‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Peppo regrette. — Carina espère. — Ce qui niauque aux parvenus. — Métamorphose. — Amour! adieu!— Double résurrection. — M. de Guise croit rêver. — Tout s'explique. — Le pardon. — Un dernier secret. — Un nouveau venu. — Dénoiiment,

Peppo était resté dans le salon où l'avait laissé M. de Nerlanges. Le paria, en voyant s'éloigner le chevalier, avait eu envie de le suivre, et son bâton avait sifflé entre ses mains; A changea d'idée presque aussitôt, et, sans se souvenir qu'il avait osé pénétrer dans un lieu où pouvait à tout instani entrer la Régente de France, il s'appuya pensif contre un meuble d'écaillé et de cuivre, orné de petits tableaux peints sur albâtre.

— Ah ! s'écria-t-il tout haut, après quelques minutes de rêverie, qui me rendra Gianina avec son

jupon court, son corsage à paillettes et son tara bour de basquel

Cette vision charmante qu'évoquait l'infortuné fut chassée par l'apparition de Carina qui avait enfin repris son costume de zingara.

Les appartements royaux du château de Vinçennes étaient au pillage ce jour-là ; pas un garde, pas un suisse, pas un valet. Élie était occupé ailleurs, et c'était l'unique serviteur qu'eût auprès d'elle la Régente, de façon qu'on pouvait, du côté du bois, entrer et sortir à volonté.

Peppo tendit la main à Carina, qui avait entendu ses paroles, expression touchante de regrets remplis à la fois de douceur et d'amertume.

— Peppo, dit la bohémienne, tu es un ingrat.

— Carina, répondit Peppo, c'est un dernier souvenir. *

— Peppo, reprit la jeune fille, tu es cruel. Peppo lui entoura la taille d'un bras, tandis que

de l'autre il fit tourner comme une plume son bâton terrible.

— Bonne Carina, dit-il, et ses paroles partaient ducœur, — je n'oublierai jamais ton dévouement et ce que je te dois, mais permets-moi...

— De pensera elle? interrompit Carina. Oh! tu l'aimes toujours?

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— Comme le cliène aime lo soleil! dit Peppo. Cette comparaison avait quelque grandeur, el le

paria la trouva sans l'apprécier; mais elle rendait bien sa pensée.

— Et moi, fit Carina sans comprendre la réponse de Peppo, comment m'aimes-tu?

— Comme j'aimais autrefois Gianina.

— Autant?

— Presque autant.

— Allons, dit en soupirant la jeune fille, on tâchera de se contenter de çà.

Des pas retentirent, Peppo et Carina n'eurent point le temps de se sauver; ils se jetèrent précipitamment derrière un des grands rideaux qui tombaient sur les portes vitrées.

Élie parut, [luis Gianina. Elle portait un élégant négligé du matin: une longue robe blanche garnie de dentelles. Ses bras étaient nus et ses cheveux sans parure. Cette enfant avait gardé dans sa vie sauvage, ce cachet d'aristocratie qui est dans les veines, comme l'art de plaire et de séduire. On a dit qu'on naissait poète; on naît aussi avec la distinction. On ne devient homme ou femme du monde que comme l'on devient versificateur. Le feu sacré manque à tous les parvenus.

Gianina n'avait pas seulement de la beauté, elle

avait de îa race. Oui, le sang était pur en elle, depuis le bout de ses pieds de fée jusqu'à l'extrémité de ses mains, les plus charmantes qu'on pût voir. Avec cette simple robe, sa démarche était d'une grâce et d'une dignité impossibles à décrire. Ce n'était plus Gianina, ou plutôt si, c'était bien toujours elle; mais transformée par le prestige, telle qu'une fleur qu'on aurait transj)lantée d'une terre fangeuse dansun vase précieux. Peppo la vit en glissant son regard entre deux draperies, et il tomba comme en extase, car il crut à une métamorphose ou à une transfiguration. Il vit Élie, l'impertinent tavernier, ([ui naguère la tutoj'ait, s'incliner respectueusement devant elle et l'appeler madame.

Gianiiia, ou plutôt Ermance, car dans ce moment Gianina n'existait véritablement plus, Ermance de Saint- Ange fit un signe, et maître Élie s'approcha les yeux baissés, les bras pendants; il s'arrêta et se tint debout dans l'altitude d'une soumission passive, et les talons sur la même ligne.

— Savez-vous, dit Ermance, ce que me veut Sa Majesté?

— Je l'ignore, madame, répondit Élie en s'inclinant un peu et en ouvrant légèrement les mains, puis il reprit sa position.

