de Saint-Yves bondit vers la porte et disparut. Marie de Médicis, l'œil en feu, les

joues violettes, se promena selon son habitude, en donnant les marques de l'inquiétude la plus vive.

— 11 est impossible, disait-elle, que ces papiers ne soient pas chez M. de Nerlanges !... 11 les a lus, juste ciel ! et ce secret terrible !... Ali ! oui, c'est à dessein qu'il ne m'a remis que la moitié du dépôt du comte de Breteuil. Mais la Bastille est là, Dieu merci! et je jure qu'il n'en sortira jamais! non, jamais ! pas même pour être enterré.

Elle se retourna vivement vers un personnage qui se tenait debout dans un coin de l'appartement, et semblait attendre, comme un automate, que l'on poussât le ressort qui devait le faire mouvoir.

— Quelle heure est -il? demanda la Régente.

— Midi, madame.

— Élie! s'écria-t-elle, avancez-moi ce fauteuil, je tombe d'accablement ! Que d'événements depuis quatre jours! tant d'émotions m'ont brisée. Les explications se sont enfin terminées, mais pour me laisser une angoisse de plus ! Oh ! monsieur de Nerlanges !

— Élie, ajouta-t-elle, après quelques minutes de silence et avec un peu ])lus de calme, mes ordres ont-ils été fidèlement e>.éci:l 'S?

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— Oui, îuadaine. M"p de Saint-Ange allend le bon plaisir de Voire Majesté ; M. de Guise est gardé à vue dans son appartement. Cette nuit, il voulait se tuer.

— Se tuer!... Personne à Yincennes ne soupçonne ma présence ?

— On l'ignore absolumf^nt.

— C'est bien ; j'ai voulu que tout se passAt ici dans l'ombre et le mystère. Faites amener les bohémiens sur cette terrasse.

— J'y cours, madame. Oli! si VotreMajesté avait pu être témoin de la joie que ces pauvres gens ont manifestée en revoyant le bois de Vincennes!

— Oui, mais les truands sont furieux de ce qu'on ait viole leurs droits ! Ali ! je ferai raser ces quartiers infâmes et jeter à la Seine leurs maudits habitants.

— Les parias seront reconnaissants, soyez-en sûre, de ce que Votre Majesté a daigné faire pour eux.

— M"p de Saint-Ange sait-elle ce que sont devenus ses compagnons, au milieu desquels on l'a arrêtée celte nuit ?

— Non, madame.

— L'étrange créature! Je crains qu'elle ne perde l'esprit !

— En descendant celte nuit du carrosse qui l'ai apportée à Yinccnnes, elle a demandé si c'était uncachot qu'on lui destinait. Je l'ai rassurée et conduite à la chambre qu'elle occupe ; puis, je l'ai suppliée de vouloir Ijien revêtir un costume plus décent que son habit de zingara, plus digne de son rang et du nom qu'elle porte. Ce matin, elle est calme, maisje crois qu'elle a pleuré au lieu de dormir, car le lit n'est pas défait.

— Petite folle ! s'écria la Régente ; il a fallu ameuter tout Paris et employer une armée pour la prendre! Quelle idée! Son amour pour M. de Guise aura achevé de la rendre folle 1 Puisque aujourd'hui, ajouta la Régente, vous êtes destinéà me servir de page et de dame d'honneur, prévenez Mlle de Saint-Ange que je l'attends. Mais avant de l'introduire ici, amenez-moi M. de Guise.'

Elie s'empressa d'àllei* s'acquitter des ordres qu'il venait de recevoir, et Marie de Médicis resta seule.

Le salon où se trouvait la Régente était situé aU' rez-de-chaussée ; trois grandes portes vitrées, sur lesquelles retombaient de longs rideaux de velours, s'ouvraient sur la vaste terrasse qui se trouveen face du polygone; c'est là que la Régente avait dit à Élie d'amener les bohémiens.

Mario do Môdicis se prit à méditer profondément. C'était tout un roman avec ses péripéties, ses coups de lliéàtre, ses situations déchirantes, que, depuis le premier chapitre jusqu'au dénoùment, elle repassait dans son cœur.

