CHAPITRE
Les parias. — Peppo. — Ses àiuouis et sa maDJoIiiie. — Fiedgi cl Carina. — Diego et le chaut des Bohémieus. — L'iioiume au uijuteau.
Dans le bois de Vincennes campait une tribu de bohémiens. Sa gracieuse Majesté Marie de Médicis, qui les aimait pour leurs talents mystérieux, leur avait permis de se réfugier là comme en un lieu d'asile : les uns maniaient des cartes, les autres jonglaient ou dormaient, étendus au soleil.
Les bohémiens, comme s'ils se fussent attendus à quelque visite d'importance, s'étaient parés de
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leurs beaux, habits. Deux jeunes filles, à demi vêtues et jaunes comme des statues de cuivre, arrangeaient, en chantant, un lit de paille fraîche, sous une tente si propre et si coquette, qu'elle ressemblait, parmi ses compagnes, à un nid de rossignol au milieu de nids de hibous. Un grand garçon de vingt-cinq à trente ans, laillé en hercule, surveillait ce travail ; il s'appuyait sur un bâton ferré ; son bonnet écarlate, rejeté en arrière, découvrait un assez beau front qu'inondait une chevelure du plus beau noir. De temps à autre, la prunelle ardente de ses grands yeux à fleur de tête semblait jeter des flammes; ses grosses lèvres frémissaient, puis souriaient, et, en souriant, laissaient voir deux rangées de dents blanches et aiguës. Ce fjohémien tenait de l'homme et de la brute: de l'homme par sa beauté ; de la brute, par la férocité de ses instincts. On le nommait Peppo ; on ne lui reprochait aucun crime, mais on le croyait capable de tout.
C'est à Gianina qu'il devait radoucissement de son caractère farouche ; il le devait aussi un peu à sa mandoline. Aucun bandit de la Sierra-Nevada, aucun hidalgo de la Vieille-Castille, aucun chanteur de boléro, d'Arranjuez à Séville, ne savait s'inspirer d'aussi brillantes fantaisies que Peppo,
lorsqu'il s'asseyait au\ pieds de sa bien-aimée, sa mandoline entre les bras. Aussi jouissait-il à Paris, sur le pont Neuf, d'une grande réputation. Maître Élie, le lavernier de lâf cour, ne dédaignait pas de l'attirer dans ses petits salons dorés, rendez-vous habituel des plus pimpantes courtisanes» et des plus élégants seigneurs.
Que de bonheur Peppo n'eût-il point dû à l'estimal)le industriel, sans la pensée toujours présente de Gianina! Mais, à défaut de plaisir, cela lui rapportait -toujours de l'argent.
Diego, le plus joyeux compère de la bande, était assis sous un chêne, les jambes écartées ; il regardait Peppo d'un air goguenard. Ce dernier, susceptible et violent, caressale couteau passé dans sa ceinture de laine. Diego éclata de rire, et remplissant jusqu'aux bords un gol)elet de fer blanc bosselé comme un feutre sur lequel on se serait assis, et qu'un coup de poing aurait tenté de rendre à sa forme primitive, il dit à Pepi^o ;
— Ami, sans rancune. Quoique ta provocation me déride , mon cœur est triste. A ta santé, Peppo!
— Pourquoi es-lu triste ?
— Parce que tu n'es pas gai, Peppo, et que, lorsque tu n'es pas gai...
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— Eli bien?
— Je suis trisle.
Peppo haussa les épaules ; Diego vida son gobelet.
— Homme faible! dit-il en essuyant ses lèvres du revers de la main. Ne sens-tu pas queGianina ne pourra jamais l'aimer?
Peppo rougit.
Diego reprit :
— G:anma n'est pas des nôtres; elle a du sang étranger dans les veines.
— C'est certain ! dit Carina, la plus vive et la plus dorée des bohémiennes, en lançant un regard de vrai Gipsy.
— Dédaigner Peppo , nazilla langoureusement la grande et mince Fredgi, avec une expression tout égyptienne dans la voix et dans le sourire ; dédaigner Peppo, le plus beau des bohémiens!
— Merci, Fredgi! dit Diego en s'inclinant, ô fiancée de ma vie, vous me taquinez beaucoup : rappelez-vous vos serments.
— Cela ne te fait point de tort, Diego, reprit la bohémienne, qui, décidément, tenait à être charmante.
Celle qui avait parlé la première, Carina, fit une moue de dépit; mais Peppo n'avait sans doute
point compris la délicatesse du double compliment de Fredgi, car il- dit avec un soupir :
— J'excuse Gianina; elle a la beauté d'une princesse et la fierté d^une reine ! Elle le deviendra peut-être un jour.
— Les seigneurs de la cour le lui répètent sans cesse, dit Carina avec aigreur; comment ne finirait-elle pas par le croire !
— De là son dédain pour toi, ajouta Diego!