— C'est bien, dit M"« de Saint- Ange.

Elle fit encore un signe. Élie exécuta un demitour que son obésité ne dérangea point parce qu'il y mit beaucoup de précaution, et sortit sans trop de hâte ni trop de lenteur.

Ermance s'assit, grave et pensive ; les agitations de la nuit n'avaient laissé nulle trace de fatigue sur sa belle el touchante figure. A peine s'étaitelle accoudée au bois de son fauteuil pour méditer et attendre plus à l'aise, qu'une des portes vitrées s'ouvrit et donna passage au chevalier de Guise. En apercevant >I"p de Saint-Ange, tout son sang reflua à son cœur, il devint très-pâle. Ermance voulut se lever, mais le même phénomène s'était opéré en elle; et elle retomba sur son siège. De Guise, bientôt remis, s'avança et la salua profondément.

— Monsieur de Guise, dit-elle en réunissant toutes ses forces, j'espérais ne plus vous revoir.

— Et moi, madame, répartit de Guise d'une voix mal affermie, moi, au contraire, je le craignais.

Il y eut un moment de silence douloureux que M. de Guise rompit le premier.

— Oui, madame, je craignais de ne plus vous revoir, car j'avais à vous demander humblement pardon pour le mal que je vous ai fait. Je ne sau- ' rais plus être heureux, puisque tout nous sépare, mais je peux moins souffrir... Ayez pitié de moi!

;îOO BOHÉMIENS

et dites-moi, oh! dites-moi au moins que vous me plaignez?...

M'ie de Saint- Ange se leva, noble et gracieuse, et, avec un geste d'une dignité douce, elle dit :

— Oui, je vous plains, monsieur, car la mort d'un homme doit être lourde à la conscience ; je vous plains, c'est tout ce que je puis faire.

— Dieu sera plus clément, dit le chevalier.

— Je le prierai pour qu'il le soit, dit Ermance.

— Merci, madame. Oh! j'expierai ma violence! déjà ma punition est commencée, je la subirai jusqu'au tombeau ; elle m'y suivra plus inexorable que mes reniords.'

— Cette punition, quelle est-elle?

— Mon amourpour vous.

Evidemment, Ermance avait Fait cette question pour qu'on lui fît cette réponse ; elle en rougit et se cacha le visage dans ses mains.

— Cet amour, reprit de Guise encouragé, il me tuera !

Ermance frémit comme une biche atteinte d'une balle ; le chevalier s'en aperçut.

— C'est que vous m'avez bien changé! poursuivit-il, et il pensait réellement ce qu'il disait, et il souffrait, et des larmes sincères roulaient dans ses

yeux. — Oui, j'étais un fou, courant aux plaisirs comme le papillon aux Heurs, et étouffant la voix de l'àme qui nous crie d'aimer! Aimer, mou Dieu! aimer! savais-je seulement ce que ce mot signifiait? Je vous ai vue,madame, et j'ai compris.

Cette déclaration en assez bon français sembla émouvoir profondément M^'e de Saint-Ange, car elle se jeta dans son fauteuil et sanglota.

— Pour n'avoir pas commis ce meurtre, reprit M. de Guise, je donnerais tous les jours que j'ai vécu, tous ceux qui me restent à vivre, ne me réservant sur la terre qu'une heure d'amour avec vous... Madame, vous pleurez? vous m'aimiez donc, Ermance? Oui, oui, n'est-ce pas? vous m'aimiez?... Elle m'aimait! anges du ciel, elle m'aimait! D'ailleurs, vous me l'avez dit...

Et le chevalier de Guise, en tombant aux pieds de M"e de Saint-Ange, était une preuve de plus de l'immense prestige que donnent le rang et la richesse. 11 avait repoussé Gianina, il serait mort pour Ermance.

M. de Guise resta longtemps à genoux-, le souvenir de sa position réelle vis-à-vis de cette jeune lille lui revint, mais ne fit qu'augmenter son désespoir en diminuant son courage.

M'ie de Saint-Ange montra i)lus de résignation.

— Retirez-vous, monsieur, dit-elle, c'est un grand malheur que nous nous soyons rencontrés.

— Je pars, Ermance, et je ne vous reverrai plus, dit le chevalier; mais dites-moi une dernière fois que vous m'aimiez, dites-moi cela, et tout sera fini, vous n'entendrez plus parler de moi! Cet éclair de bonheur encore, et puis plus rien!

Ermance chancelait.

— Dites-moi que vous m'aimiez, répéta de Guise se traînant aux pieds de M"*" de Saint-Ange, répondez, et je pars; répondez, m'aimiez-vous?