Ses passions ayant survécu à sa jeunesse, elle oublia qu'aimer trop tard est dangereux, même pour une reine, et elle se laissa séduire par M. de Guise. Sa vanité de femme crut sans peine à la douce réciprocité de ce sentiment. Elle s'y abandonna donc avec confiance. Sa cour entière devina le secret de son cœur éperdu ; des querelles politiques s'ensuivirent et troublèrent les tendres espérances où elle se berçait : Gom-ini se révolta, voyant pâlir sa double étoile d'amoureux éconduit et de ministre menacé dans sa fortune ; les princes se brouillèrent entre eux, et elle, la Régente de France, prise entre de puissants intérêts ot la voix de sa tendresse, hésita à se séparer du chevalier de Guise en lui donnant la lieutenance générale de Provence; et de Guise, lui, redoubla les angoisses de la pauvre femme en redoublant d'assiduité, car il avait entrevu un but plus élevé que la lieutenance générale : il vo.ulait détrôner le ministre. La Régente, à demi folle, venait de refuser tout accommodement, la guerre

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était allumée: de Guise, en dépit des jaloux et des envieux, resterait à la cour. Lorsqu'un jour... un jour où Marie s'était presque donnée à lui! l'ingrat se montra infidèle. Furieuse, elle le cliasse de sa présence ; égarée , elle va l'accuser d'un orinie... Soudain, elle apprend que le secret de ce duel mystérieux, qui équivaut presque à un assassinat, est devenu public. Alors, la femme offensée redevient la femme amoureuse qui pardonne et oublie. Mais, liélas ! elle sait qu'elle n'est pas aimée, qu'on s'est joué de son affection. Cette affection, de Guise en est indigne. N'importe! il la possédera toujours.

— JeM'aime ! je l'aime ! murmurait dans le fond de son^âme oppressée la Régente de France. Je l'aime ! je l'aime !

Et elle pleurait. Un monde d'émotions remua son chaos dans le cœur de Marie de Médicis.

— 0 ma jeunesse! ô ma beauté! s'écria-t-elle, Heurs à jamais fanées, qu'êtes-vous devenues î Pour vous, l'amour, ciel adoré, n'a plus ni feux ni larmes, cette rosée du cœur ! Je vous plains, pauvres femmes, qui, privées d'amour à l'âge des amours, espérez conquérir ce trésor du passé dont le destin moqueur ranime en vous le désir. Dites, oh ! dites adieu aux illusions dorées, que n'ont

pu retenir vos beaux jours. Vieillir! mourir!... La reine pleura; puis, comme si l'antique fierté de sa race fût venue à son secours, elle se leva avec une dignité superbe, et dit :

— Non... régner !

Élie introduisit M. de Guise, et se retira. La Régente tressaillit, s'avança vers lui, el lui tendit la main •

— Chevalier, dit-elle, pardonnez-moi.

M. de Guise n'accepta point la main de la Régente; il s'inclina seulement et fit un pas en arrière, en balayant le plancher avec la plume de son chapeau.

— Moi! un pardon à Votre Majesté? Je dois implorer le sien. N'ai-je pas été dans une prison et déshonoré ? Ne suis-je pas un vil assassin, et Paris entier ne le sait-il pas , et mon échafaud ne se dresse-t-il poinl?... Au lieu d'être décapité, ne dois je pas être pendu après que j'aurai vu l'écusson de mes armes brisé par la main du bourreau? Ah ! s'écria le chevalier avec des 1. .mes de rage, comme reine, vous avez élé sans loyauté !... comme femme, vous avez été sans foi !

La Régente tordit ses bras.

— Je vous aimais!

Ce cri, parti du fond de sa poitrine, fit impression sur le clievalier. Une telle excuse absout un crime.

— Paris, dit la Régente, tremblante d'émotions diverses, ce qui a fait découvrir le mystère de la mort du marquis de Saint-Ange, c'est votre malheureux duel avec le comte de Breteuil.

• — Quel rapport?...

— Vous le saurez ; quant à moi, je n'en ai jamaisparlé; je vous le jure, monsieur, je vous le jure à la face du ciel ! Vous aurez, avant une heure, la preuve que je vous dis la vérité.

— Avant une heure, madame, je serai mort.

— Malheureux !

— Et c'est vous, madame, qui me fournirez lemoyen de me tuer ; à ce prix, je vous pardonne, je vous dirai même que je vous aime, que je n'ai jamais aimé que vous.