— Et son amour sans doute pour quelque noble muguet, rencbérit la bohémienne.
— Tu calomnies Gianina! s'écria Peppo avec un geste menaçant.
Diego l'arrêta :
— Carina t'adore, Peppo, dit-il avec une bonhomie caustique.
— Par exemple! fit Carina.
Diego haussa les épaules.
— Il le sait depuis longtemps, va !
Puis, s'adressant à Pep\)0 :
— Ça doit lui servir d'excuse. 11 n'y a rien de si mauvais, ni de si bon qu'une femme amoureuse.
Carina iiaussa les épaules à son tour.
— Yois-lu, Peppo, reprit Diego, en chercliant par ses gestes et ses liésitations, à tempérer feffet
de ses paroles : je ne te dirai pas que Carina a précisémentraison... mais... enfin... pourquoi G lanina va-t-elle si souvent à Paris? Le bois de Vincennes ne suffll-il pas au bonheur?
Peppo se mordit les lèvres et n'éclata qu'à demi.
— Vous mériteriez, dit-il, indigné, qu'on vous brulàt la langue avec un fer rouge ! Lorsque Gianina revient de chanter et de danser par les rues de la grande ville, vous êtes trop heureux, tous, d'essuyer la sueur de son front et la poussière de ses pieds , afin qu'elle partage avec vous l'or qu'elle ne vole pas, elle, mais qu'elle gagne par son talent !
— Et peut-êlre aussi par sa beauté , ajouta l'implacable Carina.
— Exécrable vipère ! s'écria Pepjio furieux. Son bâton décrivit un 8 au-dessus de la tête de
Carina ; mais au moment de l'abattre sur sa victime, Peppo le lança loin de lui.
— Non, dit-il, ce serait faire supposer que ton insulte a pu l'atteindre!
Bien que telle fût l'idée de Peppo, l'indécision le torturait. C'est que Peppo aimait ardemment Gianina! Durant les nuits d'été, il allait souvent la conlempler dormir aux rayons de la lune, ou au
miroitement des étoiles ; l'hiver, il ia couvrait de son manteau, et il se couciiait à l'entrée de sa tente, afin de veiller sur son sommeil. Longtemps il ignora la nature du sentiment qui l'absorbait.
Une heure vint dans la vie du bohémien où l'état de son ûme lui fut révélé; il comprit la violence de sa passion et se déclara. Gianina tendit la main en signe de pardon, mais répondit de façon à ne permettre aucun espoir. Peppo dompta un peu ses ardeurs, et, aux douces exhortations de son idole, devint agneau sous sa peau de lion. Cela aurait pu durer longtemps ainsi ; mais quand de perfides insinuations, jointes à l'inévitaijle jalousie de tout amour, eurent fait naître en lui cette pensée terrible que Gianina vendait son cœur, de perpétuelles angoisses l'absorbèrent ; il suivit Gianina secrètement : rien ne confirma ses soupçons, rien non plus ne détruisit ses doutes. Gianina fière et libre partait le matin et ne revenait ordinairement qu'au coucher du soleil. L'attente était cruelle pour Peppo.
C'est dans un de ces moments d'immeurieombre que nous faisons sa connaissance. Diego qui s'était reculé se rapproclia de lui avec une câlinerie servile.
— Peppo, mon cher, ne t'impatiente donc pas
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comme ça... un homme qui a reçu de l'éducation! Ah! fi!...
— Je ne l'ai pas tuée..., murmura Peppo..., tant mieux... j'étais plus violent autrefois.
— C'est ma foi vrai, dit Diego émerveilié, tu te calmes, et l'on s'en aperçoit; c'est étonnant! tu t'es fait doux, mais doux comme un tigie apprivoisé.
Peppo serra vigoureusementlepoignet de Diego, dont le sourire aigrefin s'effaça pour faire place à une grimace de douleur.
— Ce que je ressens pour Gianina, dit Peppo frémissant, n'est pas de l'amour, c'est un culte; culte ardent qui me prosterne sans cesse en contemplation devant elle ; mon religieux respect exige pour celle qui en est l'objet, le respect profond des autres. Ces jeunes seigneurs qui la font chanter à la taverne de la cour, la saluent de la main dans les rues , et viennent parfois jusqu'ici la chercher sous prétexte de se faire dire la bonne aventure, ces jeunes seigneurs... je les déchirerais avec mes ongles. Oui, je le ferais, quand je vois leur regard vainqueur s'arrêter sur Gianina qui s'en moque, mais qui n'en est pas moins outragée à mes yeux. Je suis jaloux, jaloux de leurs pensées, de leurs désirs!... Ah! si l'un de
ces muguets, qui se croient irrésistibles, lui faisait partager un insolent amour, je regorgerais à ses pieds.'