— Oh ! s'écria Ermance éperdue, vous le savez bien !

Elle allait tomber; le chevalier se précipita vers elle et la soutint dans ses bras.

— Merci, lui dit-il, merci !

Ermance se dégagea de son étreinte et se jeta dans le fauleuiloù le chevalier l'avait surprise.

De Guise, l'ùme déchirée, maîtrisa ses fougueux transports, et, saluant M'ie de Saint-Ange, il prit congé d'elle comme après une visite de cérémonie ; mais, au moment où il allait sortir, tout ce que la malheureuse enfant avait contenu de désespoir s'exhala dans un cri déchirant.

— Ah ! fit-elle, pourquoi donc a-t-il tué mon père!

— Ton père existe, Ermance! dit le comte de

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Breleuil, qui s'élanra dans l'appartement, les braî^ étendus.

Le chevalierse crut le jouet d'une hallucination.

— Le comte de Breleuil! murmura-t-il.

— Non, dit la Régente qui venait d'entrer, le marquis de Saint-Ange.

Ce qu'éprouva M. de Guise en entendant prononcer ce nom, que le remords faisait retentir •nuit et jour dans son cerveau comme un tocsin de désespoir, le jeta dans la stupeur; ses deux victimes ressuscitant à la fois sous la môme forme, tout lui fit supposer qu'il devenait fou, qu'un cauchemar terrible l'oppressait. Mais non, tout était réel, et la réalité lui paraissait incompréhensible.

Le comte de Breleuil, ou plutôt le marquis de Saint-Ange, puisqu'ils ne faisaient qu'un, saisit les mains de Gianina, qui avait reconnu son ancien ami, et qui, muette de surprise, cherchait à lire dans ses yeux l'explication de ce mystère inouï.

— Gianina, Ermance, veux-je dire, oui, tu es bien ma fille... mon cœur me l'avait dit, et je suis stir que le tien l'avait parlé!

— Mon père! vous? dit Ermance.

— Enfant, reprit le marquis, je t'ai rendue malheureuse!...

Ermance sembla chercher dans ses souvenirs et

elle y trouva sans doute une resseml)lance qui la frappa, car elle tressaillit.

— Ma fille, dit le marqufe de Saint-Ange d'une voix, attendrie et en pressant Ermance sur son cœur, j'ignore par quel miracle du ciel toutes ces choses se sont accomplies, comment je te trouve et comment il se fait que l'enfant de Louise de Salorv ait vécu quinze ans parmi des bohémiens. Tu m'éclairciras ce secret? Le doigt de la Providence" avait marqué la destinée que nous devions suivre, 3t je remercie Dieu. Quand tu m'auras conté ton histoire, je te (tirai la mienne. Si lu savais comme j'ai souffert, Ermance, mon enfant ! Oli ! je l'ai pleurée, vois-tu ! et c'est à ma douleur que j'ai reconnu que tu étais véritablement ma fille, comme je le reconnais aujourd'hui encore à l'immensité de ma joie! Je me souvins, après t'avoir perdue, je me souvins de mon injustice, de ma cruauté, et j'eus l'idée, dans un accès de remords, que ta mère courroucée devait être venue t'enlever pour te soustraire à mes mauvais traitements. 11 ne nie resta plus de repos. Afin d'oublier mon désolant passé, je me plongeai avec rage au sein des flots du monde, appelant autour de moi des tourbillons de plaisirs.... et je m'y engloutis. Las de vivre, je me dirigeais un soir du côté de la Seine lorsqu'un

duel me fut offert; je me défendis à peine et je reçus une blessure profonde. Si près de la mort que j'allais clierclier, et qui était venue à ma rencontre, j'eus peut; oui, j'eus peur de paraître ainsi devant Dieu. Oh ! c'est qu'à l'heure suprême, vois-tu, l'ange du repentir vous tend les ailes; l'homme se souvient alors et il frémit. Baigné dans mon sang au milieu du ruisseau, je sentais que la vie ne m'avait point quitté, et je demandais grâce au Seigneur. En revenant à moi, j'aperçus Élie, qui, assis à mon chevet, épiait mon dernier souffle. Le bruit de ma mort s'était répandu, je songeai à profiter de cette circonstance pour dire au monde un éternel adieu. Mon fidèle Élie m'a bien secondé dans cette entreprise. On me crut mort....

A ces derniers mots. Élie, qui était entré sans bruit, se jeta aux genoux de son maître, et les baisa. Ermance écoutait parler son père avec mille émotions ; elle cacha sa tètedans son sein et pleura.