— Cruel, dit la Régente brisée, c'est moi quevous tuez avec de telles paroles ; et vous me déchirez le cœur en retournant le poignard dont vous m'avez frappée ! Vous ne vous tuerez pas, et je ne vous demanderai point de me dire que vous m'aimez, que vous n'avez jamais aimé que moi. Votre réhabilitation est complète ; la ville et la cour ont été témoins de l'éclatante réparation faite à votre-

nom ; tout à l'heure, votre famille viendra au Louvre me remercier en pompe. J'ai fait plus: je vous ai ménagé une surprise, et j'ai désiré que tout cela eût lieu à Vincennes, afln d'éviter l'éclat que les courtisans eussent certainement donné à ce qu'ils auraient vu. Que mon sacrifice, que tout ce que j'ai souffert, tout ce que je souffre et ce que je souffrirai soit du moins le secret de ceux qui me devront quelque reconnaissance! Monsieur de Guise, vous aviez raison de le dire, non, ce n'est pas à vous de me pardonner.

Marie de Médicis était vraiment grande et belle; on lisait sur sa physionomie ses sentiments intimes de reine et de femme.

De Guise, en l'admirant, eut presque envie de la plaindre, sinon de la consoler.

— Madame, dit-il, j'attendrai pour tomber à vos genoux, la réalisation de vos promesses. Quoi qu'elles puissent me donner, elles ne me rendront jamais le bonheur.

La Régente se retira; de Guise ouvrit une des portes vitrées, respira l'air vivifiant de la campagne et s'éloigna rêveur.

M. de Nerlanges entra.

Il s'assit sans façon dans le fauteuil qu'avait occupé la Régente.

ToLil à coup, en ouvrant les yeux que la fatigue lui avait un instant fermés, il se trouva face à face avec un personnage qui le contemplait, les bras croisés .

Le chevalier se leva et fit trois pas en arrière.

— Peppo! s'écria-t-il, est-ce loi ou ton ombre?

— Je suppose que c'est moi, répondit le paria.

Le clievalier n'eut point l'air de remarquer l'expression menaçante de sa figure; peut-être élait-il d'ailleurs trop préoccupé de ses propres affaires pour s'in(pjiéter beaucoup de la haine qu'il devait inspirer à Peppo.

— Je te croyais pendu! dit-il.

— Pas encore, dit le bohémien immobile.

— Ali! tu en conserves l'espoir?

— En t^t cas, mon gentilhomme à quoi devrais-je cette faveur?

— A ton amour pour Gianina.

— Ou à votre haine i)0ur le chevalier de Guise?

— Le chevalier de Guise? Je ne lui veux, je te jure, aucun mal... Mais, réponds donc enfin! comment se fait-il que tu sois libre?

— C'est toute une histoire. Je suis libre (lo{)uis cette nuit, et j'ai retrouvé mes compagnons, qui sont là réunis sur celte terrasse.

— Sur cette terrasse?

— Sans doute.

— Et Gianina?

Pepponeréponditpas.Le chevalier se mit à rire.

— Allons! je te la rendrai. Tu m'as fidèlement servi, mon garçon ; je te dois une récompense ; tu l'auras bientôt. Tu vois en moi le plus puissant seigneur du royaume.

Peppo ouvrit de grands yeux.

— Ali! s'écria le chevalier, prenant l'accent de Peppo, c'est toute une histoire ! Je te conterai cela. Aussitôt après ma délivrance, j'ai couru cliez moi, j'y ai pris des papiers importants que j'avais eu l'imprudence de laisser dans la poche d'un de mes pourpoints. J'ai brûlai, pour plus de sûreté, tous ceux dont je n'avais que faire ; et enfourchant mon tidèle Adamastor, j'ai pris la fuite. Ivre" de joie, j'ai couru toute la nuit à travers champs. Ce matin, je me suis rendu au Louvre. La Régente était à Vincennes, et me voici; de la barrière du Trône ici je n'ai pas mis dix minutes... L'excellent et généreux animal ! Ah ! par exemple, je me garderai bien de le prêter jamais au marquis de Saint-Yves, mon beau cheval gris!

— Un cheval gris? dit Peppo.

— Oui ; une robe brillante comme la plus fine soie.

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