Ô BOHÉMIENS
— Uq cheval gris? répéta Peppo.
— Pommelé, ajouta Nerlanges.
Peppo hocha la lêle.
— Il est bien loin !
— Comment, bien loin!
Peppo rit de l'étrange figure que tit le chevalier.
— Du train dont il arpentait la route, il a déjà eu le temps d'aller à Paris et de revenir. M. de Saint-Yves, qui sortait du château en toute hâte, l'a aperçu; il l'a enfourché aussitôt, et votre cheval gris-pommelé est parti comme un trait.
Les préoccupations du chevalier de Nerlanges ne tinrent pas contre le désagrément d'une telle mystification,
— Saint-Yves! suis-je donc destiné à le fournir de monture! Je ne peux plus m'exposer maintenant... ajouta-t-il en pâlissant de colère. — Ah! Saint-Yves ! Si encore c'était un autre ! Saint-Yves! deux chevaux dans une semaine!
Il sortit avec précipitation, se dirigeant vers le bois, dans l'épaisseur duquel il se perdit. Ce qui venait d'arriver au chevalier était un de ces tours que joue le sort aux plus honnêtes gens, et dont parfois les fripons sont victimes. Fort des papiers qu'il possédait et qui mettaient Marie de Médicis à sa
merci, il venait exiger d'elle ce que la ruse, le crime et la trahison n'avaient pu lui donner. Sa position pourtant était assez embarrassante. La Régente pouvait le faire arrêter et lui arracher, sa sauvegarde qui était en même temps sa fortune. Il s'apercevait trop tard qu'il avait mal combiné son plan. L'excès de son bcnheur lui avait fait perdre le fil de ses idées, dont nous connaissons du reste la logique. Et son cheval n'était plus là pour fuir en cas de violence! Décidément, sa course à Yincennes était une sottise qu'il ne se pardonnait pas. H marchait vite, une voix essoufflée lui cria au détour d'un sentier :
— Que le diable vous emporte, monsieur de Nerlanges !
Il n'y avait pas à s'y méprendre ; c'était bien à lui que s'adressait ce souhait jieu flatteur.
— Qu'il vous emporte vous-même, monsieur l'abbé! ditle chevalier, qui, en se retournant, avait reconnu son interlocuteur brutal.
— Saint Philidor! je cours après vous, monsieur, depuis un quart d'heure, sans pouvoir vous atteindre; je crie, j'a{)pelle, et vous ne répondez point. Vous ne marchez qu'à pas plus hâtés.
— Je vous jure, mon cher monsieur, que je n'ai rien entendu ; le vent était contraire.
— Savez- VOUS, dit l'abbé en croisant les bras sur sa poitrine et en cambrant ses reins, pourquoi je suis ici et pourquoi je cours après vous?
— Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre.
— C'est ce que je vais faire, .l'ai l'iiabitude, monsieur, d'aller me promener tous les jours sur le pont Neuf; j'aime à voir s'escrimer les derniers raffinés, à jouir de l'adresse des filous et des gueux, qui ne sont pas tous sur le pont Neuf, soit dit sans vous faire injure, monsieur; j'aime aussi à voir sauter les baladins , s'évorluer polichinelle et passer les Jeannetons.
— Tout cela doit être fort intéressant pour un homme désœuvré; mais je ne devine [)as le rap- ])ort...
— Un peu de patience, monsieur, s'il vous plaîl ! l'énuméralion des mille objets qui me disiraient sur le pont Neuf tire à sa fin. Aujourd'imi, en outre de tout ce que je viens de vous dire, j'ai été témoin d'une chose qui m'a fort étonné. Je sais un misérable capable de toutes les infamies, de toutes les lâchetés. On l'avait enfermé à la Bastille, et l'on pensait qu'il y finirait ses jours; on disai! même qu'on devait quelque nuit l'étrangler ou l'assommer dans son cachot, et c'eût été justice! comme une bêle vraiment dangereuse et malfai-
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santé, lorsque, jugez de ma surprise! j'ai reconnu tout à coup, ce matin, mon al)ominable coquin caracolant en face de la statue de Henri IV sur un superbe cheval gris-pommelé.
— Voilà qui est surprenant, en effet, dit le chevalier, la mort dans l'àme, car il se souvenait d'avoir passé sur le pont Neuf, le matin même, pour se rendre au Louvre.
— Vous allez être bien plus surpris encore, monsieur, quand je vous dirai que ce misérable...
— Eh bien ?
— Ce scélérat ...
— Après?...
— C'était vous !
Le chevalier, ivre de fureur, mit l'épée à la main, et s'élança sur l'abbé; mais celui-ci prévint le mouvement de son adversaire: sa lame sortit de sa gaîne avec prestesse, et, parant en tierce le coup qui l'eût traversé, il envoya à quatre pas le fer de M. de Nerlanges. Ce dernier se crut perdu.
L'abbé, comme dans un assaut, ramassa l'épée de Nerlanges, et la lui présenta :
— Votre épée, monsieur, votre épée! je n'assassine pas, moi, je tue.
Nerlanges reprit son arme, et sans songer à
remercier son noble ennemi, il se remit en garde. Ses traits étaient livides, décomposés, effrayants. L'abbé, au contraire, avait négligemment jeté son chapeau sur le gazon; le vent repoussait en arrière ses cheveux bouclés, et découvrait ainsi un joli front, uni comme à vingt ans. Les veux du jeune homme étaient ardents et ne quittaient point les yeux de son adversaire; sa bouche souriait presque, et un peu de dédain en pUssait légèrement les coins sous sa fine moustache.
Les combattants se tatèrent d'abord avec défiance, puis engagèrent le fer jusqu'au quart ; les coups se dessinèrent, les attaques se multiplièrent et les parades devinrent de plus en plus rapides. Les adversaires rompaient, avançaient, s'observaient; ils se pressèrent enfin, parant et ripostant avec vitesse. A mesure que leur sang s'échauffait, ils devenaient moins prudents, et l'ardeur du meurtre les poussait presque aveuglément l'un sur l'autre; le froissement de leurs armes faisait jaillir du feu.
L'un d'eux enfin jeta un léger cri et tomba.