— Monsieur, dit le chevalier de (iuise, qui s'appuyait contre la muraille, avant d'implorer mon pardon , permettez-moi une question. — Car j'ignore véritablement si je ne suis pas en déhre. — Je comprends que le marquis de Saint-Ange existe, mais comment se fait-il que le comte de Breteuil?...

Le marquis sourit.

— Votre épée, monsieur de Guise, m'a traversé lebras seulement, la douleur que j'en ai ressentie a causé ma chute, et un évanouissement de quelques secondes. Vous m'avez manqué deux fois, monsieur le chevalier, en vérité c'est avoir du malheur.

De Guise s'aperçut alors que le bras droit du marquis était soutenu par une écharpe. M. de Saint-Ange, en parlant au chevalier, l'avait regardé sans colère ; il abaissa les yeux sur sa tille, qui pleurait toujours dans sa poitrine.

— Ermance, dit-il, et la jeune fille releva aussitôt sa gracieuse tête; — tu l'aimes, n'est-ce pas?

A ces mots, Ermance considéra son père avec une expression de joie céleste, et à travers ses larmes lui rendit son sourire.

Le marquis dit au chevalier :

— Approchez, monsieur de Guise.

De Guise obéit, son cœur battait et il avait des éblouissemenls.

— Je vous haïssais, monsieur, reprit le marquis en regardant toujours sa fille, — maintenant je aime presque.

De Guise saisit la main que le marquis lui offrait, et, par un mouvement irrésistible, la porta à ses lèvres.

Pendant loule cette scène, Marie de Médicis n'avait rien dit. Dévorait-elle une souffrance, ou jouissait-elle du bonheur des autres?...

— Monsieur de Guise, fit-elle en remettant un pli au chevalier, voici la lieuienance générale de Provence.

— Et voici votre femme, dit le marquis de Saint-Ange en lui présentant sa fille.

Un grand tumulte se fit entendre sur la terrasse ; la Régente fit signe à Élie d'aller voir ce qui en était cause. Élie revint bientôt après.

— Madame, ce sont des soldats qui réclament un prisonnier; ils sont conduits par un sergent des gardes qui menace les boliémiens d'extermination s^ls refusent de lui donner des renseignements.

— Faites entrer ce sergent, dit la Régente.

Le sergent parut ; à la vue de Marie de Médicis, son émotion fut visible,

— Que demandez-vous? dit la Régente.

— Que Votre Majesté fasse excuse, on allait,cette nuit, pendre un coquin qui avait tué un marquis; il s'est trouvé que le marquis n'est pas mort; moi, je n'ai pas compris. Bref, pour finir, un ordre de grâce est arrivé, et la populace a emporté le condamné en triomplie ; personne ne s'y

est opposé, à l'occasion qu'il avail reçu sa grâce. Mais voilà qu'il se trouve que ce coquin, non content d'avoir tué un marquis, avait encore voulu assassiner le chevalier de Guise. S'il était quitte d'un côté, il ne l'était pas de l'autre. C'est la raison qui fait que l'on est à sa recherche depuis le matin.

— Me voici, dit Peppo en sortant de derrière ie rideau qui le cachait.

Le sergent lui mit la main sur l'épaule.

— Laissez-moi, monsieur le sergent, je ne veux pas m'échapper. Madame, dit-il à la Régente, rassurez-vous, je n'en veux plus à personne. Monseigneur, dit-il en s'adressant au chevalier de Guise , j'étais un misérahle ou plutôt un lou; ne m'en veuillez point. Madame, dit-il, en se tournant vers M"e de Saint-Ange, j)ardon d'avoir osé vous aimer, vous si haut, moi si has ! Je l'ignorais, madame; mais je le sens à présent, je n'étais pas fait pour tant de bonheur. Que Votre Majesté m'excuse, reprit-il en regardant Marie de Médicis; (|uand j'ai reçu ma grâce, j'avais presque un pied dans la tombe, l'excès de mon bonheur m'a tout fait oublier. La foule m'a emporté ; ivre de joie, je me suis laissé faire; enfin, j'ai pu m'échapper, j'ai couru en délire où mon cœur m'entraînait. Arrivé dans le bois de Vincennes, je me suis

évanoui; au réveil, j'ai retrouvé mes compagnons, et ne me souvenant plus de ce que j'avais souffert, oubliant mon crime, je n'ai point cherché à m'évader. V^ous le voyez, madame, je suis même entré ici ; excusez-moi encore pour cette hardiesse ; on est venu, j'étais avec Garina, nous nous sommes jetés, derrière ces rideaux, et, malgré nous, nous avons tout entendu. Grâce! madame, grâce! criat-il en tombant à genoux, et par pitié faites-moi .tuer tout de suite! ne me renvoyez pas à la Bastille.