La terrible passion du bohémien lui donnait presque de l'éloquence. Diego l'écoutait avec effroi et admiration... Lorsque le dangereux Zingaro l'eût, en lâchant son poignet endolori, fait pirouetter deux fois sur lui-môme, il aperçut Carina qui sanglotait à genoux, derrière eux. Diego touclia le coude de Peppo et lui fit remarquer l'infortunée. Peppo avait bon cœur.
— Carina? fit-il. Carina se leva.
— Approche...
Carina approcha ; Peppo lui tendit la main sans regarder la pauvre fille.
— Je te pardonne, dit-il.
Carina baisa la main de Peppo et s'éloigna consolée. Peppo s'éloigna de son côté. Alors Diego eut une inspiration digne de lui.
— Fredgi... s'écria-t-il.
— Que veux-tu, répondit la boliémienne qui venait de se lever en défripant sa jupe.
— Approche î
Diego prit une pose académique. Fredgi arriva
jusqu'à lui sans lui accorder la moindre atlention, et en frisant une boucle de sesclieveux; quand la boliémienne se trouva à la portée de son bras, il la poussa rudement.
— Eh bien ! s'écria Fredgi indignée.
Diego, sans s'émouvoir, offrit sa main àbaiser à Fredgi, avec une nonchalance superbe.
— Je te pardonne, dit-il.
— El moi je ne te pardonne pas, riposta Fredgi en lui appliquant un soufflet éclatant. ,
Diego se prit la joue au milieu des huées de l'assistance.
— Ce que c'est que la différence des caractères, observa-t'il.
Cette réflexion philosophique mit les rieurs de son côté; il se couciia sur rher])e, vida de nouveau le gobelet détérioré que nous avons entrevu, et entonna un chant dû à la muse improvisatrice de Gianina. Ce cliant fut répété en cliœur par les bohémiens :
Joyeux enfants de la Botiènip, rions (le tont! de l'enfer nu" me!
Fiers amants de la libellé, Buvons, dans la tasse commune, Au soleil, an clair de la lune, A la tristesse, à la gaielé !
Buvons aux fous 1 buvons aux sages !
Anx plus grands, comme aux plus petits ! Aux mécliaiits de tous les rivages!
Aux jusies de tous les pays!
Buvons aux jeunes fiancées, Qui, le front bas et rougissant, La veille d'ètie mariées, Veulent savoir, les insensées !
Le sort de luur petit enfant!
Buvons aux belles amoureuses (Jui trompent leurs amants jaloux!
Buvons anx femmes mallieureuses Qui, douces, cliastes et pieuses, Possèdent d'indignes époux I
Buvons anx heureux de ce monde.
Que nous trompons sur l'avenir Lorsque, dans un espoir immonde.
Ils viennent, pour qu'on leur réponde : « Oui, ion vieux parent va mourir 1 »
Buvons à ceux que la souffrance Surprend plus sombres chaque soir, A ceux qui privés d'espérance Trouvent enfin que la potence Vaut mieux qu'un reste de pain noir!
Buvons aux fous! buvons anx sages !
Aux plus grands comme aux plus petits!
Aux méchants de tous les rivages !
Aux jusies de tous les pays !
Un homme enveloppé dans un manteau, le front recouvert d'un feutre aux larges ailes, s'était
avancé vers les bohémiens et se tenait debout au milieu d'eux, les bras croisés.
On se tut.
— Que voulez- vous? lui demanda Peppo.
L'étranger le regarda avec hauteur, et lui dit
d'un ton habitué au commandement:
— Où est Gianina?
Diego prit la parole, avec de grandes salutations.
— Mon gentilhomme, que lui voulez-vous?
— Ehpardieu! me faire dire la bonne aventure!
— Gianina n'est pas encore revenue de Paris, dit Peppo avec brusquerie.
— Voulez-vous l'attendre? demanda Diego en jetant à Peppo un coup d'œil d'intelligence.
L'homme au manteau parut réfléchir, puis, après avoir laissé tomber un regard sur sa ceinture où brillait le manche de nacre d'un poignard, il répondit :
— J'attendrai;
Diego ^'approcha de Peppo et lui souffla à l'oreille :
— Voilà un gaillard qui ne me paraît pas avoir le diable dans la bourse,
— Non, répondit Peppo, mais il l'a dans le
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corps. Est-ce que tu te crois dans un défilé de l'Aragon ? Songe à la place de Grève.
— Qu'y a-t-il donc sur cette place?
— Une potence.
— Hélas! fit Diego. — Quel dommage d'être dans un pays civilisé !
— D'ailleurs, reprit Peppo, voici du renfort qui lui arrive.
En effet, Marie de Médicis suivait ce jour-là en carrosse une brillante cavalcade, que conduisait la princesse de Conti. Quelques >eigneurs, séparés du reste de la troupe, piquaient droit au galop du côte des bohémiens.
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