Garina était sortie, honteuse et tout éplorée, de sa cachette; elle tomba à genoux auprès de Peppo.

Ernaance de Saint-Ange et le chevalier de Guise demandèrent à la fois la grâce de Peppo, et le sergent fut congédié.

M. de Saint-Yves entra dans ce moment, couvert de poussière et d'écume. La Régente se précipita vers lui.

— Eh bien ? fit-elle.

— Madame, j'ai obéi aux ordres de Votre Majesté.

— Ges papiers?

— Ges papiers, madame, ont été probablement enlevés hier par le chevalier lui-même.

— G'est impossible, puisqu'il est à la Bastille.

— Je ne sais comment il en est sorti, madame, mais il est certain qu'il est rentré liier chez lui ; il en est reparti quelques minutes après, à ciieval, et on ne Ta plus revu. Je tiens ces détails de son valet.

— Oh! je suis perdue! Mais comment a-t-il pu s'échapper?

— Si Sa Majesté me le permet,' je vais le lui expliquer, dit Pejipo dont la main pressait la main de Carina rayonnante.

— Parlez.

— Votre Majesté avait confié au chevalier un ordre de mise en liberté, à condition qu'il Jui ferait remettre...

— Je comprends, s'écria la Régente en interrompant Peppo, je comprends, il s'en est servi pour lui-même; je n'avais point pensé à la possibilité de cette trahison! Le gouverneur, qui n'était point dans le secret, lui aura annoncé trop tôt le raccommodement des princes, et l'ordre de M. le maréchal d'Ancre qui lui enjoignait de retenir M. de Nerlanges prisonnier. Tout avait été bien calculé, et cependant... J'ignorais que ces papiers fatals fussent en son pouvoir. Ah! monsieur de Saint- Ange! monsieur de Saint-Ange! vous m'avez mise à la merci de cet homme!

Ce qui se passait était un secret pour tous, excepté pour Marie de Médicis et pour le marquis do Saint-Ange. Quoi donc renfermaient ces papiers terribles? Nous ne pourrions l'affirmer, l'histoire elle-même n'a point osé s'expliquer, et le procès de Ravailiac, dont les pièces avaient, sans doute, passé des mains de M. de Saint-Ange, qui se les était procurées nous ignorons comment, entre les mains du chevalier de Nerlanges, n'a jamais été «clairci. Marie de Médicis, que nous croyons innocente, hàtons-nous de le proclamer, avait peut-être à sauver des amis coupables; et voilà pourquoi, sans doute, elle attachait tant de prix à l'anéantissement de ces titres fatals.

L'état indescriptible d'angoisses où se trouvait la Régente, causait une consternation générale, quand tout à coup un nouveau personnage entra. Mal instruit ou se souciant peu des lois de l'étiquette, le nouveau venu parla à la Régente avant qu'elle eût songé à l'interroger.

— Je viens, dit-il, de la part du chevalier de Nerlanges.

— Que veut-il? demanda Marie de Médicis.

— Que Votre Majesté se rassure, dit le messager, M. de Nerlanges est mort, je l'ai tué.

Tous les regards s'étaient portés sur notre abbé,

qui, plein d'une noble assurance, s'inclinait en tenant son chapeau d'une main, tandis que, de l'autre, il présentait à la Régente un paquet soigneusement cacheté.

— M. de Nerlanges, avant d'expirer, m'a rerais ce paquet, madame ; il m'a dit qu'il contenait une fortune, qu'en le remettant à Votre Majesté, je pouvais tout espérer, tout ambitionner.

— Et vous avez pris connaissance ?

— Madame, interrompit l'abbé, ce secret ne m'appartenait pas.

Les yeux de laRégente jetèrent un éclair de joie ; elle prit le paquet que lui remit l'abbé sans hésitation.

— Je vous estime profondément, monsieur, ditelle en lui donnant la main en échange.

L'abbé la prit et la baisa le plus galamment du monde.

— Est-ce une mitre que vous voulez ? reprit la Régente.

— Oh ! non, madame! s'écria vivement l'abbé.

— Je ne puis tout d'abord vous faire octroyer le chapeau de cardinal.

— Le chapeau !... Qu'ai-je fait à Votre Majesté ?

— Que voulez-vous donc, alors?

— Une simple casaque de garde-franraise. Marie de Médicis tendit la main une seconde

fois au jeune abhé, qui mit un genou en terre. La Régente sourit.

— Relevez-vous, lui dit-elle, réievez-yous, capitaine.

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